La philosophie? Une, indisciplinée, sans art ni part

Le Regard Libre N° 49 – Giovanni F. Ryffel

Dans l’ère du triomphe de la technologie, on aime les spécialisations. On en vient presque à faire coïncider le bonheur au fait d’être le seul expert d’une discipline, même si c’est celle du Cube de Rubik. Dans ce contexte, la philosophie semble être désœuvrée: elle qui enseignait comment se poser des questions sur toutes les autres disciplines, n’est-elle donc rien de plus qu’un discours vague portant un peu sur tous les sujets et donc, au final, un peu sur rien? Devrait-elle, alors, trahir sa vocation initiale pour devenir une discipline spécialisée parmi les autres, comme c’est déjà le cas dans maintes universités?

Ces interrogations sont importantes pour celui qui s’intéresse à l’état actuel de notre civilisation, car la philosophie en a été le cœur pendant des siècles. En comparaison, savoir dans quel état est notre cœur constitue un bon point de départ pour les diagnostics et autres thérapies, en cas de maladies. Toutes les questions que nous avons posées découlent de la question: qu’est-ce que la philosophie? Ce qui revient à demander: quelle est sa spécificité?

Toutefois, avant de répondre à notre questionnement, il faudrait déjà questionner notre problématique. Un philosophe, comme un scientifique, sait bien que la question peut diriger la réponse. Comment nous aider à poser la bonne question? Un outil avant tout: l’élargissement de notre champ visuel. Par ce moyen, nous nous apercevons que la question de savoir si la philosophie a encore un sens aujourd’hui ne peut se poser que dans un horizon civilisationnel qui a fait du savoir technique le paradigme de toute activité, y compris celle de la pensée. Par conséquent, il faudrait d’abord poser la question aux sciences dures. Posons-la donc: quelle est la spécificité des sciences dites exactes?

«Sauver les apparences»

La force des sciences dures réside en ce qu’elles sont basées sur l’expérience, qui peut être – et doit pouvoir être – réitérable. L’expérience doit être réalisée dans un cadre isolé, loin des facteurs d’influence, où seules les variables qui intéressent le chercheur sont considérées. Si l’expérience confirme l’hypothèse postulée par le scientifique, alors sa théorie s’en trouvera confirmée. Du moment que les théories scientifiques marchent par déduction et induction, alors il sera possible de faire des modèles et des prévisions. Jusque-là, tout est connu.

Ce que l’on dit un peu moins souvent, c’est que le but des sciences est de «sauver les apparences». Cette formulation vient du cardinal Bellarmin, lors de sa querelle avec Galilée. Le scientifique de Pise soutenait que sa science décrivait le réel tel quel. Sur ce point, Bellarmin fut plus précautionneux, ce qui lui permit d’être un épistémologue plus fin que son adversaire: pour Bellarmin, en effet, les sciences avaient pour but d’expliquer les phénomènes et non pas d’affirmer une quelconque vérité sur ceux-ci.

Paradoxalement, c’est ce même principe qui permet aux sciences d’être, encore aujourd’hui, si efficaces et de connaître un progrès si fulgurant. L’important est que la théorie nous donne une prise sur les choses telles qu’elles nous apparaissent, non pas de savoir si cela correspond à la vérité. De cette manière, on permet à celui qui aurait une théorie meilleure de la proposer. Toute nouvelle théorie vient remplacer la précédente. On peut donc aller vers le progrès, c’est-à-dire non pas vers des théories plus vraies, mais qui fonctionnent mieux.

Ce fonctionnement de remplacement, essentiel à la science moderne, a été théorisé notamment par Popper et est connu sous le nom de falsification. S’il n’y a pas de falsification, il n’y a pas de science, si absurde cela puisse-t-il sembler. L’incroyable force de changement du réel, dont les sciences exactes ont bénéficié grâce à cette méthode, a conduit à la spécialisation. Dire que la science tire sa force de la falsification revient à dire qu’elle a besoin de théories de plus en plus précises. C’est ainsi qu’on peut faire des modèles de plus en plus aptes à utiliser les phénomènes qui sont toujours plus précisément décrits.

