A Vidy, une nouvelle saison sous la bannière politique

Le Regard Libre N° 52 – Ivan Garcia

Le lundi 20 mai dernier, le théâtre de Vidy organisait la présentation de la première partie de la nouvelle saison 2019-2020. Dernière saison avant la rénovation du théâtre, celle-ci s’annonce riche en artistes de qualité et en spectacles engagés.

Le 20 mai dernier, Vincent Baudriller, directeur du théâtre de Vidy, accueille la foule venue assister à la présentation de la première partie de la nouvelle saison de son institution. Après quelques brefs mots de bienvenue, l’ancien directeur du Festival d’Avignon introduit la séance en évoquant son objectif visant à développer un théâtre vivant et en relation avec la cité. La saison 2019-2020 signe la maturité du projet que le directeur entend porter sur les planches de Vidy, ainsi qu’une invitation claire au débat politique et citoyen sur le plateau, soit un lien très puissant et assumé entre le genre théâtral et sa dimension politique.

L’an prochain, le lieu fêtera ses cinquante-cinq ans. Créé par l’architecte Max Bill pour l’Exposition nationale de 1964, le théâtre de Vidy-Lausanne débutera ses rénovations en septembre 2020 et celles-ci prendront environ deux ans. Bien qu’une partie du théâtre reste accessible, ces travaux entraînent un début de saison plus précoce avec la reprise du spectacle Hate de Laetitia Dosch, joué dès le 29 août prochain en pleine nature à Gimel, ainsi qu’une fin de saison prévue aux environs de mai 2020. Lesdits travaux permettront une extension du lieu, ce qui se révèlera tout à fait bénéfique tant pour l’accueil des spectateurs que des artistes. Avant d’entamer les travaux, la programmation met le cap sur le rôle du théâtre dans nos sociétés et la manière de concevoir – ensemble – un lieu de culture et de réflexion pour demain.

A commander: Le Regard Libre N° 53 (août 2019), contenant notre dossier sur Hate et le théâtre équestre

Des créations éclectiques

L’un des points forts de ce début de saison réside dans les spectacles produits par le théâtre de Vidy et qui font tous appel à des artistes de renom. Concernant ces derniers, certains se produisent sur la scène lausannoise pour la première fois et d’autres sont des habitués de celle-ci. Ainsi, du 5 au 15 septembre prochains, Massimo Furlan, artiste lausannois, présentera le premier Concours européen de la chanson philosophique en collaboration avec Claire de Ribaupierre, dramaturge et enseignante à la Manufacture. Le spectacle, basé sur le modèle de L’Eurovision, a mis à contribution plusieurs disciplines et penseurs. Dans sa courte allocution le soir de la présentation, Massimo Furlan expliquait la genèse du projet ainsi que le travail réalisé: des chansons écrites par des penseurs européens contemporains, issus de onze pays différents, qui seront mises en musique puis performées devant le public et un jury. 

Chaque théâtre sélectionné par les auteurs pour participer à cette pièce a choisi un philosophe contemporain qui représente le mieux la pensée de son pays. Pour la Suisse, la création de la chanson échoit à Mondher Kilani, anthropologue et professeur honoraire à l’Université de Lausanne, dont les recherches portent sur l’universalisme critique, ainsi que sur le concept de cannibalisme dans nos sociétés contemporaines; quant aux compositions musicales, celles-ci ont d’ailleurs été réalisées par des étudiants de la HEMU (la Haute Ecole de Musique de Lausanne) et promettent de bien mettre en valeur les textes des différents penseurs. Finalement, comme il s’agit d’un concours et que le vainqueur relèvera – en partie – du choix du public, le résultat risque de changer à chaque représentation: des soirées qui s’annoncent riches en pensées et en débats pour la saison prochaine.

