Gilles Kepel: «Je suis très reconnaissant à ceux qui m’ont condamné à mort, parce qu’ils m’ont permis l’écriture de cet ouvrage»

Le Regard Libre N° 52 – Loris S. Musumeci

Il suscite la polémique. Gilles Kepel est un intellectuel de haut niveau, très reconnu, et pourtant ses propos ne passent pas toujours. Parce qu’il parle de l’islam, du Moyen-Orient, sans philtre idéologique. Il regarde la réalité droit dans les yeux, sans concession. Mais de toute façon, il n’a pas à se justifier, il n’a rien à prouver à personne.

Professeur à Sciences Po, où il dirige la chaire Moyen-Orient Méditerranée, ainsi qu’à l’Université de la Suisse italienne à Lugano, Gilles Kepel transmet son savoir. Et ce n’est pas rien. Quarante années de terrain pour un homme qui connaît comme sa poche chaque pays du Levant, et qui parle l’arabe couramment.

Le rencontrer a été une expérience unique. Il ne fut pas seulement question de recueillir des informations ou un témoignage. Mais bien de faire la connaissance d’un personnage absolument charmant, qui sait faire de l’esprit tout en parlant de sujets sérieux, de sujets graves. Gilles Kepel a été condamné à mort; ce qui ne l’empêche de vivre dans une liberté de pensée totale, et de venir jusqu’à Fribourg, sans crainte, pour transmettre. Transmettre. Noble mot, pour celui qui m’a assuré avoir signé son dernier ouvrage sur le monde arabe avec Sortir du chaos – Les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient.

Cette rencontre exceptionnelle a pu avoir lieu grâce à l’Alliance Française de Fribourg et sa présidente, Madame Monique Rey.

Loris S. Musumeci: Quelle est l’origine de votre passion pour l’Orient, le Levant, ou le «Shâm» comme vous aimez le nommer?

Gilles Kepel: Le hasard. Quand j’étais étudiant, je me destinais à un parcours de lettres classiques après mon baccalauréat. Je me suis présenté à l’Ecole normale supérieure où j’ai échoué lamentablement. Alors pour nous consoler, nous regardions des cartes géographiques avec un copain. Ce qui m’a donné la lubie de découvrir l’Orient. Je me suis donc inscrit au cours d’arabe. J’ai travaillé d’arrache-pied pour oublier que j’étais largué sentimentalement, et j’ai réussi. Quelques années plus tard, j’ai obtenu une bourse pour passer une année en Syrie. A mon retour, j’ai été reçu à Sciences Po qui cherchait des arabisants dont j’étais. Tout s’est enchaîné: je suis parti ensuite en Egypte pour faire ma thèse sur les mouvements islamistes. Univers qui m’a d’ailleurs surpris. J’étais gauchiste, comme tous les universitaires, et je ne comprenais pas qu’en Egypte on ne le fût pas. De retour à Paris, j’intègre le CNRS. Fruit du hasard ou du destin, ce moment de vie coïncidait avec la montée de l’islamisme dans les banlieues. Depuis, j’ai continué à écrire sur les mouvements politiques au Moyen-Orient et sur l’évolution de l’islam en Occident. Jusqu’à ce que j’arrive à mon dernier livre Sortir du chaos, qui clôt mon œuvre sur le sujet arabe.

Qu’est-ce qui vous intéresse essentiellement dans l’islam? Est-ce plutôt sa spiritualité? sa facette politique?

Je ne suis pas croyant; la spiritualité m’est donc étrangère. Ce qui m’intéresse avec l’islam, c’est sa dimension politique et sociale. Ce qui m’a valu progressivement d’être traité de facho’ dans les milieux universitaires. Aujourd’hui, les mêmes, qui sont devenus islamo-gauchistes – dont cette ville de Fribourg est un heureux bastion pour le grand penseur qu’elle a fait naître dans son université, à savoir Tariq Ramadan –, continuent de plus belle parce que mon regard sur l’islam n’est pas bouffé d’idéologie. Le plus surprenant, c’est que ce sont les moins experts qui me critiquent le plus. Certains de ces universitaires soi-disant analystes de l’islam ne savent même pas parler arabe! Alors ils y vont de leurs schémas préétablis qu’ils plaquent où bon leur semble pour livrer une fausse image de l’islam. Comment voulez-vous comprendre l’évolution de l’islamisme dans les banlieues si vous ne savez pas déchiffrer correctement et dans la subtilité les prêches des imams?

Vous avez été condamné à mort par Daesh en 2017. Quelle influence cette menace a-t-elle eu sur vos recherches et sur votre travail?

