Sandrine Perroud sort son premier roman

Les bouquins du mardi – Jonas Follonier

Active dans la vulgarisation scientifique, férue d’écriture journalistique et de musique à ses heures perdues, Sandrine Perroud, Lausannoise de trente-sept ans, sort Les esprits aux Editions de l’Aire. Son premier roman et l’intelligence qui se dégage de cette femme lorsqu’on discute avec elle annoncent un itinéraire littéraire prometteur.

Mélanie a vingt-et-un ans et ses parents ont décidé de recourir ensemble au suicide assisté suite au cancer de Monsieur et à l’impossibilité pour Madame de continuer à vivre sans lui. Sur fond de Radio Nostalgie passant dans le tea-room lausannois où elle travaille comme serveuse, Mélanie tente de faire son deuil. Elle tente de l’essayer – ce qui n’est pas une mince affaire. Tout la renvoie désormais à du mort ou du mort-vivant. La ville est peuplée d’esprits, ceux-là même que la jeune fille qu’elle était repoussait dans ses nuits. Débute alors une relation avec un jeune homme, David, qui d’une certaine manière lui servira de miroir et de guérisseur.

La protagoniste compte des points communs avec l’auteure que nous découvrons grâce à la maison d’édition veveysanne. Une femme pour qui l’écriture compte, tout comme ses études de lettres à l’Université de Lausanne. Peut-on pour autant parler de récit à caractère autobiographique? «Toute littérature comporte nécessairement une trace de l’auteur et de sa vie», me répond Sandrine Perroud, «mais Les esprits, ce n’est pas directement mon histoire.» Pas directement? «J’ai écrit ce livre pour essayer de comprendre le deuil, puisque j’en ai vécu un et c’est ce qui m’a poussé à écrire un premier roman. Comprendre toute cette violence, cette violence dans le monde aussi, cette violence au travail. Comprendre ce que l’on traverse.»

Ce que l’on traverse: et pour cause, le roman s’ancre à Lausanne, mais également dans l’actualité d’une certaine période marquée par les attentats terroristes. «Une collègue me disait: « J’ai l’impression que tout le monde va mourir ». Cette phrase m’a marquée. Il y a une forme de difficulté à parler de la souffrance que l’on ressent à la perte d’un être cher. Pas seulement en Suisse, d’ailleurs. Mon personnage est jeune, il a très peu d’armes pour affronter tout cela.» L’écriture sera l’une d’entre elles, et l’imagination, comme on le comprend au fil de la lecture. L’imagination, une faculté humaine qui a quelque chose de magique et sur laquelle avait écrit Jean-Paul Sartre, un philosophe dont, au même titre qu’Albert Camus, Sandrine Perroud nous avoue être inspirée dans sa vie de tous les jours.

Au niveau du style, Les esprits s’inscrit dans une veine classique et sobre, faisant penser au recueil de nouvelles d’Antoine Vuille, paru récemment aux Editions L’Age d’Homme. La fluidité du verbe épouse la nudité du récit sans porter atteinte à sa gravité. L’auteure nous apprend justement qu’elle a beaucoup relu des nouvelles fantastiques du XIXe siècle durant son processus de création, dont La Chevelure de Maupassant. Ce genre lui a inspiré une narration où l’on suit certains objets. «Sinon, j’ai dévoré les romans de Paul Auster, qui écrit souvent sur des écrivains qui écrivent», me dit en riant la nouvelle romancière. Procédé évidemment au centre de son livre.

Et ce fut un plaisir des plus surprenants pour le lecteur que je suis lorsque, à la fin du roman, je découvris l’écriture de David, auteur à son tour, dont je préférai dix fois la plume à celle de Mélanie. Le personnage était déjà si délicieux, son écriture le fut tout autant. Je compris dès lors que j’avais affaire à un ouvrage dont j’allais dire que je l’avais beaucoup aimé. Lorsque la confession fut faite à Sandrine Perroud, elle m’informa que cette écriture dans l’écriture était de l’ordre de l’automatique, du spontané, alors même que j’avais émis l’hypothèse qu’elle avait travaillé sur ces passages encore plus que sur les autres. Dans tous les cas, une œuvre littéraire appartient à son lectorat; il en va de même pour son interprétation. Lisez plutôt:

«Je perds aussi les pédales à t’écrire comme ça. C’est déjà mieux que quand je te parle à voix haute, tu me diras. Mais je repense à nos soirées de jeux vidéo. A nos soirées entres potes. A nos grands tours à vélo. A nos marches en montagne. A nos baignades dans ce putain de lac. Pourquoi tu es allé nager aussi loin? Qu’est-ce que tu voulais prouver? Tu me manques tellement.»

Quelques autres thèmes puissants habitent Les esprits. Le vieux thème aristotélicien de la colère qui pousse à l’action – par exemple l’écriture. La maternité et son impossibilité – une des clefs du roman. Et la chanson française, qui a cette particularité de renvoyer directement à notre vécu. Une excellente idée que de lier la thématique du deuil à un contexte où s’en vont tour à tour Johnny Hallyday, France Gall et Le Matin papier – des trois, c’est le dernier dont on regrettera moins la mort.

Au fait, pourquoi les Editions de l’Aire? «C’est une maison d’édition ancrée dans le local et qui défend une vision éclectique de la littérature. Je crois que l’Aire a très peur d’un quant-à-soi. J’étais donc extrêmement heureuse de savoir que j’allais être publiée chez cette maison d’édition. Elle a cette intelligence de sans cesse se renouveler, en laissant notamment une chance à de nouveaux auteurs.» Michel Moret et son équipe ont très certainement bien fait.

Sandrine Perroud
Les esprits
Editions de l’Aire

2019
114 pages

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo: © Jonas Follonier pour Le Regard Libre

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