Des plats inhumains

Le Regard Libre N° 51 – Ivan Garcia

Avec Le Dragon d’Or, Robert Sandoz et sa compagnie, L’outil de la ressemblance, élaborent une mise en scène dynamique pour livrer au public une fable politique qui place la focale sur la société contemporaine et la question des migrations.

Dans la cuisine du restaurant «thaï-vietnamien-chinois» Le Dragon d’Or, quatre cuisiniers et un serveur, vêtus de tabliers violets, s’agitent; les commandes de plats fusent à un rythme effréné et l’un d’entre eux, dit «Le Petit Chinois», a mal à une dent. Dans cet antre de la gastronomie asiatique, située au bas d’un immeuble, viennent se nourrir plusieurs locataires de l’édifice. Au travers de nouilles à la sauce soja ou de curry de légumes, nous nous immisçons dans leur quotidien, souvent très obscur.

Un dispositif narratif «alternatif» 

Robert Sandoz livre une mise en scène de la pièce qui suit de très prêt le texte original, notamment en jouant des différents niveaux narratifs déployés par l’auteur, Roland Schimmelpfennig. En effet, le spectacle se construit sur un dispositif composé de plusieurs fables enchâssées et que l’on peut distinguer comme suit: 

1) L’histoire au sein de la cuisine du Dragon d’or, basée notamment sur le quotidien des serveurs et le mal de dent du personnage «Le Petit Chinois». 

2) Les histoires concernant les personnages venant se nourrir au Dragon d’or. La plupart étant résidents dans l’immeuble au-dessus du restaurant, ceux-ci ont des problèmes conjugaux qui dévoilent leur côté le plus cruel. 

3) La fable de la cigale et de la fourmi qui traite d’une jeune migrante Chinoise et de son proxénète, l’épicier du coin Hans. 

Le style narratif déployé par la pièce rappelle les romans de l’auteur Jean Echenoz tels que Cherokee ou Je m’en vais et qui reposent sur un découpage où chaque chapitre suit l’histoire d’un personnage et où les histoires singulières forment un tout commun à la fin. Dans le présent cas, le point commun entre les différentes histoires repose sur la consommation de la nourriture produite au restaurant chinois, que celle-ci soit consommée sur place ou à l’emporter. Aussi, ce fil conducteur s’appuie sur le fait que certains protagonistes ont «un souhait» particulier: entre autres, l’un des résidents de l’immeuble, un grand-père, souhaite redevenir jeune; «Le Petit Chinois» souhaite regarder la tapisserie dans le restaurant et qui représente un dragon d’or évoquant pour lui son pays natal – donnant ainsi son nom au restaurant et, à plus forte raison, à la pièce. 

Cette narration alternant entre différents personnages et points de vues impacte fortement la scénographie et, notamment, l’occupation de l’espace scénique par les comédiens. Ainsi, nous trouverons à l’arrière-scène, au centre du plateau, la cuisine du restaurant, comme pour souligner qu’il s’agit du cœur névralgique de la représentation, la plaque tournante d’où part tout mouvement, entre cris et commandes de plats. A partir de ce point, à droite, à l’avant-scène, l’espace se trouve occupé par l’épicerie d’un certain Hans, un vieil homme adepte du stockage et dont le magasin est ouvert jusqu’à tard dans la nuit. Ce dernier occupe un rôle central dans la fable, puisque c’est lui, la cigale, qui retient la fourmi, la jeune Chinoise, et l’oblige à se prostituer envers, notamment, les autres résidents de l’immeuble. 

Un va-et-vient constant 

La pièce multiplie les tableaux – il faut souligner qu’elle en compte, à l’état textuel, quarante-huit! – et les transitions entre ces derniers, ce qui a pour effet de ne pas laisser aux spectateurs le temps de souffler! Ce faisant, parfois, il nous est difficile de suivre le mouvement, ainsi que les différentes histoires dévoilées. L’une des difficultés majeures de ce rythme rapide réside dans le manque de profondeur psychologique apportée aux personnages. D’ailleurs, la représentation compte peu de moments où se produit une sorte «d’arrêt sur image», dans le but de développer les motivations, les désirs ou encore le passé d’une figure de l’action. Or, cet enchaînement narratif rapide possède également un rôle important: celui-ci vise à éviter au spectateur de se plonger intégralement dans la représentation, afin qu’il porte un regard critique et réflexif sur ce qui lui est montré. 