Autre création dans le domaine du théâtre musical, du 12 au 21 septembre prochains, Narcisse et Echo du musicien et metteur en scène hongrois David Marton laissera une large place à la musique. Le soir de la présentation, le directeur du théâtre de Vidy expliquait que dans l’œuvre de Marton, «la musique fait la dramaturgie». En se basant sur Les Métamorphoses du poète latin Ovide, Marton choisit le mythe de Narcisse et d’Echo pour traiter sur scène – en musique – des thématiques liées à la solitude et à l’enfermement qui, bien présentes dans ce mythe, le sont toujours à l’ère des smartphones

Du 30 octobre au 10 novembre prochains, le polémique metteur en scène allemand Frank Castorf débarque à Vidy avec une mise en scène de Bajazet, tragédie politique de Racine, remaniée à travers le prisme des écrits d’Antonin Artaud, grand théoricien du théâtre occidental. Bajazet, pièce peu connue du grand public, place l’intrigue au sein de l’empire Ottoman, au cœur du sérail du sultan Amurat qui, parti en guerre, a emprisonné son frère Bajazet et charge Roxane, sa favorite – secrètement amoureuse de Bajazet – de l’exécuter. Or, cela est sans compter l’ambition du grand vizir, Acomat, dont la volonté est de faire régner Bajazet sur l’empire. L’ancien directeur de la Volksbühne de Berlin, adepte de Dostoïevski et d’un théâtre politique réflexif, entend amener, à nouveau, le conflit sur le plateau. Et dans la salle. 

Pour le metteur en scène allemand, le théâtre est un lieu de conflit où les opinions divergentes se confrontent. Comme il le déclarait dans un entretien au sein de l’ouvrage La République Castorf: «C’est parfaitement ennuyeux pour l’art d’éliminer le conflit. L’un des acquis de la polis grecque était d’accepter le fait que les gens aient des opinions différentes et qu’ils se disputent.» Au sein de cette mise en scène, nous soulignerons le rôle prédominant de la scénographie, élaborée par Aleksandar Denic, scénographe d’origine serbe et concepteur de production de films, dont les premières images donnent à voir un décor oriental mêlé à des éléments plus contemporains tels que le logo de la marque automobile Opel ou encore des néons lumineux. Castorf, l’un des grands utilisateurs des potentialités de la vidéo au théâtre, en fera probablement un usage magistral, en collaboration avec le scénographe et Andreas Deinert, le vidéaste. Un grand spectacle, à voir à Vidy, avant que celui-ci ne s’envole pour sa tournée européenne.

Le nerf de la guerre 

Du 15 au 22 novembre prochains, Pièces de guerre en Suisse, autre création Vidy, prendra place sur le plateau. Collaboration entre la metteuse en scène zurichoise Maya Bösch et l’auteur neuchâtelois Antoinette Rychner, l’œuvre interroge la signification du concept de guerre pour un pays comme la Suisse. Le titre, inspiré du dramaturge anglais Edward Bond, met à l’honneur des questions de société qui se déclinent dans la trilogie que forme Pièces de guerre en Suisse. Composée de trois actes, le premier sur une initiative concernant le rétablissement de la peine de mort, le deuxième sur l’identification des ennemis et le troisième sur la réconciliation, la tradition et le patrimoine, la pièce d’Antoinette Rychner, réalisée sur commande pour l’occasion, mêle un grand nombre de situations absurdes et de personnages miroirs de la Suisse contemporaine.

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En décembre, le metteur en scène suisse-alémanique, Milo Rau, signe son grand retour à Lausanne avec le spectacle Orestes in Mosul. Fidèle à son style théâtral, celui du théâtre-documentaire, Milo Rau transpose L’Orestie d’Eschyle au sein de la ville de Mosul, ancien chef-lieu du califat autoproclamé par l’Etat islamique. Mise en scène avec des comédiens européens et irakiens, la pièce devrait alterner entre récits de vie, au cœur du conflit, et mise en scène de la tragédie d’Eschyle en faisant, entre autres, usage de la vidéo. L’Orestie, l’un des grands drames de la culture occidentale conte la tragédie des Atrides sous la forme d’une trilogie: Agamemnon, Les Choéphores et Les Euménides. Le protagoniste majeur – celui occupant les deux dernières parties – en est Oreste, fils d’Agamemnon, revenu au sein de la ville d’Argos pour venger, sur ordre des dieux, la mort de son père assassiné par sa femme, Clytemnestre. 

