David Brulhart: «A part les dessins, toutes les œuvres ont des accidents»

Névé, ce sont les neiges éternelles, celles que l’on trouve aux sommets de nos montagnes. On les imagine super belles et vierges, mais, en réalité, elles sont souvent grises, sales, fragiles. «Névé», c’est également le nom de l’exposition collective à laquelle nous convient David Brülhart, artiste fribourgeois hyperproductif, et Elise Meyer, conservatrice du Musée de Charmey. Accompagnés des artistes Benoît Billiotte, Lorna Bornand, Cosey, Steve Fragnière: Sval’barde et Laure Gonthier, ils nous invitent à nous questionner sur notre idéal de la montagne et sur la réalité, le tout avec beaucoup de poésie.

Amélie Wauthier: Quel a été le point de départ de cette exposition?

David Brulhart: A la base, c’est une résidence au Spitzberg, en 2016. Je suis partie quatre semaines sur un voilier. L’idée de ces résidences était de documenter les pôles avant leur disparition, mais les documenter de façon poétique. Je me demandais comment ajouter de la beauté à la beauté et comment travailler sur ce thème sans forcément faire une brochure touristique, afin d’éviter de donner envie à d’autres personnes de visiter ce territoire. On a tout le temps cette idée, quand on s’y promène, de chef-d’œuvre en péril. Je ne voulais pas faire un travail artistique de premier degré où je dessine les icebergs sur mon chevalet, en face de l’iceberg. J’ai pris deux ans pour également réenchanter ma technique, dépasser ma gravure – mon médium de prédilection depuis dix ans.

Tu peux nous en dire un peu plus au sujet de tes sérigraphies d’argent, ces fameuses larmes?

Cette série-là est née avant mon départ au Spitzberg. Je suis allé avec un biologiste photographier mes larmes en super grand. Ce qui m’intéressait quand on travaille la montagne, c’est le rapport à l’échelle. Il y a toujours cette idée d’avoir le très grand devant soi, et sur les cartes c’est petit. Je me demandais aussi: qu’est-ce qui nous lie à l’océan – ou ici la mer de Barents? Pour moi, c’est le sel et l’eau, et on est fait de sel et d’eau, comme nos larmes.  Il s’agit ainsi d’une série autour des larmes qu’on peut verser sur ce territoire qui disparaît. J’ai continué à travailler sur le sel avec le casque, avec la chaise, et en invitant également Benoit Billotte qui a fait cette installation en sel.

Pourquoi un casque et une chaise?

J’ai eu l’idée de ces deux objets quand je me trouvais en Camargue. Dans les salines, de grosses cordes couvertes de cristaux sortaient du bassin. C’est très puissant, très fort, comme si la nature reprenait ses droits. J’ai choisi le modèle de la chaise parce que dans l’exposition, il y a plusieurs clins d’œil à l’Histoire de l’Art. Le motif de la chaise a souvent été pris par les artistes – la chaise de Van Gogh, la chaise d’Ai Weiwei… on retrouve aussi la notion de confort et de colonisation d’un territoire par l’homme. Quand on est un être humain, on ne peut pas visiter un territoire sans monter une cabane, planter un drapeau, que ce soit la lune, le pôle nord, la jungle. On a forcément besoin de coloniser. Et en même temps, ces cristaux de sel qui recouvrent la chaise lui donnent un aspect qui n’est pas du tout confortable. Le sel est un médium quotidien chez nous, hyper banalisé, tout en étant très abrasif, très destructeur. Donc, de nouveau, l’idée de protéger la nature, mais si tu mets ce casque, tu as le visage en sang. Il y a vraiment ces notions de danger et de confort que j’avais envie de mélanger dans un objet.

