Le train, une ouverture au rêve

Le Regard Libre N° 48 – Hélène Lavoyer

Il fallait faire un choix et, au vu de l’état du monde, des perspectives actuelles, c’était l’évidence même. Vingt-sept heures, quelques minutes et douze secondes. C’est ce que m’a annoncé l’homme en face de moi, me souriant du haut de son confortable siège de bureau. Il affichait un étonnement ravi et sincère, apparemment heureux que je choisisse de voyager en train de Neuchâtel à Oslo. Si cette décision peut tout d’abord apparaître comme une perte de temps ou d’argent, s’il semble moins pratique, il n’en est rien.

Près de trente heures passeraient avant l’arrivée. Pourquoi choisir le train? Parce qu’il le fallait. Pour moi, en tout cas. Une action en accord avec la parole et la pensée est quelque chose d’essentiel. Lorsque nos idées et valeurs ne soutiennent pas un comportement qui y est accordé, c’est la chute libre, l’abandon au monde. Par conséquent, il me fallait choisir le train. En effet, la question du transport se pose aujourd’hui plus que jamais. De plus en plus de personnes, de plus en plus souvent, se déplacent à travers le monde entier et sillonnent le ciel, à présent constamment quadrillé par ces nuages formés par les réacteurs de l’un des quelques quatre-vingt mille avions qu’ils maintiennent en l’air.

A lire aussi: Pourquoi nier la réalité?

En Suisse, pourtant, la tendance au transport aérien pour les voyages privés soit l’une des plus ancrées au monde, en partie à cause du prix des billets d’avion qui continue de décroître et de la richesse d’une partie de la population suisse. Entre dix-huit et trente-cinq ans particulièrement, l’envie de profiter d’une indépendance nouvelle ainsi que d’une aisance économique encore peu régie par des dépenses relatives à la famille, à un lieu de vie à soi, apparaît comme une réaction légitime. Il s’agit du moment auquel «il faut vivre» car «le temps passe».

La «génération EasyJet»

Les premiers voyages auxquels nous rêvions sont fondateurs, entre amis, seuls, ou encore en couple. Pourtant, la «génération EasyJet» peut être craintive envers l’industrie de l’aviation (et pas uniquement des sociétés low-cost): en Suisse, le secteur aérien rejette près de 15% de la totalité des gaz à effet de serre. Près d’un sixième des émissions pour un seul domaine, c’est indubitablement énorme. Pourtant, l’affirmation résonnant derrière ces chiffres n’est pas qu’il faut «cesser tout transport en avion». Comme le rappelait Florian Egli dans un entretien donné à swissinfo, «il y a des occasions importantes, qui justifient tout à fait de prendre l’avion.»

Qu’il y ait des occasions importantes ne se discute pas, et que voyager soit un bonheur et un enrichissement n’est pas ici remis en question, au contraire. C’est bel et bien l’envie parfois irrépressible d’humer un autre air qui est défendue ici; s’en aller dans le but de travailler, d’étudier ou de se plonger dans une culture différente, de retrouver et même de rencontrer des êtres à un endroit sur terre qui ne nous soit pas familier sont quelques-unes des raisons qui nous poussent à quitter notre lieu d’origine pour sentir d’autres sols, voir d’autres rues et paysages.

Mais lorsqu’il s’agit de passer quelques jours en Europe – et les voyages qui n’en «prennent» que trois ou quatre sont très appréciés par les jeunes –, le coût écologique n’est pas inscrit sur la facture, il reste une information subjective, une petite voix dans notre tête qui n’est pas quantifiée. En fin de compte, les prix de trajets auprès de compagnies aériennes telles qu’EasyJet pèsent bien plus lourd dans la balance – et ôtent moins de billets au porte-monnaie – que l’abonnement Interrail à deux cent septante francs et des poussières proposé par les CFF pour cinq jours de voyage à travers l’Europe. Si, en Suisse, le train reste un moyen de transport onéreux, une foule d’autres privilèges que l’on oublie trop vite y sont directement associés.

Les beautés du voyage en train

Quoique nous soyons aujourd’hui une majorité à être convaincus de la véritable urgence que représente la préoccupation face au changement climatique et à nous inquiéter des conséquences démographiques, sociales et économiques qu’il fait poindre à l’horizon, il est capital de se demander quelle autre beauté que celle du geste écologique offre le voyage en train. Il nous faut impérativement intégrer qu’énormément de belles démarches peuvent être plus écologiques sans pour autant devenir des charges, et surtout que faire l’effort de changer ses habitudes ne signifie pas du tout de restreindre son confort, sa liberté ou les possibilités qui s’offrent à nous.

«Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage.» C’est ce qu’écrivait Joachim du Bellay dans son recueil poétique Les Regrets. En songeant à cette phrase, la notion de voyage prend un sens tout à fait intéressant. En effet, difficile de penser que ce dont parle Joachim du Bellay lorsqu’il pense au voyage d’Ulysse est constitué de son séjour à Troie – son lieu de départ – et de son arrivée à Ithaque – son but. Non, le voyage qu’entreprend Ulysse et qui fut mouvementé, beau, dont l’histoire donna vie à tout un imaginaire antique, débute au départ de Troie pour se terminer lors de son arrivée à Ithaque. Ainsi, c’est bel et bien la traversée, le cheminement, qui donne tout son sens au voyage.

A une époque à laquelle les bateaux ronds phéniciens, les galères ou les chevaux ne sont plus d’actualité, les options qui s’offrent à nous ont totalement changé la dimension pourtant intrinsèque au voyage qu’est le déplacement, le trajet nous faisant arriver d’un point de départ à notre destination. Le train nous offre encore ce luxe, celui de se sentir partir, d’observer grâce au paysage défilant et changeant petit à petit sous nos yeux les kilomètres parcourus. Pas besoin d’arriver une heure en avance à la gare si ce n’est lorsque l’envie nous prend de lire un journal tout en dégustant un café, ni de réfléchir au contenu de notre sac, aux possibles objets interdits qu’il pourrait malencontreusement encore contenir.

Impossible de ne pas songer à la symbolique qu’a pu prendre le train au fil de son intrication dans notre vie quotidienne. S’il constitua une révolution à part entière dans notre monde physique, il ne représente pas moins dans notre inconscient collectif; le train rappelle les nouveaux départs, et – par la grande quantité de voyageurs qu’il peut emporter avec lui – les voyages en communs. Sans oublier que la possibilité de manger, de répondre à des e-mails, d’utiliser son portable ou encore de lire et de marcher à l’intérieur de ses entrailles fait du train un lieu à part entière. Un lieu en itinérance. A l’inverse de l’avion où la liberté de mouvement est réduite à son minimum, à l’opposé de la voiture qui oblige un conducteur, loin des mobilités douces qui ne permettent pas des déplacements aussi conséquents, le train offre la possibilité de se reposer.

Son passager ne s’offusque pas de l’attente. Il y est, dans son train. Il y arrivera, à destination. La véritable crainte qui habite son voyageur n’est pas celle de possibles accidents ou de son bilan CO2 mais de manquer la bonne ligne. Si le train pollue, si un trajet entre Neuchâtel et Oslo dure près de trente heures, il laisse la porte ouverte aux songes, l’occasion d’étendre ses jambes. Il est peut-être moins source de phantasmes que l’avion, haut perché dans les airs et qui a permis à l’être humain de voler. Mais ses rails sûrs, sa nature terre à terre, offrent finalement une possibilité de rêver dont nos vies actuelles, au rythme effréné, manquent parfois cruellement.

Ecrire à l’auteur: helene.lavoyer@leregardlibre.com

Publicités

Laisser un commentaire