L’influence a été directe, jusque dans mon corps. C’est en condition de condamné que j’ai écrit ce livre. Mon objet de recherche m’avait rejoint, et ceux-là même que j’étudiais avaient décidé de me tuer. Tout commence lors d’une conférence que j’ai tenue à la demande des détenus dans la prison de Villepinte en décembre 2016. Evidemment, mes propos furent contestés. A un moment, un détenu d’origine maghrébine m’interpelle, je lui réponds en langue arabe. Puisqu’il n’y comprend rien, je répète en français, ce qui provoque un éclat de rire général des codétenus qui se sont fichus de lui. Le gars a été humilié. Cela l’a mené à passer des coups de téléphone, et de fil en aiguille mon nom est parvenu jusqu’à Raqqa. J’étais officiellement un ennemi d’Allah. Ma fatwa (ndlr: condamnation) est prononcée, et la sciatique se déclenche. Je dois rester couché, et j’écris Sortir du chaos

Alors que ce n’est pas forcément Allah que vous avez attaqué, mais plutôt l’ego de ce détenu. Passons maintenant au djihad à proprement parler. Parmi les causes sociales, idéologiques et politiques, vous attribuez également une part de responsabilité à une raison aussi surprenante qu’intéressante: l’absence du père. Quelle importance accordez-vous au père, au père absent, vous qui avez d’ailleurs dédié votre dernier ouvrage à votre père?

Mon père n’est absent que depuis peu de temps, parce qu’il est décédé au mois de mars. Il a été très malade pendant longtemps; ce livre était un adieu à ce champ d’étude et un adieu à mon père qui s’en allait doucement. Pour revenir au sujet, l’absence du père est en effet un facteur très important. Dans les milieux issus de l’immigration, il y a un père dévalorisé parce qu’humilié par le chômage et, dans l’esprit des jeunes générations, humilié par l’Occident tout court. Cette absence a pour conséquence qu’un père de substitution est construit culturellement et idéologiquement. Le salafisme impose des règles, une identité et un mode de vie qui suppléent à l’autorité paternelle.

Quelle est la compatibilité de l’islam avec la République et plus généralement avec l’Occident? 

A partir du moment où l’on considère que la norme politico-juridique issue des textes sacrés prévaut sur les lois des nations occidentales, on est en rupture claire et nette. Toute la question réside dans l’interprétation. Qui maîtrise l’interprétation? Daesh se situe parfaitement dans la ligne de la lecture littérale des textes. Ce que les islamistes ne comprennent pas, c’est que tous les textes sacrés sont issus d’une époque et de son contexte. Ils décontextualisent le contenu du Coran et en puisent une norme qui vaut pour tous les temps. Et à partir du moment où il n’y a pas de père pour dire la loi telle qu’elle est adaptée dans telle situation, dans tel contexte géographique ou social, les jeunes se retrouvent perdus, et abandonnés entre les griffes d’idées simplistes. Il en va de même pour les jeunes universitaires gauchistes qui suivent l’idéologie de la masse dans leur milieu, parce qu’ils veulent affirmer une rupture avec l’autorité parentale. 

N’est-ce donc que la spiritualité islamique, sans la dimension politique et sociale, qui est compatible avec la vie à l’occidentale?

Cette spiritualité peut toucher des éléments de la vie quotidienne, sans gêner. Mais à partir du moment où elle veut imposer ses normes et son mode de vie – au nom de la liberté, évidemment! – on se retrouve inévitablement dans une situation conflictuelle. 

Vous avez parlé d’interprétation du Coran. Mais est-elle réellement possible? Contrairement au judaïsme ou au christianisme, l’islam repose sur un texte qui est dicté directement de Dieu au prophète Mahomet. 

Cette vision des choses est une reconstruction récente. Parce que l’islam a interprété. Et je ne parle pas que de mouvements marginaux. Dans la première moitié du XXe siècle en Egypte, quand les femmes se sont dévoilées, on considérait que la lecture rigoriste n’était pas en accord avec l’esprit de la religion musulmane. On affirmait volontiers que la lettre tuait, et l’esprit vivifiait. La perversion de la modernisation dans le monde musulman, qui s’est traduite par l’émergence des dictatures après l’indépendance, c’est l’absence de liberté et de démocratie. La population, se sentant oppressée et menacée, s’est réfugiée dans un islam dur et rigoriste. 

Quel peut être le rôle des universités dans le travail d’interprétation?

Mon travail est contesté, à tel point que l’Union européenne et le Fonds national suisse de recherche me coupent des fonds. On n’accepte pas mon travail de fond, sur le terrain. Tout simplement, parce qu’on préfère éviter la polémique et ne pas aborder frontalement le sujet de l’islam. Les intellectuels qui se cachent derrière de grands principes de tolérance en affirmant qu’il n’y a aucun problème avec l’islam sont responsables de l’abandon de ce sujet aux mains de l’extrême droite. C’est justement parce que le propos universitaire apparaît comme déconnecté de la réalité que les thèmes chauds de notre société sont roulés dans la boue de théories simplistes et fumeuses. Mais malheureusement, une partie de l’université n’en a cure. 