Dans ton expo, il y a également des transferts de dessins sur soie…

Quelqu’un dans l’exposition m’avait dit que c’était une exposition très triste, sur la mort. Moi, je ne trouve pas du tout. C’est une réflexion sur le chagrin. La mélancolie n’est pas forcément que négative. Effectivement, quand on est sur un tel territoire, on sent qu’il est en train de disparaître. Ces transferts sur soie sont des suaires. J’ai fait un transfert de mes dessin sur un tissu de soie, comme le suaire de Turin. La marque, le fantôme, la disparition sont des thèmes qui m’habitent. Au fur et à mesure, le travail artistique te dit ce qu’il faut faire. Et j’avais vraiment envie de travailler sur le fantôme de l’iceberg. Les drapés reprennent l’idée des bâches que l’on pose sur les glaciers du Rhône notamment, en pensant «on met une bâche, ça va pas fondre». Euh, non. Il y a un truc à faire avant! C’est illusoire et un peu pathétique ce genre de solution écologique, qui est juste de la cosmétique.

L’exposition s’étend également en dehors du Musée de Charmey. C’était ta volonté d’avoir des lieux satellites?

Quand Elise Meyer, la conservatrice du Musée de Charmey, m’a proposé cette exposition, j’ai tout de suite dit que je voulais une exposition qui englobe le paysage de Charmey. C’est un super écrin pour cette exposition. Je voulais vraiment qu’il y ait des lieux satellites qui permettent aux gens d’avoir le paysage dans les pupilles. J’ai également souhaité la participation d’autres artistes qui dialoguent avec mon travail. Lorna Bornand, par exemple, avec son travail sur les cheveux, c’est un peu l’esprit des montagnes, le Yeti, ou les fées, ces masques du Lötschental, toute cette mythologie. J’ai aussi demandé que figure la dernière poésie de Jacques Cesa sur les fenêtres de l’école de Cerniat pour sa dimension spirituelle. Benoit Billotte travaille sur le cosmos, la notion d’échelle. Puis Laure Gonthier, elle, est aussi partie au Spitzberg, une année après moi. Ses céramiques reprennent cette idée de territoire où on laisse une trace. A l’école de Cerniat, j’ai fait des mini-sculptures d’icebergs qu’on peut piétiner et qui imitent le bruit de la neige. Il y a ce truc de casser pour connaître. Comme la bibliothèque de porcelaine, c’est aussi ça, la fragilité et le savoir dans un seul objet. Le livre, pour moi, est essentiel. C’est un objet de savoir. Et pour connaître, les scientifiques doivent casser un peu. Je cherchais un objet qui puisse rassembler ces notions de savoir et de fragilité.

Et ces livres sont cassés. C’est fait exprès?

C’est hyper dur, la porcelaine comme médium. Les premiers que j’ai faits étaient tous pourris, un peu comme s’ils fondaient. J’attache assez d’importance au travestissement de la matière. C’est un iceberg mais c’est sur de la soie, ce sont des drapés mais on dirait que ça fond. Il y a toujours une espèce de dialogue entre la matière et l’objet. Je trouvais intéressant que le livre fonde, qu’il se brise. Du coup, j’ai gardé toutes les épreuves qui n’étaient pas bien sorties. Ça ajoute une tension dans le travail.

C’est comme en gravure, où, généralement, ce sont les accidents qui font que la gravure est unique?

A part les dessins, toutes les œuvres ont des accidents. On ne sait jamais ce qu’elles vont donner au final. Ce qui m’intéresse beaucoup dans cette thématique, c’est cette notion de basculement. Tu te trouves en montagne, tu skies, tel un conquérant de la montagne. Tout à coup, le brouillard arrive, c’est le jour blanc et tout devient menaçant. Tu te promènes dans la forêt, c’est tout beau, et puis la nuit arrive et tu es perdu. J’aime ces situations où l’être humain est ramené à son humilité. Quand on a vu une baleine par exemple au Spitzberg, on est là sur ce tout petit bateau, et merci de partager ton océan avec nous. Tu sens le danger, tu te remets face à tes peurs primordiales, à ton instinct de survie. Je trouve que ce dialogue est particulièrement beau, et c’est quelque chose que l’on perd de plus en plus dans nos sociétés ultra-connectées et ultra-citadines.


Ecrire à l’auteur: amelie.wauthier@leregardlibre.com

Crédit photo: © David Brülhart / Musée de Charmey

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