Les chansons calmes de feu Nino Ferrer

Le Regard Libre N° 49 – Jonas Follonier

C’était un déjanté, un inclassable. Et pourtant l’écoute de ses albums permet de retracer chacune des époques du rock progressif hexagonal. Nino Ferrer, qui s’est suicidé en 1998 du fait d’un mal-être insurmontable, gagne à être connu là où peu le connaissent: dans ses chansons calmes.

Le 13 août 1998, Nino Ferrer se donnait la mort à l’âge de soixante-quatre ans. La chaîne de télévision France 3 annonçait alors la nouvelle en la faisant suivre d’un mini-sujet retraçant le parcours de l’auteur-compositeur-interprète. De son illustre parcours, fulgurant, dément et paradoxal, les journalistes ne retiendront que trois titres: Les Cornichons, Le Telefon et Le Sud. Tout juste entend-on dans l’archive INA disponible sur YouTube les premières notes de l’introduction de La Maison près de la fontaine, elle aussi très connue.

Or, c’est précisément le grand drame de sa vie: la fichue mémoire sélective que le public gardera de son œuvre. «Tu te rends compte», disait au téléphone Nino Ferrer à son ami Richard Bennett quelques mois avant de se suicider, «j’ai écrit, composé et produit près de deux cents chansons, et les gens n’en connaissent que trois. C’est comme un peintre prolifique dont on ne connaîtrait que trois tableaux, car tous les autres sont dans des coffres.» Tragique réalité dont j’ai saisi la mesure tout en constatant que, misère, je ne connaissais moi aussi que ces quelques tubes.

La genèse de cet article allait ensuite s’enraciner dans la radio plus que dans les archives de télévision. Tout commença quand un animateur d’Option Musique, sans doute Gilles Iffen, fit cette petite remarque qui n’entra pas dans l’oreille d’un lourd: «La Maison près de la fontaine, l’une des nombreuses très belles chansons calmes de Nino Ferrer». C’était suffisant pour provoquer en moi un ardant désir de tout connaître de ce chanteur que j’adorais déjà en total ignorant, assez pour me lancer dans une nouvelle aventure amoureuse sur le plan musical, qui allait sans doute se solder, hélas! par une nouvelle petite obsession. C’est ce qui s’est passé. Et les trésors que j’ai trouvés, je veux vous les partager.

Des chansons «connes» mais bonnes

Les succès loufoques de Nino Ferrer à la fin des années soixante – on y revient toujours, à juste titre! – restent un puits inépuisable de rire. Mirza et les trois «zon» (Le Telefon, Oh! he! hein! bon et Les Cornichons) sont autant de chefs-d’œuvre représentatifs de sa facette que l’on connaît le plus: celle d’un chanteur comique. Non seulement, elles nous font nous fendre en deux du fait des paroles, mais elles sont une parodie ô combien classe et maîtrisée de la musique «yéyé» de l’époque.

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Prenons Mirza pour ce qui est des instruments, parce que cette chanson qu’il FAUT avoir écoutée excelle sans aucun doute dans cet art si singulier: un orgue utilisé plus que de raison – mais qu’est-ce que ça sonne bien –, des cuivres dissonants qui ramènent leur face au troisième couplet, après «Où’est donc passé ce chien?? Ça y est, je le vois!!», et une basse qui reste le seul élément imperturbable de la chanson. Le cocktail est prêt pour nous faire nous esclaffer même en 2019.

Et pour ce qui est des paroles, accordons-nous le luxe de citer celles, rabelaisiennes, chantées par un Nino qui ne crie pas mais qui hurle, au début des Cornichons, signant ainsi également la fin des haricots:

«On est parti, samedi, dans une grosse voiture
Faire tous ensemble un grand pique-nique dans la nature
En emportant des paniers, des bouteilles, des paquets
Et la radio!
Des cornichons
De la moutarde
Du pain, du beurre
Des p’tits oignons
Des confitures
Et des œufs durs
Des cornichons
Du corned-beef
Et des biscottes
Des macarons
Un tire-bouchon
Des petits-beurre
Et de la bière
… Des cornichons»

On retrouve d’ailleurs, repris juste avant le refrain, le même motif de cuivres qui nous faisait rire dans Mirza et la faisait à l’envers aux chansons criardes et ridiculement rock and roll des Hallyday et autres Mitchell – que nous adorons tout autant. Une chanson comme Alexandre est une autre folie de Nino Ferrer se situant exactement dans le même paquet et qui me fera toujours pleurer de rire. Ajoutez-y encore, incontournables à leur manière, les chansons «ironico-communistes» Notre chère Russie et Mao et moa, ou encore Mamadou mémé, à se taper le derrière par terre de rire, sorte de pastiche mélodique de Ivan, Boris et moi, chanson qui était déjà drôle mais sans que ce soit voulu…

Mon copain Bismarck est enfin à mentionner, à côté de Je vends des robes, musicalement à côté de la plaque au sens positif, forte d’une voix pourrave et géniale dans ses énumérations gargantuesques:

