Marc Bonnant: «Avec le politiquement correct, nous sommes les bourreaux de nous-mêmes»

Entretien inédit – Nicolas Locatelli

«Je ne crois pas à la vérité, je crois qu’elle est faite de nos perceptions d’un moment. La vérité, c’est un moment, c’est une instantanéité.» C’est sous l’égide d’Eris, déesse de la discorde, des querelles et de la rivalité que le Bossuet des tribunaux a débarqué dans l’auditorium B de l’Université de Fribourg. Une conférence musclée suscitant la controverse, l’admiration des uns et la fureur des autres.

Face à lui, la salle était comble. Une jeune étudiante prit la parole en préambule de la conférence de l’avocat, notamment pour remercier l’ELSA (European Law Student Association) de Fribourg d’avoir organisé l’événement et conclut en proposant de laisser les cinq premières minutes à d’éventuels opposants à la présence de Me Bonnant de s’exprimer. Ce que Marc Bonnant refusa d’office. Il dit préférer qu’on l’interrompît en plein discours, qu’on le huât, qu’on l’attaquât par surprise. Il défendit que seuls la véhémence et le désordre exprimeraient réellement la colère de ceux qui s’opposeraient à lui.

Ce qui ne manqua pas d’arriver, dix minutes après le début de son discours. Tracts et slogans fusèrent de la part de quelques dizaines de personnes s’étant levées pour hurler. Ils avaient également préparé des banderoles à accrocher au-dessus et derrière l’avocat, qui s’en réjouit. Ces personnes s’éclipsèrent en émettant des percussions de leurs pieds contre le sol. Le tract distribué à la volée énonçait: «On veut des visionnaires, pas des antiquaires». S’ensuivaient deux citations supposément accablantes prouvant, pour les activistes, l’indiscutable toxicité masculine, l’islamophobie et la misogynie de Marc Bonnant. Un Marc Bonnant coupable de crimes contre le progressisme. Mais l’abominable homme des lettres est sans doute plus facile à huer qu’à débattre les yeux dans les yeux. «Si on veut un débat, il faut argumenter avec des idées, or tambouriner n’est pas une idée.»

Marc Bonnant tout sourire de continuer son exposé, la poche de son veston garnie des tracts qu’il ramassa, et de reprendre son propos d’une blague dont lui seul a le secret, face à un auditoire hilare. Pour lui, le consensus est une pathologie. La morale atténue et leste les possibles de l’intelligence, la morale doit être regardée de loin avec irrespect et crainte. Il n’est pas concevable de tenir des propos justes au sens de justesse si leur effet est injuste au sens de justice.

Les activistes se trompent d’ennemi. Marc Bonnant admet tout à fait que les femmes ont été déclassées, notamment avec cent ans de Code Napoléon, qui leur a interdit toute autonomie sociale et économique. Cela étant, Me Bonnant se plaît à complimenter, à admettre publiquement l’étourdissement qu’il éprouve à la vue des jeunes filles venues l’écouter. Marc Bonnant exalte les femmes. Et pour les féministes radicaux, exalter les femmes et la féminité, c’est sortir la femme de la norme commune. C’est donc pour eux une manière de déshumaniser les femmes et admettre qu’elle soient différentes des hommes.

Or, il n’existe aucune incompatibilité entre les principes des féministes libéraux et la possibilité que l’homme et la femme ne soient pas psychologiquement identiques et qu’ils soient complémentaires. On devrait pouvoir critiquer une proposition féministe particulière sans pour autant attaquer et honnir le féminisme en général. Et visiblement, certains ont bien des facilités à crier l’égalité et la liberté mais plus de scrupules à les appliquer quand s’esquisse l’éventualité de faire taire ce qui ne va pas dans leur sens. Le féminisme, c’est comme les plantes, il y en a qui sont thérapeutiques et très indispensables à la santé de la société, mais malheureusement il y en a aussi des urticantes qui ont le malheur de ressembler aux premières.

Nicolas Locatelli: Le titre de votre conférence était «Défendre l’indéfendable». Pour défendre même l’indéfendable, j’imagine que la liberté d’expression est une prérogative. Nous vivons un temps où les éditorialistes, militants ou journalistes n’ont de cesse de parler de la liberté d’expression, pourtant ces dernières années les mêmes qui se présentaient comme des parangons de la liberté d’expression ont lancé beaucoup de tabous sur certains sujets: Union Européenne, immigration, théorie du genre… Vivons-nous sous le règne du non-dit et de la morale?

