Une machination orchestrée par Jérémy Ergas

Les bouquins du mardi – Lauriane Pipoz

Une bourgeoisie genevoise artificielle, un romancier à succès assassiné, des scènes de crime à la fois effroyables et géniales, un tueur obsessionnel, trois suspects principaux et deux inspecteurs motivés, mais dépassés : voilà les ingrédients principaux de La Machination. Résumé très sommairement, parce que le troisième livre et premier thriller de l’écrivain suisse Jérémy Ergas n’est pas un long fleuve tranquille et comporte de nombreux rebondissements.

La plume fluide de l’écrivain suisse entraîne le lecteur sur la trace d’un tueur machiavélique à travers les recherches des forces de l’ordre, représentées par un procureur général et deux enquêteurs, et celles de trois écrivains au talent pas assez reconnu. Mais ces personnages à la personnalité forte ne sont pas les seules victimes de la machination: la presse, l’opinion publique, le lecteur se laissent également manipuler. Et volontiers, parce que l’intrigue est bien amenée et la série de crimes admirablement ficelée.

Des personnages travaillés

Le récit s’ouvre sur un chapitre en focalisation interne: on commence l’histoire dans la tête du tueur. Ce genre de début a le mérite de pousser le lecteur directement dans le grand bain en lui faisant comprendre les enjeux de l’intrigue…Ou en tout cas, en lui en offrant un aperçu. Pas de présentation des personnages ou de description qui tire en longueur. Et dans un polar, c’est efficace!

Ce choix narratif n’est pas le seul à nous empêcher de nous ennuyer. Nous suivons les personnages principaux non seulement dans leurs réflexions liées à la série de crimes, mais également dans leur vie privée. En plus de rythmer le récit, cette façon de faire permet d’esquisser leur psychologie: le narrateur omniscient nous offre un accès direct à leurs pensées. D’ailleurs parfois très explicites, notamment avec certaines scènes fantasmées en détails par les protagonistes.

« Elle ne se doutait pas que les envies de Rodolphe étaient d’un tout autre ordre. Il s’imaginait en train de lui soulever la jupe et de la prendre par derrière sur le dossier du fauteuil en cuir où il était assis, elle encore avec son plateau dans les mains, gémissant de plaisir mais veillant à ne rien renverser pendant qu’il lui tirait les cheveux. »

Ces fréquents changements de point de vue entretiennent bien sûr le suspens. Et ce dernier est particulièrement bien maîtrisé par l’auteur, qui nous balade en même temps que les enquêteurs et s’amuse à nous faire suspecter tout le monde et n’importe qui. Le lecteur se retrouve face à de nombreux rebondissements, avant de découvrir un dénouement surprenant.

Les personnages possèdent a priori une personnalité très – trop ? – définie, presque caricaturale à certains moments. Mais même si leurs traits principaux sont accentués, ils ne sont pas prévisibles et Jérémy Ergas veille à ne pas tomber dans le piège du manichéisme: le tueur est défendu par les écrivains et certains épisodes sont montrés à travers différents points de vue. Enfin, les invitations dans la vie privée de quelques protagonistes couplés à de nombreux retours dans le passé expliquent parfois leurs comportements et permettent de les cerner.

Pas un thriller à proprement parler

Ce soin accordé à la psychologie des personnages est certainement le reflet de l’un des points importants de ce livre: ce n’est pas seulement un thriller. Se muant parfois en satire sociale, s’attardant parfois sur les sentiments comme un récit romantique, il s’agit d’un ouvrage complexe: sous le prétexte d’une série de crimes, Jérémy Ergas aborde également la critique des milieux bourgeois, la (re)naissance de l’amour, l’art, la famille ou encore la recherche du bonheur. Ces thèmes sont décrits et analysés finement. Et arrivent parfois même à nous faire oublier l’histoire principale au détour d’une rencontre en bibliothèque ou d’un voyage à Rome.

On vit leurs grandes émotions avec les personnages. Enfin, des notes d’humour viennent s’ajouter à ce cocktail bien dosé et bien préparé, d’autant plus délicieuses qu’elles sont inattendues. Même si l’on se sent totalement manipulé – je ne suis d’ailleurs toujours pas sûre d’avoir bien compris la fin et avoue honteusement avoir adoré perdre une bonne heure à la mettre en doute –, cette plongée addictive dans le monde littéraire genevois s’est avérée complète et agréable, et est à recommander.  

Ecrire à l’auteur: lauriane.pipoz@leregardlibre.com

Crédits photo: © Lauriane Pipoz pour Le Regard Libre

Jérémy Ergas
La Machination
Slatkine et Compagnie
477 pages

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