Eh bien oui, parce que de toute façon elle méprise l’extrême droite et tous ses électeurs. 

Oui, cependant il est d’autant plus préoccupant que nombre d’universitaires ne veulent tout simplement voir la réalité des choses! Ils préfèrent s’engager dans une démarche de surveillance morale des collègues et de leurs recherches, pour s’assurer qu’il n’y ait aucun égarement, et aucune confrontation avec des réalités qui se confrontent avec l’idéologie confortable qu’ils se sont construite. 

L’université est un ministère de la vertu. 

(Rires) Oui, si l’on parle de vertu au sens de Robespierre.

Passons à la Syrie. Parmi les pays du Levant dont vous parlez, il s’agit sans doute de celui que vous connaissez le mieux. 

En fait j’ai mieux connu l’Egypte, mais la Syrie est le pays par lequel j’ai commencé. Et ce pays a été ma passion quand j’étais jeune. Peut-être parce que j’ai été élevé dans le midi de la France, et que j’y ai retrouvé les mêmes parfums. La Syrie m’a structuré et elle a donné l’élan à mes quarante années de vie professionnelle et universitaire à travers le monde arabe que je raconte dans Passion arabe. Avec toute la polyphonie du mot «passion».

L’amour et la souffrance?

Oui, et la passion christique. Du reste, le livre compte quatorze chapitres, comme les quatorze stations du Chemin de Croix. Et la Syrie est pour moi une passion dans tous les sens du terme. Quand je pense à ce qu’elle a été dans les années soixante-dix, j’éprouve de la tristesse à voir ce qu’elle est devenue. Je n’ai plus l’envie ni la force de m’y consacrer, c’est pourquoi je suis soulagé de passer le témoin à mes étudiants. D’autant plus que je sens bien que mes propos ne sont plus audibles par les autorités aujourd’hui. On fait semblant de s’intéresser à moi. De fait, à chaque fois qu’on me refuse un financement, on me donne une décoration. Cela me fait penser à la phrase: «On décore les fonctionnaires qu’on ne promeut pas.»

Etes-vous mélancolique?

Oui. Par mon père, je suis slave. Le Slave est par définition mélancolique. Malgré tout, je pense que j’ai fait ce que j’ai pu. Je sais aussi que je peux encore aider parce que j’ai des accès, des connaissances et une bonne capacité de nuisance. Je ne suis plus tout jeune, même si je garde un esprit de curiosité. Sortir du chaos, mon dernier livre sur le monde arabe, est un acte de transmission aux chercheurs qui me succèderont; tel est le sens noble de l’université. Dans laquelle je ne suis pas non plus un poète maudit. J’y ai fait ma place. J’y ai un fauteuil qui m’honore. Même si cette instance est aujourd’hui déconnectée. Ce qui est pour moi un immense regret. 

Pourquoi?

Parce que l’université a selon moi un rôle essentiel à jouer dans les affaires de la cité. Et désormais elle ne survit que pour les mathématiciens et les physiciens qu’elle offre au marché. Les Humanités, quant à elles, se sont déshumanisées. Pourtant, je crois que nous ne sommes que dans une mauvaise phase. Il y a un combat à mener, qui n’appartient toutefois pas à ma génération. Maintenant, mon œuvre est derrière moi et il est temps que d’autres s’engagent. 

Votre fécondité demeure pourtant. 

Par mes enfants de chair, et par mes enfants de papier, effectivement. Mes livres seront jugés, on en retiendra des idées, on en oubliera d’autres. Mais le lecteur est indépendant. Quand le livre est entre ses mains, il ne m’appartient plus. 

Dois-je comprendre qu’en plus de tout son contenu, Sortir du chaos est un livre testamentaire?

Testamentaire, et thérapeutique contre ma sciatique! Comme je vous l’ai dit, j’ai écrit ce texte couché tant je souffrais à cause d’une sciatique qui s’est déclenchée à ma fatwa; et à la chute de Raqqa, le nerf se débloque et les douleurs s’atténuent rapidement. L’écriture de ce livre a été un adieu, elle a été une occupation stimulante durant ma convalescence et un passage de mes connaissances sur le monde arabe pour que d’autres s’en emparent et continuent le travail. Je suis donc très reconnaissant à ceux qui m’ont condamné à mort, parce qu’ils m’ont permis l’écriture de cet ouvrage.

Gilles Kepel
Sortir du chaos – Les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient
Editions Gallimard
2018
488 pages

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Loris S. Musumeci pour Le Regard Libre

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