«Mid90s» et l’art de ne rien dire, pour tout dire

Les mercredis du cinéma – Kelly Lambiel

T-shirt Street Fighter, console de Super Nintendo dans les mains, poster à l’effigie du logo du groupe de rap Wu-Tang, couverture Tortues Ninjas et tentative d’échange d’une planche de skateboard contre un disc man, pas de doute, nous voilà bien en 1995. Alors qu’on les pensait plutôt ringardes, faisant pâle figure entre les flamboyantes eighties et l’entrée dans le nouveau millénaire, force est de constater que les années nonante ont aujourd’hui, plus que jamais, la cote.

Porter à l’écran cette époque considérée comme la dernière à avoir connu le monde «réel» (comprenez sans le diable en personne, Internet!) et à avoir expérimenté la gêne des conversations privées devant toute sa famille à cause d’un maudit fil, est tout à fait dans l’air du temps mais s’avère également être un pari osé. 

C’était mieux avant?

Retour en force des baskets et des hauts de survêtement larges et colorés, nouvelle tournée des Spice Girls, engouement pour les premières consoles, création de nouveaux formats de Polaroids, prix Goncourt accordé à un roman se déroulant en 1992, adaptations cinématographiques des Disney qui ont fait la gloire du format VHS, sommes-nous remontés dans le temps ? Ayant moi-même grandi dans les années nonante, je dois avouer que si l’on m’avait dit un jour qu’elles seraient «à la mode», j’aurais ri. Non pas que je porte un regard négatif sur mon enfance mais à la vitesse avec laquelle évolue le monde, je m’interroge sur ce qu’elles sont susceptibles d’apporter aux générations d’aujourd’hui. 

La sortie dans les salles de Mid90S a donc éveillé ma curiosité. «Chouette, un film qui va mettre en lumière tout ce qu’il y avait de positif avant et qui pourra se faire le porte-parole des anciens jeunes que nous sommes maintenant devenus». Résultat? On ne faisait pas grand chose en fait. 

Une esthétique de la simplicité

On découvre la vie de Stevie (Sunny Suljic), treize ans, qui comme tout jeune de cet âge est en rupture avec sa famille et cherche des figures auxquelles s’identifier. C’est dans la chambre de son frère ainé, avec qui il entretient une relation particulièrement violente, qu’il tente d’abord de s’initier à son rôle d’adolescent. Evidemment, cela passe avant tout par le style, raison pour laquelle il scrute ses vêtements et s’inspire de ses cassettes et CD. Mais comme souvent, c’est au-dehors, dans un groupe de skateurs haut en couleurs composé de Ray (Na-Kel Smith), «Fuckshit» (Olan Prenatt), «Fourth Grade» (Ryder McLaughlin) et Ruben (Gio Galicia) que le désormais surnommé «Sunburn» trouvera sa place. 

C’est l’époque des premières expériences, des joies et des peines. Des fous rires, des bagarres, du skate, le sourire ou l’incompréhension dans le regard de Stevie. C’est là tout ce qui nous est conté, en toute simplicité. Entre bienveillance et mauvaise influence, entre insouciance et prises de risques parfois dangereuses, le scénario pourrait à tout moment basculer dans le drame ou se faire, à l’inverse, l’écho d’un message moralisateur sur cette jeunesse que l’on peut à la fois critiquer pour sa désinvolture et défendre pour son courage. Mais non, rien de la sorte. Pour son premier film, Jonah Hill ne raconte rien. 

Et en ne disant rien, il me semble que Jonah Hill dit en réalité tout. Ces jeunes ne sont pas si différents des jeunes d’aujourd’hui et probablement pas non plus de ceux d’hier ou de demain. Peu importe l’univers dans lequel on évolue, on est toujours à la fois un peu perdu et totalement à sa place dans l’adolescence. Chaque génération semble avoir connu le sentiment paradoxal d’être en même temps la plus héroïque parce qu’elle vit des choses difficiles que les adultes ne peuvent pas comprendre et la plus perdue parce qu’on entend toujours que c’était mieux avant et qu’on finit par le penser vraiment avec le temps!

Une économie de moyens efficace

Les choix esthétiques opérés par Jonah Hill accompagnent, pour moi, parfaitement ce discours d’un film qui ne prétend pas montrer plus qu’un petit bout de réalité. On peut percevoir un léger grain dans l’image qui, accompagnée d’une bande-son résolument old school et groovie, confère au film un petit goût vintage totalement en cohérence avec le sujet. Les acteurs eux aussi participent de cet effet de réel. Aucun n’est professionnel, pour le moment du moins car certains démontrent un certain potentiel, et s’éloignent physiquement des stéréotypes hollywoodiens. On fera remarquer à ce propos le choix que je qualifie de judicieux d’un «héros» étonnement gringalet côtoyant de façon naturelle un monde qui paraît trop grand pour lui. 

Reste à souligner enfin l’élégance manifeste de la réalisation qui met en scène peu de dialogues. Ainsi aucune interprétation n’est forcée par le fait de mettre dans la bouche des protagonistes des propos trop travaillés qui lui auraient conféré un caractère artificiel. Ce film m’apparaît donc comme un exercice d’équilibrisme réussi. Il jouit en effet d’une simplicité désarmante qui met ainsi en valeur une réalité complexe, philosophique, qu’il n’est pas nécessaire de déguiser à l’image des mots adressés par Ray à Sunburn: «Très souvent nos vies sont à chier, mais si tu connaissais les secrets de tous les autres, tu n’échangerais pas leur merde pour la tienne.»

Ecrire à l’auteur: lambielkelly@hotmail.com

Crédit photo: © Tobin Yelland pour Filmcoopi

MID90S
ETATS-UNIS, 2018
Réalisation: Jonah Hill
Scénario: Jonah Hill
Interprétation: Sunny Suljic, Katherine Waterston, Lucas Hedges, Na-Kel Smith, Olan Prenatt
Production: A24, IAC Films, Way point Entertainment
Distribution: Filmcoopi
Durée: 1h24
Sortie: 24 avril 2019

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