«Si j’aurais pu, j’aurais aimé
Vivre à la campagne toute l’année
Avec des moutons, des cochons, des oignons, des lampions
Des voisins, des machins, des raisins, des pépins
Des clôtures, des voitures, des toitures, des ordures
Des poulets, des pommiers, des bergers, mais…
Je vends des robes»

Une île aux doux trésors

Quelle mine d’humour! Mais passé cela, a-t-on fait le tour de Nino Agostino Arturo Maria Ferrari? Non, justement; nous n’en avons vu que le plus léger, le plus franchouillard, le plus drôle, certes, mais pas le plus abouti artistiquement parlant. Il faut pour cela se pencher sur le côté sentimental de ce chanteur singulier, comme nous y invitait ce cher animateur radio. Et cela tombe bien, parce que la playlist d’Apple Music «Nino Ferrer: les indispensables» est excellemment conçue et nous permet de passer en douceur du clown au crooner, du saucisson à l’homme profond.

Ainsi peut-on découvrir par exemple C’est irréparable, comptant sur une bonne orchestration de cordes et de chœurs, à mettre en parralèle avec La rua Madureira, qui la suit dans cette liste de lecture. Ce titre commence avec un saxophone et présente une musicalité générale très latino, source d’inspiration sans doute de bien des ballades réussies de l’actuel Benjamin Biolay.

«Non, je n’oublierai pas la douceur de ton corps
Dans le taxi qui nous conduisait à l’aéroport»

C’est proprement la rupture que thématise un Nino qui se fait tendre et tragique dans Pour oublier qu’on s’est aimé – un relatif succès, mais pas présent dans notre grande mémoire collective, vous en conviendrez. Ce chef-d’œuvre sur le mode du cri d’amour est issu de son premier album sorti en 1966, mais l’artiste le reprendra en 1970 dans Rats and Rolls et une troisième fois en 1971 dans l’album Métronomie, connu pour la pépite La Maison près de la fontaine, qui n’a pourtant même pas atteint le hit-parade. C’est la postérité qui aura reconnu le génie du Nino calme au moins sur cette chanson, la meilleure que l’on puisse trouver sur la modernisation de la société, cent fois plus haute que Le Petit Jardin sortie par Jacques Dutronc l’an d’après:

«La maison près des HLM
A fait place à l’usine et au supermarché 
Les arbres ont disparu, mais ça sent l’hydrogène sulfuré 
L’essence
La guerre
La société
C’n’est pas si mal
Et c’est normal
C’est le progrès»

Clôturant l’album Suite en œuf (1975), la Chanson pour Nathalie commence par une introduction musicale ressemblant à celle de Nicolas de William Sheller. La suite de cette ballade est moins enivrante, mais reste tout de même émouvante par son propos. Et ce, malgré la flûte de pan et autres maladresses que l’on peut pardonner à cette époque – mais qu’on ne peut pas pardonner à la Terre Happy sortie par un certain Michel Polnareff  en 2018, lequel m’a bloqué sur Twitter parce que mon article de fan n’était pas assez élogieux… Enfin!, passons.

L’Arbre noir est aussi une sublime chanson en demi-teinte, dans la mesure où il faut attendre la fin de la deuxième minute pour démarrer un quelconque processus de jubilation, qui malheureusement prend fin sitôt que débute la seconde partie de la chanson. On y entend une guitare électrique qui ne correspond pas vraiment au décor musical, supplantant la voix de Nino Ferrer et nous faisant passer du tragique sublimé à l’épique raté. Le voyage musical en vaut tout de même la peine.

Dans les plus abouties, on trouve L’inexpressible, l’une des chansons où Nino Ferrer flirte avec les jeunes filles. Même si, effectivement, l’écoute du texte en question met mal à l’aise l’auditeur d’aujourd’hui, la douceur de la mélodie, la sobriété des arrangements musicaux, le murmure de la voix et l’ambiance qui en résulte ont de quoi envoûter. Qui l’eût prédit? Nino nous émeut même quand il chante en anglais le temps de quelques dizaines de secondes dans Bloody Flâmenco – qui ensuite, malheureusement, part en vrille. Ici plus que jamais, notre homme fou à lier et bipolaire semble toujours devoir «passer à autre chose», cultiver une folie du changement et de l’expérimentation, pas toujours pour le meilleur.

