Huawei, les Etats-Unis et nous

Jérémie Bongiovanni – Les lundis de l’actualité

Depuis quelques semaines, Huawei est dans la tourmente. Sur fond de guerre économique, le gouvernement américain refuse à l’équipementier chinois de construire un réseau 5G aux Etats-Unis et l’a même attaqué en justice. D’après la presse alémanique, le Service de renseignement de la Confédération ne verrait pas d’inconvénient à accueillir Huawei en Suisse. Comment la Suisse tire-t-elle son épingle du jeu dans ce combat de géants?

Washington reproche au gouvernement chinois d’utiliser l’entreprise Huawei à des fins d’espionnage. Si les reproches adressés à Huawei devaient être fondés, la menace pour les pays occidentaux serait énorme. La 5G a en effet ceci de particulier qu’elle ne va pas seulement mieux relier les communications humaines, mais aussi la communication des objets interconnectés, de plus en plus nombreux et dont beaucoup d’entre nous ignorent encore la capacité à récolter des informations nous concernant. L’entreprise ne verra donc pas seulement une quantité énorme d’informations passer par ses infrastructures, mais la nature de ces données sera encore plus sensible.

De plus, le danger principal réside évidemment dans l’interception de communications relevant de la sécurité nationale. Cependant, le Service de renseignement de la Confédération n’a trouvé aucune preuve indiquant que Huawei souhaiterait transmettre ces informations au gouvernement chinois. Tout porte à croire que la venue de Huawei en Suisse sera acceptée, malgré les pressions américaines.

Guerre économique

Lors d’une conférence à l’Université de Saint-Gall, l’ambassadeur de Chine en Suisse, Geng Wenbing, dénonçait explicitement la stratégie et la mauvaise fois américaine. L’habile orateur a semblé proche de convaincre la salle remplie d’Occidentaux biberonnés par l’oncle Sam qui semblait soudainement sensible à cette injustice dénoncée par le représentant de Pékin. Lorsque l’on s’aperçoit qu’une heure de conférence nous a pour ainsi dire retourné la tête, on est alors convaincu que la dimension principale de ce conflit est politique. Pas une fois des faits n’ont été évoqués dans cette affaire dite «d’espionnage».

Les Etats-Unis, engagés dans un affrontement économique avec la Chine, ont intérêt à empêcher un acteur chinois aussi performant de s’étendre sur le marché américain. Les chiffres de Huawei sont ahurissants: un chiffre d’affaire passé de 12 à 80 milliards en moins de dix ans, un bénéfice ayant crû d’un à six milliards sur la même période et des investissements dans la recherche et le développement équivalents à 15% du chiffre d’affaire !

Enjeu politique

La Suisse semble l’avoir compris et fait donc aussi de la politique: elle soigne et étend ses relations avec Pékin en prétendant s’intéresser au commerce uniquement et être aveugle aux logiques politiques. Cette approche, la Suisse l’applique depuis plusieurs années déjà, ce qui lui permet au final, sous couvert de ne faire que du business, d’entretenir une relation solide avec la Chine. La Suisse a notamment profité de l’accord de libre-échange avec la Chine entré en vigueur en 2014 et souhaite également depuis 2015 établir une collaboration entre les bourses suisse et chinoise.

La politique agressive du gouvernement chinois face à l’Occident, notamment à travers le projet des «nouvelles Routes de la soie», est gérée de manière défensive par l’Europe et de manière offensive par les Etats-Unis. La Suisse devra trouver son rôle dans ces nouveaux rapports de force. Pour l’instant, sa politique fondée sur des faits, culturellement éloignée de la politique-spectacle étasunienne, paie.

Crédits photo: © Flickr

Ecrire à l’auteur: jeremie.bongiovanni@leregardlibre.com

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