Marc Bonnant: Vous avez tout à fait raison. Tout le monde évoque la liberté d’expression. Elle est dans les textes, elle est moins dans la pratique. Et ce parce que la liberté d’expression est source de désordre. Elle clive, elle discrimine, elle exclut, elle blesse. Comme je le soulignais tout à l’heure, de nos jours, une idée est juste si elle rassemble, si elle concilie et si elle apaise. Or, permettre une liberté d’expression sans limites est prendre le risque des pensées discordantes et dissonantes. Personnellement, je suis partisan d’une liberté d’expression totale. Je pense que les idées fausses, à supposer qu’il existe des idées fausses, ne se combattent pas par l’interdit. Elles se combattent par le débat. Au contraire, l’interdit fait prospérer les idées fausses.

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Un exemple particulier est celui de Dieudonné. On peut ne pas aimer Dieudonné – d’ailleurs, je ne trouve pas qu’il soit un humoriste amusant – mais il ne doit son succès qu’à l’interdit à comparaître sur scène dont il fit l’objet. Dieudonné n’aurait influencé personne si on l’avait laissé libre. L’abjection – il faut être nuancé sur ce qui est abject – s’asphyxie dans la liberté et prospère dans l’interdit. Nous affrontons aujourd’hui de nouvelles morales et de nouvelles censures, et ce qu’il y a de particulier avec la censure, c’est que jadis, elle était le fait de l’Etat, de l’Eglise ou de la Sorbonne. Aujourd’hui, nous avons intériorisé ces interdits, nous sommes tous les censeurs de nous-mêmes, infiniment plus difficiles à combattre parce qu’on ne peut pas combattre ce qu’on a intériorisé et adopté. Et il y a donc mille choses qu’au titre d’une morale singulière nous nous interdisons de dire, non pas parce que la loi nous interdirait de le dire. Avant la loi, nous bâillonnons notre parole, donc, au fond, nous nous censurons au titre de la morale. Je n’aime pas la morale, je considère qu’elle est toujours circonstancielle et temporelle, en deçà des Pyrénées ou au-delà des Pyrénées. Interdire quelque chose d’universel, à savoir la liberté d’expression, au nom du circonstanciel et du temporel, me paraît être une faute.

Le politiquement correct est-il devenu un totalitarisme participatif?

C’est exactement cela. Le politiquement correct est un totalitarisme en ce sens qu’il s’agit d’une totalité idéologique, et participatif parce qu’il ne règne que de notre consentement. Nous nous retrouvons à cet égard les bourreaux de nous-mêmes.

Le rhéteur Marc Bonnant par Nicolas Locatelli, dans son atelier de dessin

Beaucoup de figures des médias de masse se sont indignées du résultat des élections européennes de 2019, notamment en France où la population est constamment mise en garde contre la dérive du populisme. Dès lors que l’on a le droit de s’exprimer et de voter, pourquoi traite-t-on certains de populistes? Au fond, qu’est-ce que le populisme?

Le populisme, c’est la démocratie des autres. Quand on donne vraiment la parole au peuple, on l’écoute. Parce qu’on le considère comme souverain. En principe, le peuple est souverain depuis la Révolution française. Il délègue parfois sa souveraineté dans une démocratie représentative, mais il n’empêche qu’originellement le pouvoir est au peuple. Tout pour le peuple, par le peuple et au nom du peuple. Telle fut la devise fréquemment reprise en temps de révolutions. Alors, cette idée de populisme a été forgée pour discréditer ceux qui préfèrent la parole directe du peuple à la parole des «élites» avec mille guillemets. Je dirais qu’être populiste, c’est croire à la vertu du peuple, croire que le peuple a raison et croire qu’il est le vrai souverain.

Ecoutez Me Marc Bonnant sur la liberté d’expression (prise audio de Nicolas Locatelli):


Ecrire à l’auteur: nicolas.locatelli@leregardlibre.com

Crédit photo: © Indra Crittin pour Le Regard Libre

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