La richesse des questions humaines

S’il en est ainsi, cela veut dire que les sciences comportent un usage bien précis de la rationalité parmi d’autres, qui n’épuise pas le réel. La science, par définition, ne s’occupe que de sauver les apparences: qui les dévoilera pour découvrir une possible vérité? La méthode scientifique permet, par la falsification, de sauter aux résultats. Où trouverons-nous les clefs pour ces connaissances qui ne s’acquièrent qu’en cheminant en cette vie?

Je m’explique: par exemple, la chimie d’aujourd’hui a remplacé celle du siècle passé. Nos connaissances des molécules nous amènent à avoir une connaissance formidable du métabolisme, qui permet d’ajuster les soins que l’on doit fournir à une personne qui doit maigrir. Tout le chemin fait par la chimie précédente est désormais bon à jeter. Mais si on est passionné d’alpinisme et que l’on découvre la majestueuse couronne de montagnes autour du glacier d’Aletsch, cela ne servira à rien de savoir parfaitement comment le glacier est fait. C’est un spectacle unique à vivre: le chemin qui m’y conduit est irremplaçable, car il coïncide avec la connaissance que j’ai de cette expérience.

De la même manière, maintes autres questions, encore plus fondamentales, resteraient sans une réponse s’il n’y avait que la méthode scientifique. Celle-ci est toujours déductive ou inductive, puisque son langage est univoque. Les questions rejaillissent donc à nouveau: comment affronter tout ce qui se prête à interprétation? Les sciences appliquées nous ont fait nous concentrer seulement sur l’importance de la pensée analytique, du détail, mais qui nous redonnera alors l’intelligence de la synthèse, qui est la seule vraie connaissance? L’analyse divise le problème pour y voir plus clair, mais sans une vision d’ensemble, il ne peut y avoir une véritable conscience du fait examiné.

Retour à la philosophie

Nous savons maintenant ce qu’est la science, ce qu’elle ne peut pas être et comment nous avons été tentés de voir toute discipline à travers ses yeux – et puisque socialement nous sommes encore sous l’effet enivrant de sa puissance, il était capital de la prendre comme terme de comparaison privilégié. Que vont donc faire les philosophes des questions auxquelles les scientistes ne s’intéressent pas, si ce n’est en forçant la main?

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Les philosophes tâcheront d’en penser les véritables conditions de possibilité. Ils essaieront de garder précieusement tant l’expérience du chemin que le regard qui scrute dans les profondeurs, par-delà les simples descriptions des phénomènes et de leur utilité, vers leur origine. Un plongeon dans l’océan de l’être, comme disaient les philosophes néoplatoniciens. Ils nous rafraîchiront avec cette eau abondante qu’est la question de l’être, et donc du sens, des fondations de toutes les autres disciplines. Serait-ce à dire qu’elle n’a pas de véritable objet d’étude? Non, puisque contrairement aux autres disciplines, ce questionnement sur les fondements lui est essentiel. Là où celui-ci est présent, là il y a philosophie.

C’est justement le fait d’être tout le contraire d’une technique spécialisée qui la spécifie. Non pas parce qu’elle se perdrait dans les nuages de savoirs génériques, mais parce qu’elle occupe la place radicalement opposée à celle du savoir technologique, qui se concentre sur ce qui est sectoriel: elle fait face au vertige de l’universel. Et c’est précisément dans sa tension jamais résolue vers le fondement que la philosophie dévoile son unité radicale. Elle n’est pas juste la négation d’une spécialisation ou d’une science, car elle a ceci de spécifique d’être la science des sciences, comme l’affirme Aristote. Ce qui la définit, c’est de ne pas avoir de forme spécifique, pour pouvoir embrasser, comme disait Proclos, la question unique du savoir de ce qui n’a pas de limites.

Inutile d’y voir quelque chose d’opaque ou de confus: rien n’est plus clair que le savoir de l’universel. En vain y opposera-t-on des concurrentes: il peut exister une seule science de l’origine ultime des choses. S’il y en avait une deuxième, par exemple, la première n’aurait plus vraiment pour objet «l’origine» en tant que telle. Voilà pourquoi il n’y en a qu’une. La connaître donne accès à une sagesse qui ne modifiera sans doute pas votre compte en banque, mais ce sera la plus profonde qu’on puisse contempler avec la seule rationalité. C’est pourquoi l’on a pu en tomber amoureux et qu’on l’a appelée philo-sophie.

Ecrire à l’auteur: giovanni.ryffel@leregardlibre.com

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