L’hommage de Ferrer à ses prédécesseurs

Et puis, il y en aurait tant à citer, des chansons peu ancrées dans l’histoire de la pop française et pourtant essentielles, toutes prometteuses dans leurs titres, avant même qu’on ne les écoute: Rondeau, Les morceaux de fer ou encore la terrible et incomparable L’année de la comète, où Ferrer nous suggérait peut-être déjà son mal-être une décennie avant de choisir de nous quitter:

«Et s’il arrivait un malheur
Il y a les unions de consommateurs
Je n’ai pas peur, j’ai fait mon temps 
Mais je regrette pour les enfants 
Mais peut-être que tout ira bien 
Qu’on aura des matins sereins 
Dans un univers différent
Moi, j’aimais bien celui d’avant 
Avec des arbres et des jardins 
De la musique faite à la main
Et puis quelques ordinateurs 
Comme domestiques, pas comme seigneurs
Alors viens, oublions tout ça
Nous ne sommes que de pauvres rats 
Oublions tout, sauf la passion 
Juste le temps d’une illusion 
Comme disait Jacques le Magicien
Viens mélanger ton corps au mien 
Et si la comète est propice 
Nous ferons des feux d’artifice 
Et si la comète n’y est pour rien 
Nous ferons comme veut le destin»

Brel n’est pas le seul maître à qui Nino Ferrer rend hommage, ce qui fait que notre homme se situe bel et bien dans la chanson française, pas seulement dans de la variété pop rock. Claude Nougaro, par exemple, est cité dans La Désabusion. Nous nous trouvons ici dans une veine un brin moins dramatique et plus légère, proposant des vers sympathiques, à écouter en buvant un verre:

«Et je suis là, comme un con, sous son balcon
Comme disait il y a longtemps Claude Nougaro(n) 
Et je suis là, comme un con, sous son balcon
Etendu de tout mon long dans une flaque de Bourbon
Et on est tous là, comme des cons, sous leurs balcons
Je n’ai pas beaucoup changé depuis Cro-Magnon
On est tous là, comme des cons, sous leurs balcons
Empêtrés dans les remords et la désabusion»

Nino le tragique

Si Nino Ferrer aimait le vin, il aimait aussi les jardins, tout comme William Sheller – tiens, encore lui… pourtant, rien ne les relie, si ce n’est quelques rails par ci, quelques pailles par là. On peut trouver nombre d’occurrences contenant le motif du jardin dans les chansons de Nino. L’une d’entre elles s’intitule d’ailleurs The Garden. Celle-ci n’est pas sa plus aboutie, mais qu’importe. Elle représente à merveille cette quête jardinière qui ne peut être celle que d’un enfant au corps d’adulte, terrorisé par la modernité et par la méchanceté, un rockeur rieur à fleur de peau, un réac’ libéral de gauche, un hypersensible qui a fait l’honneur au monde de le faire rire plutôt que de le faire pleurer.

Sauf que voilà, Nino s’en est allé en 1998, il s’en est allé de son plein gré. Et comme pour tout suicide, il nous prend de nous questionner sur ce qui a pu provoquer un tel acte, nécessitant une détresse telle qu’elle aboutit à un égoïsme absolu. Peut-être la question se pose-t-elle encore plus, dans nos cerveaux d’êtres rationnels, quand la personne qui a franchi le pas compte dans la vie de beaucoup de gens, quand elle a incontestablement réussi quelque chose, marqué l’histoire. Un chanteur, ce n’est pas comme un politicien : personne ne le déteste vraiment au point de le haïr. On l’aime beaucoup, à la folie, on l’aime bien, ou on est indifférent. Et pourtant… Il l’a tirée, sa balle dans le cœur, en cet été 1998.

Voici ce que déclara en 1991 lors d’un entretien pour Les Inrockuptibles l’auteur, compositeur et interprète de Un an d’amour, qui restera sans doute ma préférée de toutes les pépites mélancoliques que j’ai découvertes en travaillant sur cet article:

«La motivation, c’était juste de jouer un truc qui me faisait plaisir et d’arriver à le développer. Et en fait, je n’y suis jamais arrivé car il y a toujours un musicien qui ne comprend pas, un technicien qui m’emmerde ou une maison de disques qui choisit le mauvais morceau… […]
Sur mes premiers disques, il y avait […] Mirza, mais il y avait aussi Ma vie pour rien. Mais ça, je ne pouvais pas le faire écouter. On voulait Mirza et seulement ça, et très vite, je suis devenu le chanteur comique… Je me suis donc barré en Italie où Je veux être noir était en train de devenir un tube. Pour une fois, ce n’était pas Mirza que les gens voulaient, c’était un autre aspect de mes chansons. J’étais donc très heureux, je pensais avoir trouvé le bonheur. Et là-dessus, patatras, ils découvrent Le Téléfon et ils se jettent là-dessus comme tous les autres. […]
C’est exclusivement cet aspect qui les intéresse chez moi. Mais bon, quelques années plus tard – et là, je n’ai pas compris ce qui s’est passé –, j’ai à nouveau réussi à faire un tube avec La Maison près de la fontaine. […] Et puis, […] il y a eu Le Sud, un énorme succès, qui n’avait pourtant rien à voir avec Mirza. Le showbiz aurait pu s’apercevoir à ce moment-là que ça ne servait à rien de me ranger dans le rang des chanteurs comiques… Mais bon, rien à faire.»

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo: Wikimedia, Italian magazine Radiocorriere

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