Michel Houellebecq: «Sérotonine»

Arrivé dans les librairies le 4 janvier dernier, le septième roman de l’auteur superstar Michel Houellebecq, Sérotonine, se fait des plus déchirants. L’auteur nous raconte l’histoire d’un homme, Florent-Claude, ingénieur agronome de quarante-six ans qui n’a pas su saisir sa chance et qui est passé, stupidement, naïvement, à côté de sa vie. Mais au-delà de l’histoire d’un destin gâché, Michel Houellebecq confirme une fois de plus, pour certains des talents prophétiques, pour d’autres qu’il possède réellement un regard fin et particulièrement aiguisé sur le monde d’aujourd’hui.

Houellebecq serait-il un visionnaire, un devin? C’est ce qu’on pouvait lire dans la presse et entendre dans les émissions radio à la sortie de Sérotonine. Il faut dire que l’écrivain possède en effet un lourd passif. D’aucuns voient volontiers en Plateforme une prémonition des attentats du 11 septembre, tout comme Soumission celle des attentats contre Charlie Hebdo. D’étranges coïncidences auxquelles désormais vient s’agréger Sérotonine.

A la recherche des amours perdues

A travers sa fameuse prose plate, ou sans style pour ses détracteurs, Houellebecq nous plonge dans le morne et banal quotidien de Florent-Claude Labrouste. Alter ego littéraire, sorte de «petit Michel» qui, comme l’écrivain, est diplômé en agronomie et habite avec sa compagne japonaise au vingt-neuvième étage de la tour Totem – une gigantesque morille de béton située dans le 15e arrondissement de Paris. Un intérêt pour les tours et les quartiers populaires qu’il semble partager d’ailleurs avec son créateur. Malgré une belle place qu’il occupe au ministère de l’Agriculture, Florent-Claude demeure profondément malheureux. Dépressif même. Un personnage typiquement houellebecquien, finalement, sorte de synthèse entre le Bruno des Particules élémentaires et le narrateur d’Extension du domaine de la lutte et qui, comme ce dernier, travaille lui aussi au ministère de l’Agriculture.

Mais si ces deux héros font face à leurs passés et parviennent à (sur)vivre de leurs erreurs, il n’en est pas de même pour Forent-Claude. Pour lui, las, traînant sa peine et son chagrin, la violence du remords et des regrets est trop vive, trop intense. Meurtri, Florent-Claude décide un jour de tout quitter: son travail, son appartement, sa compagne – son couple de toute manière «était en phase terminale», dira-t-il. C’est ainsi que, comme plus de 12’000 personnes en France chaque année, Florent décide de disparaître, sans laisser de traces, sans rien dire.

Si le roman se concentre dans sa première partie sur le départ de Florent et peut s’avérer en cela quelque peu poussif et parfois même relativement ennuyeux, la structure vient au secours de l’ouvrage et permet de compenser ce rythme au ventre mou. Rappelant La Possiblité d’une île, le récit se fait en certains endroits elliptique, faussement confus et multiplie les analepses et autres considérations sociologiques. On s’amusera ainsi de l’ironie de certains propos comme «dès qu’on parle de quitter la France tous les Français trouvent ça formidable c’est un point caractéristique chez eux, même si c’est pour aller au Groenland ils trouvent ça formidable […]», ou encore «Il est mauvais que des aimés parlent la même langue, il est mauvais qu’ils puissent réellement se comprendre, qu’ils puissent échanger par des mots, car la parole n’a pas pour vocation de créer l’amour, mais la division et la haine, la parole sépare à mesure qu’elle se produit […]». Quant aux nombreuses analepses, elles nous permettent de plonger dans les souvenirs du narrateur; des souvenirs qui parfois s’entrechoquent au niveau de la chronologie des faits – et semblent même parfois se contredire, mais en apparence seulement. Au fil des pages, l’identité de Florent se fait alors de moins en moins morcelée, et gagne en substance.

La sollicitude envers ce personnage qui, au demeurant, n’apparaît nullement comme sympathique – car misogyne, raciste, geignard et mou – commence à se former et naît. Comme les personnages de Bukowski, c’est sans doute même les caractéristiques en question qui rendent notre protagoniste intéressant. Naviguant avec lui dans les chambres du souvenir, le narrateur revient sur les femmes qu’il a aimées et avec lesquelles il aurait pu être heureux: Kate, son premier grand amour alors qu’il était encore étudiant; Camille, celle avec qui il aurait dû faire sa vie. Et c’est au travers de ces tergiversations que l’on rencontre l’un des personnages centraux du roman: Aymeric, ami d’étude de Florent et peut-être même son seul ami.

Les raisons de la colère

Aristocrate devenu agriculteur, Aymeric poursuit un idéal: celui de faire de la production respectueuse des animaux et du cahier des charges bio. Mais l’Europe, son économie et la rudesse d’une époque – que l’on reconnaît bien – n’offrent pas des conditions des plus favorables pour ce genre d’idéal. Et comme le dit Aymeric avec dépit, «plus j’essaie de faire les choses correctement, moins j’arrive à m’en sortir».

A travers ce personnage attachant, qui occupe une place singulière dans la galerie des personnages de l’auteur, l’écrivain s’empare d’une thématique qu’il connaît fort bien, ou du moins qu’il demeure des plus à même de comprendre et de décrire. Sérotonine nous parle en effet de la précarité économique que rencontrent des milliers d’agriculteurs à travers la France entière. Et l’auteur dresse un portrait glaçant de l’avenir de ces derniers.

Or, c’est là que la réalité rejoint la fiction, car Houellebecq imagine une révolte paysanne faisant écho au mouvement des «gilets jaunes». Celui-là même qui, au moment où Houellebecq écrivait son roman, n’était pas encore d’actualité. Une prédiction qui démontre à quel point le regard de l’auteur de Sérotonine demeure limpide et aiguisé. L’amateur de science-fiction qu’est Houellebecq doit s’amuser d’avoir, encore une fois, tapé dans le mille.

Les nuages, la nuit

Au-delà de la dimension prophétique que l’on attribue souvent à l’œuvre de Houellebecq, il se dégage de Sérotonine une tristesse particulièrement intense, difficile. Et peut-être plus que dans ses précédents romans, c’est dire. En donnant à son livre le nom de l’hormone du bonheur et de l’estime de soi, ce septième roman semble comme relever d’une double injonction: celle de nous montrer, d’une part, ce que peut être une vie sans bonheur ou sans amour, c’est selon, et, de l’autre, son corollaire, celle de nous montrer la voie. Car oui, croyons-le, le bonheur existe, «il existe, au milieu du temps, la possibilité d’une île».

Ecrire à l’auteur: thierry.fivaz@leregardlibre.com

Crédit photo: © Wikimedia – Böhringer Friedrich / cc BY-sa 2.5

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