A la fois histoire de vengeance mais aussi de la quête de la rédemption et du pardon, L’Orestie prend tout son sens dans un contexte guerrier tel que celui de l’Irak ces dernières décennies. Aussi Milo Rau décide-t-il de transposer cette fable antique dans cette ancienne Mésopotamie, civilisation antérieure à la civilisation grecque, pour y démontrer l’universalité de la tragédie, cette forme de drame, liée à la fatalité, qui aux dires d’Aristote dans La Poétique suscite en nous «à la fois crainte et pitié».

Vidy et la Cité

Nous l’avons dit précédemment, la prochaine saison théâtrale reposera sur les liens entre politique et Cité. Dans cette optique, le philosophe Dominique Bourg, professeur à l’Université de Lausanne, animera un cycle de rendez-vous publics Imaginaires des futurs possibles en vue de réfléchir à des alternatives – de manière collective et participative – pour construire le monde de demain : un monde durable, juste et démocratique. A cet effet, une série de quatre rendez-vous a été fixée entre le philosophe et le théâtre en vue d’inciter les différents participants à un engagement actif pour créer un savoir. Ce dernier verra le jour par un événement conclusif, en fin de saison, intitulé Le Théâtre des futurs possibles, et qui prendra la forme d’une exposition réunissant les recherches menées par le groupe tout au long de la saison; ces résultats pourront prendre différentes formes allant de l’œuvre d’art à l’article académique en passant par le panneau explicatif. Faire collaborer le monde académique, le théâtre et la Cité en vue d’un objectif commun trouve dans cette proposition tout son sens et met en relations différentes personnes et lieux dont le rôle, pour l’avenir, s’avère vital. 

Avec la reprise du spectacle Hate de Laetitia Dosch, en début de saison, à Gimel cette fois-ci, les spectateurs assisteront à une performance entre une comédienne et son cheval Corazón au cœur de la nature. Ce faisant, la représentation se déroulera en toute liberté au gré des envies de l’animal. Une manière subtile et douce de réintroduire un dialogue entre les hommes et la nature, ainsi que d’interroger nos rapports entre humains et animaux au cours d’une balade bucolique. Au mois d’octobre, dans le cadre du festival Lausanne Méditerrannées, la nouvelle édition met à l’honneur l’Albanie et sa culture, ce qui ne manque pas d’influencer la scène lausannoise. Pour l’occasion, quelques troupes albanophones ont été invitées par le théâtre afin de faire découvrir au public l’art dramatique et artistique de cette contrée balkanique fortement touché par le violent conflit en ex-Yougoslavie.  

D’ordinaire, la programmation du théâtre de Vidy penche davantage sur un axe lié à la dimension sacrée et rituelle de l’art dramatique; celle qui fait appel au sentiment de communion, à l’émotion et à la rêverie. Bien que la musique et la danse trouvent leur place au sein de la saison 2019 – 2029, celle-ci penche très nettement du côté de la fonction politique de l’art dramatique en faisant, entre autres, appel à des pièces de nature réflexives et suscitant un engagement critique de la part des spectateurs. 

Avec le dévoilement de cette première partie de saison, Vincent Baudriller et son équipe placent leur théâtre au cœur des réflexions et enjeux contemporains, en insistant sur la nécessité d’un dialogue entre le monde et la salle. La preuve s’il en est que l’on peut effectivement changer le monde à partir du plateau ou, en tous cas, le réinventer.

Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

Crédit photo: © Nurith Wagner

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