Ce que fait la poésie

Le Regard Libre N° 54 – Giovanni F. Ryffel

Poésie moderne. Incompréhensible? Et si un auteur vieux de mille cinq-cents ans nous donnait la possibilité de recevoir les dons élargis par Baudelaire ou Bonnefoy? Voici quelques éléments de réflexion sur le sens de la parole poétique à partir d’Augustin d’Hippone.

Pendant le XIXe et plus fortement encore pendant le XXe siècle, la poésie européenne est devenue de plus en plus difficile d’accès aux dires de certains. Comment ne pas céder à ce jugement lorsque l’on se trouve complètement désarmé devant les vers d’un Apollinaire, d’un Rilke ou d’un Ungaretti? Pour ne pas parler de leurs successeurs et des ultracontemporains: ceux qui écrivent en ce moment même. Pour qui écrivent-ils, vu qu’ils ont mérité l’appellatif d’hermétiques et que parfois eux-mêmes se sont attribué cette fière catégorie, censée être quasi mystique?

Une parole toute-puissante?

A partir du romantisme, au XIXe siècle, en effet, la poésie a commencé à penser son rôle et son sens de manière différente par rapport à tout ce qui avait précédé. C’est le moment où certains peintres revendiquent la formule de «l’art pour l’art». D’Homère jusqu’au romantisme, la poésie a toujours été la servante de quelque chose. On a osé dire qu’elle était inutile? Faux, puisqu’elle était un moyen: sa forme avait pour but de faire passer des contenus. Et qui ne reconnaîtrait que l’Eloge de la Rose écrit par Ovide ou Le Tasse célèbrent la beauté de la fleur beaucoup plus que notre simple, bien qu’authentique, «c’est beau» – quand ce n’est pas un banal et creux «c’est cool»?

Eh bien, les romantiques anglais et allemands affirmèrent que la poésie était avant tout une création. On sait à quel point un Novalis a été marqué par la philosophie de Fichte, où le sujet y est créateur à sa manière. La poésie à cette époque crie sa force: l’imagination permet de toucher à des abysses qui sont dans l’âme, à travers l’imagination et l’évocation sensible. Plus tard, Baudelaire et Rimbaud ouvriront la porte à des conceptions quasi magiques de la poésie. Elle crée des liens qui nous donnent à voir une réalité réordonnée, dans une vraie vision, cachée derrière le fracas auquel nous sommes habitués.

Le poète est presque un magicien chez Baudelaire; chez Rimbaud, il est carrément prophète. Il détient la manière d’agencer les mots pour créer de nouveaux horizons, donner une saveur à des couleurs et trouver des «golfes d’ombre» dans des Voyelles. A l’époque de l’art pour l’art, la poésie peut être orgueilleuse de s’être arrachée à son statut de «forme» d’un contenu, de pur «moyen d’expression». Elle est devenue une science mystique, une alchimie qui fait de vraies trouvailles dans les arrière-mondes mystérieux du sens et de l’ultra-rationnel.

La poésie moderne est donc devenue incompréhensible parce qu’elle cherchait à exprimer l’inexprimable; elle essayait de détecter les arcanes de l’âme qui ne se laissent percevoir qu’en faisant entrechoquer nos catégories rationnelles, qui nous ancrent à un monde de banalités pragmatiques. Et la poésie du XXe siècle est héritière de ce langage, car il était magnifiquement adapté pour chercher de dire la tragédie indicible de la guerre, ainsi que la perte de sens due à la mort de Dieu et à la fragmentation de la vérité par le monde consumériste: où chacun a raison, où ce qui compte, c’est que chacun s’exprime, quitte à n’avoir rien à dire, parce que l’individu total ne peut avoir de maître. Et c’est pourtant là que nous avons découvert des poètes excellents comme Yves Bonnefoy ou bien Mario Luzi qui nous ont enseigné à être plus humains à l’époque de la technologie toute-puissante et de l’émiettement du langage, qui reflète celui du «sens».

