«My Absolute Darling» de Gabriel Tallent est un roman exceptionnel

Les bouquins du mardi – Loris S. Musumeci

L’aventure, la vraie! On peut dire en effet sans une once d’hésitation que le roman de Gabriel Tallent envoie du lourd. My Absolute Darling raconte l’histoire de Turtle Alveston. Elle a quatorze ans et vit seule avec son père en Caroline du Nord. Elle n’aime pas trop l’école et peine à entretenir des relations sociales en dehors de son père et de son grand-père. En fait, Turtle est un peu une sauvage, selon les dires de son père. Qui en est d’ailleurs fier. Il a appris à sa petite la vie dans la nature, la résistance physique aux confins de l’extrême, l’indépendance en toute situation, le maniement des armes, la chasse, la pêche; la vie à la dure, quoi.

Une telle existence en ferait rêver plus d’un. L’american way of life, nostalgique du grand large, des cow-boys, des cavales. En somme: total freedom! Mais bon, même si les ballades dans la nature pourraient constituer la trame d’un roman, Gabriel Tallent donne plus d’étoffe à son sujet. Parce que Turtle n’est pas si libre que cela. Sa prison, c’est son père. Possessif et jaloux, il la tient entre ses griffes.

Elle est à lui, et rien qu’à lui. Elle croit qu’il l’aime, elle croit qu’elle l’aime. Elle est folle de son père; surtout quand il la caresse, surtout quand il monte sur elle, surtout quand… vous avez compris. Malgré le sentiment amoureux qu’elle éprouve à l’égard de son père, la violence dont il est également capable lui fait comprendre que cette relation n’a pas que du bon. Malsain. Et soif d’une liberté vraie, d’une aventure vraie.  D’un désir vrai. Après avoir pris la fuite, après avoir rencontré un jeune garçon, Jacob.

Un roman exceptionnel

My Absolute Darling a fait beaucoup parler de lui. Coup de cœur absolu pour François Busnel, animateur de la prestigieuse émission TV «La grande librairie»; chef-d’œuvre pour un certain Stephen King. Franchement, il y a de quoi! Moi aussi, j’ai adoré. Pourtant, j’en lis beaucoup, de bons livres, de bons romans. Même dans l’actualité littéraire que dénigrent certains. Ce roman est néanmoins spécial. Premièrement, parce qu’il est un alliage de nombreuses qualités touchant autant au style qu’au fond; deuxièmement parce qu’il prend simplement aux tripes et passionne. Oui! disons-le sans gêne.

Au niveau de l’écriture, ce sont le monologue intérieur et l’art de la description qui donnent aux pages du livre leur fraîcheur et leur force. Turtle passe parfois pour lente à la réflexion, mais ses pensées fusent. Elles se contredisent, hésitent, se reprennent, se rétractent, s’effacent, se manifestent à nouveau, puis hésitent à nouveau, et s’énervent, insultent, crient, désespèrent, aiment, haïssent, désirent. Autant dire qu’une telle collection d’états d’âmes en variation ne peut apparaître claire au lecteur que sous les traits d’une plume qui sait pénétrer un cerveau en ébullition et le rendre avec fulgurance sur le papier.

«Elle pense, Je l’aime, je l’aime si foutument fort mais, mais laisse-moi prendre un peu le large. Qu’il vienne à ma poursuite. Et on verra bien ce qu’il fera, pas vrai? On joue à un jeu, et je pense qu’il le sait bien; je le déteste pour quelque chose, quelque chose qu’il fait, il va trop loin et je le déteste, mais je me montre incertaine dans ma haine; coupable, pleine de doutes et de haine envers moi-même, presque trop pour réussir à le lui reprocher; c’est moi, ça, une foutue pouffiasse; alors je franchis à nouveau les limites pour voir s’il refera quelque chose d’aussi mal; c’est une façon de voir si j’ai raison de le détester; je veux savoir.»

Le sens du détail

Quant à la description, elle est riche et généreuse. Tallent a le sens du détail. Que ce soit pour les descriptions corporelles, et surtout pour les descriptions de la nature dans laquelle évolue Turtle. La délicatesse des galets, du bois, de l’eau, du feu épouse la violence d’un environnement hostile et dangereux. Et on se sent emporté avec les personnages. Là, on voyage, on s’essouffle à force d’escalader et de gambader. On rêve de la nature immaculée, sauvage. C’est tout bonnement délicieux et palpitant.

«Elle attend toute la soirée. Elle frotte l’intérieur de son pied contre la voûte de l’autre. Sa chair est sèche et tannée, et quand elle arque le pied, la plante est striée d’ondulations. la chair est grainée tel un nœud dans le bois, et des fissures constellent les cals comme autant de trous le long de la laisse de mer. Elle succombe au silence, et à son réveil, il fait encore noir et il n’est toujours pas là.»

Ou encore:

«Le soleil fond à l’horizon, la lune se lève au sud-est, gibbeuse et d’une teinte de cire, un jour ou deux avant la pleine lune, suspendue presque à l’opposé du soleil dans le ciel. Il fait froid. Le vent se calme au coucher du soleil puis se lève à nouveau.»

Rien n’est jamais simple

Outre le style, c’est le fond qui captive. Les sujets sont abondants et fins. Donc pas de fourre-tout, mais une articulation de thèmes qui montrent que rien n’est jamais aussi simple qu’on le pense, que les nuances veinent la totalité d’une histoire jusque dans les détails. Avec Turtle, il est question de nature, certes, d’inceste, de domination, de manipulation, de tiraillements entre un amour vide de sens et une haine pleine de rage, et de désir bien sûr.

Le père de Turtle, Martin, est de fait décrit tout en subtilité. Ses références culturelles sont énormes: il connaît tout sur tout, lit de la philosophie, de la littérature. Il est bon rhéteur. Charismatique. Habile. Et quand il déclame son amour à sa fille; à sa beauté, sa force et son courage, on est tenté de le croire. En fait, on le croit vraiment. Et on comprend par conséquent qu’il peut être un monstre. Parce que sa fille lui appartient, comme son fusil lui appartient, comme son pick-up lui appartient. Avec Martin, on fait l’expérience de l’horreur à laquelle peut mener un amour démesuré. Et attendez-vous au pire.

Sans parler de la complexité du personnage de Turtle elle-même. Femme mais misogyne, intelligente mais larguée à l’école, brute mais délicate, renfermée sur elle-même mais altruiste, amoureuse mais meurtrie. Affectueuse mais violée. Voyage dans la nature hostile disais-je, mais dans une psychologie hostile à elle-même aussi. Et inutile de dire que d’une telle personnalité, on s’amourache à son tour. On s’y attache. On veut la suivre, on veut lui faire confiance, comme on aimerait lui hurler à la gueule de se réveiller un peu et de cesser de croupir sous le joug de l’oppression paternelle. Turtle est un personnage exceptionnel. Encore un peu trop enfant; déjà trop femme. Elle est folle. Elle est drôle malgré elle. Elle est tragique, assurément. Elle m’habite. Elle est devenue mon Absolute Darling.

Gabriel Tallent
My Absolute Darling
Traduit de l’anglais par Laura Derajinski
Editions Gallmeister
2018
454 pages

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Loris S. Musumeci pour Le Regard Libre

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