«Leurs enfants après eux»: un Goncourt social

Tour d’horizon de quelques grands prix littéraires – épisode #1

Le Regard Libre N° 47 – Loris S. Musumeci

«Voilà que toute le monde se retrouvait plus ou moins larbin, à présent. La silicose et le coup de grisou ne faisaient plus partie des risques du métier. On mourait maintenant à feu doux, d’humiliation, de servitudes minuscules, d’être mesquinement surveillé à chaque stade de sa journée; et de l’amiante aussi. Depuis que les usines avaient mis la clef sous la porte, les travailleurs n’étaient plus que du confetti. Foin des masses et des collectifs. L’heure, désormais, était à l’individu, à l’intérimaire, à l’isolat. Et toutes ces miettes d’emplois satellitaient sans fin dans le grand vide du travail où se multipliaient une ribambelle d’espaces divisés, plastiques et transparents: bulles, box, cloisons, vitrophanies.»

Nicolas Mathieu en est à son deuxième roman, et c’est déjà la consécration suprême par le Goncourt. Après être passé par le polar pour son premier roman Aux animaux la guerre, publié en 2014, le jeune écrivain de quarante ans s’est tourné vers ce qu’on appelle le roman social. Leurs enfants après eux raconte en quatre parties quatre étés des années nonante dans la ville périphérique et post-industrielle d’Heillange. 

Anthony, qui a quatorze ans en 1992, y figure comme personnage principal, mais il est question dans le roman de toute une communauté, à savoir les habitants d’Heillange. Entre ses parents, le cousin, ses amis, ses ennemis, le tenant du bistrot et de nombreux jeunes, l’ouvrage raconte simplement la vie dans cette ville, son usine, ses ballades, son architecture, ses passe-temps, ses joies, sa misère et les aspirations profondes de ses habitants. 

Si Leurs enfants après eux se place en Goncourt sur lequel plus ou moins tout le monde s’accorde, c’est parce que si roman social il y a bel et bien, il ne se limite pas à cela. Nicolas Mathieu sait toucher les lecteurs dans leur quotidien le plus banal comme dans leurs sentiments les plus intimes, parce que ce qu’il raconte résonne pleinement avec l’histoire de cette masse dont je suis, j’ai nommé la classe moyenne. Ce qui le conduit à susciter une nostalgie émouvante pour ceux dont la jeunesse se déroula dans les années nonante, mais aussi pour tous ceux – dont je suis encore – à qui les références musicales et sociales parlent toujours. Après tout, si la technologie a rendu désuet tout objet de ces années, le mode de vie, l’ennui et les désirs n’ont quasiment pas changé. 

«C’était son plaisir de conduire bourré dans la nuit d’Heillange, de se faire monter les larmes en écoutant RFM. Il roulait sans forcer, suivant les longs quai de la Henne, reprenant sans fin les rues archi-connues de sa ville natale. La lumière des lampadaires ponctuait cette trajectoire sans à-coup. Peu à peu, il sentait monter les grands sentiments que procurent les chansons tristes. Il se laissait prendre. Johnny avait sa préférence. Il chantait les espoirs déçus, les histoires qui tombent à l’eau, la ville, la solitude. Le temps qui passe. Une main sur le volant, l’autre sur sa bière, Anthony refaisait le paysage. L’usine titanesque, à la croisée des projecteurs. Les airbus où il avait passé la moitié de son enfance à entendre les bus scolaires. […] Les PMU, le McDo et puis le vide des courts de tennis, la piscine éteinte, le lent glissement vers les zones pavillonnaires, la campagne, le rien. Les paroles de J’oublierai ton nom. Bientôt, il se retrouvait tout près de chez Steph sans presque l’avoir voulu. […] Il allumait une clope et fumait en laissant ses pensées se dévider. Et puis il rentrait comme un con.»

Voilà les déambulations d’un jeune qui ne sait pas vraiment où aller, alors il tourne en rond. Un jeune qui pleure, ne sachant trop pourquoi; un jeune qui aime la fumette et la boisson, ne sachant toujours pas pourquoi. Dans ce passage, à l’instar de tout l’ouvrage, la langue de l’auteur n’est pas seulement claire et limpide; elle est aussi plaisante et élégante. Et chaque mot est choisi avec brio, non sans un brin de nostalgie. Mais qui dit jeunesse, dit aussi recherche de l’amour, recherche du sexe et de ses premiers émois. Attirance ivre et folle pour ces filles de la part d’Anthony comme de tous les garçons de son âge, qui les considèrent comme le plus précieux butin qui soit.

«A partir de là, la soirée du jeune homme consista essentiellement à chercher Steph parmi les invités en prétextant de ramasser les verres vides. A chaque instant, il entrevoyait sa queue de cheval, devinait une épaule, surprenait ses yeux, son visage, la trouvait où elle n’était pas. Il la reconstituait de toutes pièces, à partir de rien, fabulait complètement, puis la croisait par hasard, dans le tourment de la fête. Rapidement pompette, Steph ne tarda pas à se prêter au jeu. Le ventre d’Anthony était plein d’étincelles. Elle lui renvoyait ses regards. Un sourire. Le sillon entre ses seins brillait comme un soleil.»

Il s’agit enfin d’un grand roman, parce que, comme l’indique son titre, il est non seulement question de jeunesse, mais encore de génération. «Leurs enfants après eux» est tiré du livre de la Bible, le Siracide, pour annoncer que si fils il y a, il y a eu père et mère avant lui, et qu’eux aussi ont été jeunes et remplis de rêves, et qu’ils sont devenus adultes, et que leur destin d’habitants d’Heillange s’est accompli dans la tragédie des familles qui se décomposent, dans le drame de l’alcoolisme et celui du chômage. A son tour, leur enfant Anthony, connaîtra-t-il le même destin après eux?

«A table, au bistrot, au lit, avec leurs têtes d’enterrement, leurs grosses mains, leurs cœurs broyés, ces hommes avaient emmerdé le monde des années durant. Inconsolables depuis que leurs fameuses usines avaient fermé, que les hauts-fourneaux s’étaient tus. Même les gentils, les pères attentionnés, les bons gars, les silencieux, les soumis. Tous ces mecs, ou à peu près, étaient partis par le fond. Les fils aussi, en règle générale, avaient mal tourné, à faire n’importe quoi, et causé bien du souci, avant de trouver une raison de se ranger, une fille bien souvent. Tout ce temps, les femmes avaient tenu, endurantes et malmenées. Et les choses, finalement, avaient repris un cours admissible, après le grand creux de la crise. Encore que la crise, ce n’était plus un moment. C’était une position dans l’ordre des choses. Un destin. Le leur.»

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

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