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La magie de Baudelaire s’est révélée fausse, et pourtant son langage poétique a donné des fruits immenses. Comment l’expliquer? Nous ne croyons plus au prophète rimbaldien, ni même que sa poésie puisse nous ouvrir de nouveaux mondes, et pourtant l’expérience de ses Illuminations reste unique. Que faut-il en faire?

La parole misérable

Augustin d’Hippone, connu plus largement comme saint Augustin, fut un des auteurs de l’Antiquité tardive qui comprit avec le plus de génie la question du langage. Augustin fut le premier à comprendre que la clef de voûte pour la compréhension du langage n’était pas de se baser sur les noms ou les termes pris singulièrement. Les philosophes de son époque, ainsi que le sens commun encore de nos jours, croyaient que le langage consistait surtout dans ses mots. Augustin eu le mérite de comprendre que la question centrale était celle du sens et du fonctionnement du langage – et ceux-ci sont constitués de «signes». Le langage est en effet un système de signes très complexe. Un système néanmoins beaucoup plus riche et vivant qu’un simple code pour s’exprimer ou communiquer des informations.

Dans un petit livre très éclairant, intitulé Le Maître, qui met en scène le dialogue entre Augustin et son fils Adéodate, il est précisément question du langage. Augustin demande à son fils comment doit procéder un maître pour enseigner et il n’y a nul doute qu’il doive passer par le langage. Et pourtant, ce n’est pas le langage lui-même qui enseigne. Les mots n’auraient pas de sens si nos parents, d’abord, ne nous avaient pas montré les choses auxquelles correspondaient les mots qu’ils employaient, et si par la suite l’expérience ne nous avait instruit sur la bonne manière d’agencer les mots en phrases et les phrases en discours, suivant les nécessités, l’éducation, la bonne créance, les registres linguistiques et toute une complexité de facteurs difficilement résumable.

Nous avons appris à parler parce qu’on nous a indiqué des choses. C’est un constat un peu banal… et pourtant! Il laisse l’occasion à Augustin d’en déduire une grande découverte: le langage est vraiment une affaire de signes. Parce que qui dit «indiquer» dit «signe». Et de même que fut «indiqué» le lien entre les mots et la réalité d’un côté, de la même manière ce sont les mots, maintenant que nous communiquons, qui font signe vers leurs significations et qui, en s’organisant en un réseau complexe de relations de sens, permettent le langage.

Les disciplines sémantiques et sémiotiques naquirent ainsi. Mais ainsi meurt la possibilité de croire que la poésie, même par les prouesses du langage les plus surprenantes, crée ou découvre quoi que ce soit! La parole poétique serait-elle un simple jeu de mots raffiné? Saint Augustin nous révèle pourquoi le langage fonctionne et en même temps semble désenchanter le monde. Ce système de signes paraît si aride. Les mots sont inertes. Ils ne peuvent rien faire tous seuls, rien évoquer, rien changer… Pour finir, la parole est-elle si misérable?

Le paradoxe de l’intériorité

Nous savons bien, par expérience, que la poésie ne peut se borner à un jeu de mots. Elle peut égayer un moment, léguer un secret de sagesse, suggérer un ailleurs dont nous avons besoin pour respirer mentalement, renforcer notre liberté… ô combien d’autres choses encore plus importantes et si impossibles à dire! Non, la poésie est plus qu’un embellissement creux. Comment le comprendre? La voie juste ne consiste sans doute pas à nier les trouvailles d’Augustin, mais d’aller jusqu’au bout de celles-ci. Car si le langage n’est pas capable de produire de nouvelles connaissances par lui-même, c’est-à-dire qu’il ne suffit pas de mélanger des mots pour inventer des concepts ou créer des images, il est pourtant vrai que sa faiblesse est elle-même signe de quelque chose.

L’être humain a soif de vérité et de découvrir le sens des choses. L’indigence propre du langage humain, qui ne peut pas satisfaire ce besoin de découverte totale, fait alors signe, par absence, de manière encore plus déchirante vers ce savoir dont on a soif. Et Augustin de répondre que nous en trouverons la connaissance à l’intérieur de nous-mêmes. Les mots dépendent de la réalité pour pouvoir assumer leur fonction d’indiquer les choses. Mais il est évident qu’ils fonctionnent grâce à notre mémoire, puisque sans elle nous devrions toujours parler en présence de ce que nous voulons dire pour l’indiquer (ou des dessins) et le langage n’aurait eu ainsi aucune chance d’être utile ni, donc, de se développer.

