Agriculture et géopolitique

Le Regard Libre N° 50 – Clément Guntern

Secteur souvent décrié pour son impact environnemental, l’agriculture mérite pourtant qu’on s’intéresse réellement à elle. Elle est une pièce centrale du jeu politique mondial. Si cet aspect est négligé, le risque est de perdre toute emprise sur la résolution des problèmes mondiaux.

Malgré l’illusion que le numérique remplace toutes formes d’activités, l’agriculture demeure une question centrale dans les sociétés humaines. Notre époque ne fait pas exception à la règle. Comme secteur d’activité, l’agriculture cristallise un certain nombre de tensions transversales, à l’image de l’environnement ou de la santé. C’est un domaine soumis à une pression sociale bien plus forte que beaucoup d’autres secteurs économiques: les exigences en matière de pesticide, de bien-être animal, de biodiversité, de gestion de l’eau et des sols vont grandissant. En effet, la tendance semble être aujourd’hui à une vision de l’agriculture portée uniquement sur des questions environnementale et basée sur une incompréhension réciproque entre citadins et campagnards. Un niveau de méconnaissance de l’agriculture par les groupes urbains rarement atteint dans l’histoire, qui accroît la pression sur le monde rural. 

D’où vient cette pression environnementale sur l’agriculture? Probablement d’une ambiance générale dans les pays occidentaux. Et particulièrement en Europe où l’on exclut un peu vite le problème de la quantité. Depuis la fin du dernier conflit mondial, l’Europe a consenti à de nombreux efforts pour sécuriser son alimentation. Cette politique fut une telle réussite que le spectre de la pénurie ne plane plus du tout sur la tête des Européens. Mais attention, nous avons tort de mettre de côté la question de la quantité. Une politique agricole doit combiner trois éléments: l’environnement, le climat et la production.

Le local n’est pas la seule solution

L’Europe demeure aujourd’hui le meilleur système agricole de la planète qui peut à la fois produire de la qualité et de la quantité. Elle est également la première exportatrice mondiale de denrées agricoles. Mais l’Europe importe aussi et, de fait, nous sommes loin d’une totale autonomie européenne. Il y a toujours eu des échanges agricoles entre les régions du monde alors qu’en même temps, 800 millions de personnes ne mangent toujours pas à leur faim dans le monde. Pour l’Europe, la question ne doit pas être celle de l’autonomie, mais celle de l’alimentation mondiale. Et de ce point de vue-là, une approche uniquement locale possède des limites. 

Etant donné que, dans le monde entier, le consommateur veut de tout et tout le temps, une politique purement locale n’est pas soutenable, sauf si les habitudes de consommation se modifient radicalement. Car, d’un point de vue agricole, il existe des climats plus favorables que d’autres à la production de telle ou telle plante. L’Europe, à titre d’exemple, est une terre de céréales; la productivité de ces denrées y est deux fois supérieure que dans le reste du monde. En revanche, l’Europe, qui produit du soja, est bien moins productive que le Brésil. Ce qui signifie que faire pousser du soja requiert plus de terrains en Europe qu’au Brésil pour la même quantité produite. Ainsi, s’obstiner à vouloir tout produire au niveau local sans changer les habitudes de consommation peut s’avérer dommageable pour l’environnement; le local et le global doivent se combiner. Il faut faire pousser les choses où elles poussent le mieux, surtout si l’on cherche à nourrir la population planétaire en augmentation.

Sécurisation et puissance

On le voit, la question agricole reste structurante dans l’ordre géopolitique mondial et on ne peut pas se contenter d’avoir une politique purement locale. D’une part, parce qu’une région court le risque de devenir une province agricole et, d’autre part, parce que l’agriculture est également un outil stratégique et d’influence. La question de la puissance agricole ne se résume cependant pas à la production et aux exportations. Il faut inclure la notion de sécurisation.

La Chine exprime très bien cette idée. Depuis son entrée en 2001 dans l’Organisation mondiale du commerce, la part de ses importations est en hausse, et pourtant, elle est une puissance montante, y compris d’un point de vue agricole. La raison est simple, tous ses efforts vont vers la sécurisation de son approvisionnement. Le projet des nouvelles routes de la soie en est un exemple. Avec un réseau de transport amélioré voire bâti de toute pièce entre la Chine et des pays en Asie centrale, Asie du sud-est et Afrique de l’est, Pékin cherche à diversifier et donc sécuriser son approvisionnement alimentaire. Ainsi, la sécurisation signifie logistique. Il faut pouvoir déplacer la nourriture de porte-à-porte avec le moins de pertes possible. Ce constat s’applique autant à une échelle globale que locale.

Voyons mieux, voyons plus large

De plus, l’affrontement commercial entre la Chine et les Etats-Unis a eu tendance à renforcer la Chine: celle-ci a dû se tourner vers plus de partenaires différents, notamment la Russie, pour compenser la diminution des importations américaines. De manière générale, les conflits ont eu tendance à augmenter l’autonomie agricole des pays. D’autres Etats jouent également de l’agriculture comme outil stratégique. L’Ukraine et la Russie, par exemple, ont soutenu une augmentation de leurs productions pour obtenir davantage d’influence géopolitique. Ainsi, Moscou a choisi d’augmenter ses exportations vers les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord pour gagner en influence auprès d’eux. 

Deux stratégies se distinguent au niveau mondial: l’Europe et le reste du monde. D’un côté, les préoccupations vont à la lutte contre le gaspillage et une absence de craintes quantitatives. De l’autre, on observe toujours une crainte pour l’alimentation. Pourtant, comme précisé auparavant, la situation confortable des Européens n’est de loin pas acquise. Les questions climatiques et environnementales doivent certes avoir une place de choix, mais la question de la production ne doit pas être oubliée.

Si, à l’avenir, les tensions qui existent entre les pays européens augmentent et que la politique agricole commune de l’Union européenne, qui doit être revue, perd totalement de vue la quantité, le risque est grand pour l’Europe de devenir une province agricole. Surtout qu’une politique agricole qui prendrait en compte environnement, santé et quantité permettrait d’être au cœur de la mondialisation et de pouvoir agir au mieux pour la résolution des problèmes mondiaux.

Ne posons qu’un seul regard sur les choses. Surtout dans une période où l’on nous rabâche l’interconnexion complète des pays du monde par la mondialisation. Une politique agricole uniquement centrée sur des préoccupations locales perd de vue l’immense défi mondial. Comment nourrir une population globale grandissante alors que les effets du réchauffement climatique réduisent les terres cultivables? C’est cette difficile équation que nos générations doivent résoudre par une meilleure considération de l’outil agricole au niveau mondial.

Ecrire à l’auteur: clement.guntern@leregardlibre.com

Publicités

Laisser un commentaire