«Un jour de pluie à New York», une agréable petite bruine d’été

Les mercredis du cinéma – Kelly Lambiel

Initialement prévu pour 2018, alors qu’on le croyait enterré suite aux accusations d’agressions sexuelles qui pèsent sur son réalisateur Woody Allen, Un jour de pluie à New York arrive dans les salles obscures. Et, même si l’affaire relancée par le mouvement #MeToo date de 2013, pour le spectateur, la situation est délicate. Doit-on boycotter le cinéaste et son œuvre, à l’instar de certains protagonistes qui, selon la rumeur, auraient reversé l’intégralité du salaire perçu à une association venant en aide aux victimes de harcèlement sexuel? Ou, à l’inverse, tabler sur la présomption d’innocence dont jouit encore l’accusé puisque, jusqu’ici, aucune inculpation n’a pu véritablement être établie?

Le tout Hollywood semble partagé, tout comme je le suis moi-même. En tant que femme et citoyenne, je suis fatalement sensible à la question du harcèlement et, dans le même temps, en tant que cinéphile, je ne le cache pas, j’apprécie énormément le travail de l’artiste. Lorsque s’éteignent les lumières et que les lettres blanches sur fond noir du générique de début dessinent, au son d’un morceau jazzy, les mots «written and directed by Woody Allen», je m’interroge: m’est-il encore possible de visionner ses films, de les apprécier et d’en parler?

Dans le ciel brumeux, des éclaircies

Sans grand suspense, je l’annonce d’entrée, malgré le contexte difficile dans lequel il a été réalisé et distribué, Un jour de pluie à New York est un film plutôt plaisant. Si vous appréciez le style des derniers Woody Allen, vous retrouverez ici la fraîcheur de certains titres comme Minuit à Paris ou Café Society.

Du premier, il garde les nombreuses références littéraires et artistiques, ce côté un peu intello mais pas trop qu’on apprécie tant. Grâce au personnage de Gatsby (Timothée Chalamet), véritable dandy romantique coincé dans le corps d’un jeune étudiant du XXIe siècle, on replonge subtilement dans le New York des films d’amour de l’âge d’or hollywoodien. Du second, il conserve l’aspect mise en abîme qui met en scène le monde fascinant du cinéma dans une version quelque peu décalée. Le tout porté, comme pour chaque production, par un casting de haut-vol. En bref, les aiguilles tournent et on ne le remarque pas.

Un soleil caché par quelques nuages

Bien qu’on puisse appliquer à ce film les adjectifs «sympathique» et «léger», force est de constater que ceux-ci lui conviennent également dans leur connotation négative. Si le réalisateur nous a accoutumés aux comédies de mœurs savoureuses mettant en scène des amours déçues et des situations invraisemblables et cocasses vécues par des personnages souvent originaux, il peine cette fois-ci à se renouveler. Certes, sa recette a maintes fois prouvé son efficacité, mais, à la longue, nous finissons par avoir le sentiment qu’on nous ressert un plat réchauffé. Dans le tourbillon de mésaventures, par ailleurs très divertissantes, qui emportent Gatsby et la très caricaturale Ashleigh lors de leur week-end à New York, il y a, au final, peu de substance.

Peut-être me direz-vous que mon esprit critique et mon jugement esthétique ont été quelque peu obscurcis par certains paramètres qui heurtent mes valeurs, que je ne suis pas objective. Mais une critique, quelle qu’elle soit l’est-elle seulement? Et peut-on d’ailleurs dissocier l’œuvre et l’artiste? Le doit-on? Je me demande combien d’artistes à la personnalité et au comportement douteux nous admirons et mettons aujourd’hui à l’honneur dans nos musées, nos bibliothèques, nos salles de spectacle? Cela fait-il de nous des hypocrites? Ou juste des lâches?

Ecrire à l’auteure: kelly.lambiel@leregardlibre.com

Crédit photo: © Frenetic

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