En l’occurrence, la thématique – centrale – du Dragon d’or aborde la question des migrations et, à plus forte raison, des migrants économiques ne disposant pas de permis de travail. Au cours du spectacle, nous apprenons que les travailleurs du restaurant exercent leur profession de manière clandestine. Comme leitmotiv de cette fatalité, la simple carie du «Petit Chinois» finit par lui coûter la vie, puisqu’il ne peut – de par son statut de clandestin – se rendre chez un médecin-dentiste pour traiter l’infection. D’ailleurs, sur cette question de la dent, le drame la traite souvent en alternant les effets tragiques et comiques: les cuisiniers concoctent les plats asiatiques tout en faisant avaler du schnaps au «Petit Chinois»; ceux-ci extraient sa dent avec une pince multiprise; le «Petit Chinois» crache du sang dans le bocal à poissons; et autres alternance de registres qui soulignent les mauvaises conditions de vie des sans-papiers.

Un monde brutal

L’autre figure des «sans-papiers», la jeune Chinoise/cigale (qui se révèle certainement être la sœur du «Petit Chinois») se trouve enfermée par l’épicier/fourmi Hans, maniaque des provisions, dans son appartement, et sert d’exutoire aux pulsions des hommes résidant dans l’immeuble. D’abord, le grand-père qui, souhaitant redevenir jeune, la paie afin d’avoir une relation sexuelle et, constatant son impuissance, la bat. Ensuite, le jeune homme qui, ayant emménagé avec la petite-fille du grand-père de l’édifice et celle-ci se trouvant enceinte, se montre extrêmement brutal et violent envers la jeune immigrée. Finalement, l’homme qui, ayant été quitté par sa femme et devenu l’ami de Hans, sous l’emprise de l’alcool, la ravage totalement et la laisse en sang.

Le Dragon d’or montre le quotidien de ces personnes, arrivées souvent sous nos latitudes, qui se font exploiter en travaillant à un rythme effréné, à l’instar des cuisiniers du restaurant, et en ne pouvant bénéficier des droits humains fondamentaux. Qui plus est, la plupart des autres personnages, ceux qui représentent les «natifs», les traitent avec condescendance voire mépris, que ce soit à l’égard du serveur asiatique ou encore de la «Jeune Chinoise». Cela peut également se constater par une autre «prouesse» narratologique qui voit les propres personnages influer sur la narration: ceux-ci s’approprient les didascalies et les manipulent à leur guise, endossant ainsi le rôle de proto-narrateur. Au cours d’une scène, deux hôtesses de l’air commentent, notamment, les didascalies du serveur asiatique en faisant exprès de lui faire effectuer des va-et-vient sans but, pour se moquer de lui. 

Des comédiens performants

La force de la mise en scène de Robert Sandoz, outre sa prouesse narratologique, réside probablement dans le jeu des comédiens, qui s’avère particulièrement efficace et bien régi. Leur performance scénique s’avère un atout majeur de la représentation: ceux-ci se voient contraints de changer très rapidement de costumes ou de rôles – en quelques secondes à peine – afin d’assurer la cohérence entre les scènes, ainsi que la poursuite de la fable. On soulignera le fait que, souvent, un comédien masculin endossera un rôle féminin, et inversement, ce qui contribue à la fois à un certain comique de situation mais également à brouiller quelque peu nos représentations.

Le Dragon d’Or de Robert Sandoz invite les spectateurs à un voyage au plus près de chez eux, afin de dévoiler une facette cachée de ce qui constitue une part de notre quotidien. En faisant du restaurant asiatique le cœur de la fable, la pièce touche de plein fouet nos vies: comment ne pas se remémorer certains Asia Express ou autres restaurants asiatiques à l’heure de la crise des migrants? Le metteur en scène et sa compagnie, déjà centrés sur les thématiques actuelles avec leurs autres mises en scènes telles que Le combat ordinaire ou D’acier, nous permettent de réfléchir lorsque nous entrons dans un restaurant asiatique, le temps de quelques secondes, à ce qui peut-être se cache derrière nos plats préparés.

Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

Crédit photo: © Stan Of Persia

Le Dragon d’Or / D’après le texte de Roland Schimmelpfennig / L’Arche éditeur / Mise en scène de Robert Sandoz / Compagnie L’outil de la ressemblance / le 9 mai 2019 à Nebia (Bienne) / le 16 mai au Théâtre du Passage de Neuchâtel / du 9 au 19 janvier 2020 au Théâtre du Loup de Genève.

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