«Destroyer»: Pourquoi un accueil si Mitigé?

Les mercredis du cinéma – Hélène Lavoyer

Dans le regard d’un bleu plus froid que celui des mers arctiques d’Erin Bell (Nicole Kidman), peu de choses se lisent. Une gueule de bois et de la détresse, à la rigueur. Lorsqu’elle sort de sa voiture et se traîne sur la scène d’un crime récent, cette inspectrice du LAPD fait pitié à voir. Penchée sur le cadavre d’un homme marqué d’un tatouage sur la nuque, son attention paraît bien loin du chemin en terre battue longeant un canal de Los Angeles. Un billet de banque taché d’encre et les contacts d’une vie passée pour seuls indices, elle se jette sur les routes en bitume et celles, plus sinueuses, d’un passé aux lourdes conséquences.

Accompagnée de sa voiture et de la fièvre propre aux vendettas, Erin, qui tente aussi d’amener sa fille de seize ans à la pardonner pour son absence et à être «meilleure qu’elle ne l’est», n’attend pas. Les images de son histoire, qui tourmentent son sommeil et ponctuent le récit, sont autant de clefs pour comprendre qu’elle n’est peut-être pas seulement la victime d’une mission sous couverture qui a mal tourné, mais l’agent d’exécution d’un drame qui déchira chez plusieurs personnes la fragile membrane d’espoir entourant le cœur. Pour elle, sans espoir de rémission.

Qu’un thriller nous tiennent en haleine, des premiers aux derniers plans, voilà une attente bien minimale mais que nombre des films du genre ne parviennent pas à remplir tant ils s’articulent autour d’énigmes classiques et de rôles stéréotypés. Qu’il nous fasse vivre une expérience auditive, visuelle et émotionnelle tient donc de l’inespéré. Destroyer, de Karyn Kusama, répond pourtant à ces désirs que l’on n’ose s’avouer (de peur d’être déçu) avec subtilité. Malgré quelques maladresses qui ne justifient pas l’accueil mitigé reçu par le film auprès de critiques internationaux.

Non, le film ne tient pas uniquement à la prestation de Nicole Kidman, acclamée par nombre de critiques. Certes son interprétation d’Erin Bell est remarquable : elle parvient à nous transmettre la torture du regret et le poids de la culpabilité. Elle nous apprend à connaître son personnage qui évolue entre présent et passé, au gré de flashbacks, en n’abusant pas sur l’interprétation de ses côtés névrosés ni en annihilant son humanité. Mais, outre la transformation physique qui la rend méconnaissable et un rôle principal sur lequel réside l’histoire, le long-métrage a d’autres finesses.

Prenez le traitement de l’image et du son par exemple: ils forment un tandem bien ficelé, cohérent. C’est par touches subtiles que l’on intègre l’histoire, comme lorsque des musiques débutent dans l’une ou l’autre des temporalités  accompagnent l’arrivée dans l’autre temporalité. Comme pour illustrer à quel point le passé reste intrinsèquement lié au présent de l’inspectrice (et, en extrapolant, à celui de beaucoup, en dehors ou dans la salle de cinéma). Echos discrets mais bien lancés également lorsque les lumières de phares ou de feux de signalisations, floutés et très présentes à l’écran, font écho à des éléments naturels à la clôture du récit.

Si l’on peut reprocher quelque chose à Destroyer (à part son titre, qui creuse l’attente de spectaculaire et d’une action bien plus brutale), ce sont les gros plans sur le visage de l’actrice principale. La réalisatrice, peut-être consciente de l’effet étonnant qu’a la métamorphose de Nicole Kidman sur le spectateur, y va un peu fort. La relation d’Erin avec sa fille, également, semble trop effacée du récit et fait malheureusement un peu superficielle, quand leurs liens auraient pu dénouer encore certaines facettes émotionnelles du personnage.

Mais énigme, suspens ainsi que de belles prises sont au rendez-vous, sans compter la bande originale de Theodore Shapiro qui mélange bruits naturels, métalliques et basses avec beaucoup d’effets. Il faut également noter que le rôle du flic blessé et vengeur a par le passé plutôt été donné à des hommes et que dans ce scénario où il est endossé par une femme le genre ne compte finalement pas tant que cela, ce qui est plaisant. La femme à l’écran n’est pas utilisée comme objet marketing mais raconte une histoire, la sienne. Et finalement le dénouement, tout particulièrement, renverse ce que l’on avait cru comprendre…

Ecrire à l’auteur: helene.lavoyer@leregardlibre.com

Crédit photo: © Ascot Elite Entertainment

DESTROYER
ETATS-UNIS, 2018
Réalisation: Karin Kusama
Scénario: Phil Hayet, Matt Manfredi
Interprétation: Nicole Kidman, Tatiana Maslany, Sebastian Stan, Toby Kebbell
Production: 30West, Automatik Entertainment
Distribution: Ascot Elite Entertainment
Durée: 2h03
Sortie: 6 mars 2019

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