La complainte du guerrier

Le Regard Libre N° 49 – Ivan Garcia

La nouvelle création de Frédéric Fisbach et Dieudonné Niangouna, Et Dieu ne pesait pas lourd…, a été présentée au Théâtre de Vidy entre le 19 et le 21 février 2019. Composé de vociférations énergiques, le drame met en scène le vaste réquisitoire d’un homme face à un monde corrompu.

Le mercredi 20 février 2019, au pavillon du théâtre de Vidy, la salle dégage une atmosphère étrange. Peu avant le début du spectacle, les spectateurs murmurent leur impatience face au retour de Dieudonné Niangouna, qui – la dernière fois – avait suscité quelque polémique avec sa pièce intitulée Nkenguégi, une œuvre complexe qui avait duré plus de trois heures et vu le public quitter les lieux avant la moitié du temps. Cependant, cette fois-ci, pas de rollers, de radeau, de soirées costumées et de – trop nombreux – changements de tableaux.

Et Dieu ne pesait pas lourd… met en scène un homme, interprété par Frédéric Fisbach. Celui-ci, seul sur le plateau, porte un jeans, une veste à capuche et un T-shirt; il dit s’appeler Anton. Très vite, il décrit son vécu parce qu’il ne se considère pas comme un protagoniste ordinaire. Et pour cause, originaire d’une banlieue parisienne, ce dernier a été enfermé pendant vingt-trois ans dans diverses geôles autour du monde: de la CIA à un groupuscule djihadiste en passant par la cave d’un rebelle. Il s’agit donc de l’histoire d’un vagabond ou plutôt d’un révolté qu’Anton décide de nous livrer; eh oui, car après ce maelström existentiel, le protagoniste veut vider son sac, cracher au monde sa laideur, sa stupidité et sa médiocrité.

Une colère en un lieu inconnu

A vrai dire, le spectateur ne sait pas vraiment où se trouve Anton. Celui-ci semble comme enfermé dans une cellule et espionné par une caméra de surveillance. Exposé à la lumière des spots, il vocifère, il raisonne, il gémit et, lorsqu’il dépasse les limites imposées par son geôlier, un ultrason strident retentit. Face à son détenteur qui nie la liberté de pensée et d’expression, Anton, d’une voix puissante et glaçante, tantôt hurle, tantôt débat de ce qui le fait sentir lourd dans cet univers: les guerres, la faim dans le monde, l’égoïsme, les politiques corrompus, et autres sujets brûlants d’actualité.

Le récit de vie qu’élabore le protagoniste – en lien avec ces thématiques – se révèle fluctuant, divers procédés narratifs prenant place pour expliciter tel événement ou telle rencontre. On oscille ainsi entre analepses, mises en abîme et discours rapportés. Pris au piège sur ce plateau borné comme une prison, le comédien tourne en rond et tient des raisonnements cycliques.

A bien y réfléchir, il y a un personnage qui sort du lot dans cette pièce. Et ce n’est ni Anton, ni le chef des djihadistes, ni l’homme censé le surveiller, mais un certain Saoul Atman, un gourou compositeur de musique électronique; par l’entremise d’un dialogue avec lui-même, le protagoniste nous explique comment, à Seattle, il fit la connaissance de ce précepteur dans l’un des plus grands clubs de la ville.

En débutant le récit de cette rencontre, l’atmosphère devient électrique. La lumière, auparavant blanche, se transforme en rayons écarlates, les machines à fumée s’emballent et la musique électronique bat son plein. Saoul Atman se révèle être un dandy excentrique qui, la nuit, mixe dans le meilleur club de Seattle et, le jour, s’éclipse dans sa bibliothèque souterraine, pour élaborer «L’Œuvre», celle qui doit subvertir le monde. Alors qu’il se lie d’amitié avec Saoul, Anton découvre avec fascination cet univers ésotérique et décide de prendre part au projet.

L’adaptation d’un texte commandé 

La pièce est une commande de Frédéric Fisbach à Dieudonné Niangouna. En tendant les oreilles, le spectateur reconnaîtra la voix puissante et tranchante de Niangouna, son verbe enflammé, sa critique acerbe et ses illusions détruites. Cela révèle un parti pris audacieux: celui de faire jouer un texte, composé de manière orale pour l’oral, à Fisbach qui ne l’a pas élaboré – et, parfois, cela s’entend. Nous lui aurions peut-être préféré Niangouna – avec son accent congolais – et ses répliques coup-sur-coup. Mais Fisbach, alternant avec maîtrise jeu corporel et paroles, parvient à convaincre le spectateur de la sincérité du propos et de sa réappropriation.

D’ailleurs, lorsque l’on se base sur le texte original, publié aux Editions Les Solitaires Intempestifs, on constate que le metteur en scène a fait le choix de ne pas adapter l’intégralité du texte de Niangouna, sans doute pour ne pas répéter la bavure de Nkenguégi, qui s’étendait sur une durée approximative de trois heures et trente minutes. On le sait, Niangouna a la logorrhée… du guerrier. Eternel insatisfait, jamais vaincu, cet homme assume de cracher à la face du monde – parfois même trop – ce qui peut lui assurer du succès aussi bien que de la déconvenue.

Et Dieu ne pesait pas lourd… relève d’un genre non-défini, à la croisée entre un procès d’intention et un soliloque révolté. Lorsqu’il assiste à la représentation, le spectateur ne se trouve ni face à une pièce classique, ni à un dramaturge trop reconnu. Il se trouve alors seul juge en salle. Fisbach et Niangouna livrent un drame sincère qui permet une catharsis de ses émotions, de sa culpabilité et de son stress; pourtant, ils tombent assez rapidement dans le cliché et dans le surplus. On passe d’une époque où «Dieu ne pesait pas lourd» à celle de la pesanteur transcendante, de la complainte du consommateur à la complainte du guerrier.

Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

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