Ainsi, à chaque fois que nous parlons, notre mémoire est engagée par les mots à livrer ses possessions. Et l’intelligence, articulant nos connaissances et comprenant celles que les autres nous indiquent par la parole, établit les bons liens et réorganise, en s’y plongeant, la mémoire. De cette manière, Augustin fait remarquer que le langage est bien plus qu’un système de signes évoquant des images: il est lui-même le signe d’une intériorité. En celle-ci, nous nous retrouvons dans notre mémoire, qui est pour Augustin le siège de notre conscience, donc le fondement de notre intelligence et de notre identité, vaste et merveilleuse comme un château royal.

Chaque mot a besoin de la mémoire, notre identité en a besoin. Voici donc que le langage, si blessé par sa dépendance vis-à-vis d’autre chose, nous fait signe par sa simple existence vers cette mémoire qui est notre intériorité. Non pas l’intériorité de nos émotions passagères ou de nos pensées futiles. Non, celle où nous découvrons la profondeur de notre conscience. La simple existence du langage y fait signe, alors que les mots font signe vers les souvenirs les plus banals. Mais même la phrase la plus débile nécessite une intelligence, au moins en puissance, pour s’articuler et être comprise. Une intelligence qui jaillit mystérieusement des profondeurs de la conscience. Augustin dira que c’est parce que dans les profondeurs du «moi», il y a le Maître véritable, à savoir le Verbe divin qui structure toute la création. Toujours est-il qu’il y a ce mystère de cette intériorité. Ténèbres d’où surgissent l’intellect, la volonté et la mémoire qui nous rend nous-mêmes, comme il le dira dans La Trinité, en expliquant ce qu’est l’âme.

Les avertissements de la poésie

Or, la poésie étant faite de paroles et plus particulièrement de liens très spéciaux et choisis entre les mots et les idées qu’ils indiquent, elle fait aussi signe vers notre intériorité. Chaque combinaison hardie voulue par un poète est un appel à descendre en nous-mêmes et nous découvrir. D’abord, nous verrons si nous avons déjà vécu quelque chose de pareil et si ce n’est pas le cas, nous l’apprendrons. Et plus la poésie paraît délirante, plus seront délicats les lieux touchés dans nos profondeurs. La poésie veut être un écho dans notre cœur. Si le langage a pour but d’indiquer des significations déjà au niveau de la communication la plus courante, voyons bien ce que peut faire la poésie! Il s’agit d’un signe, là aussi, mais structuré de telle sorte à jeter une lumière toute particulière à des endroits bien précis de notre intime mémoire.

Le poète a structuré certains rapports très fins entre les sons, les idées, les sens et les connotations – sociales ou personnelles – et tout cela n’est qu’une manière suprêmement fine de montrer quelque chose et donc de faire résonner quelque chose en nous. De ce fait, quand bien même la poésie n’avait pas de sens apparent, elle ne peut que nous placer face à nous-mêmes. Elle se plonge en nous pour nous avertir: elle nous avertit de ce que nous avions oublié. La soif d’amour, la curiosité de savoir, la douleur, la joie… toute une vie aux nuances infinies. La poésie se diffuse en notre mémoire pour nous inviter non seulement à nous souvenir, mais encore à réorganiser tout cela.

La poésie, comme disait le poète Davide Rondoni, rétablit un équilibre et un ordre à l’intérieur du moi et entre le moi et le monde. Le poète est quelqu’un qui avait une parole précieuse à préserver et il nous a laissé son trésor en héritage. Il était trop subtil pour le donner avec les mots grossiers du langage commun. Il fallait que nous le retrouvions en nous, dans notre havre enseveli, dirait Ungaretti. La poésie nous ramène là où nous découvrons notre rapport à nous et aux autres. Là où nous répondons à l’appel lancé par la quête de sens de notre existence. Voilà donc pourquoi lire encore aujourd’hui du Baudelaire, du Rimbaud ou du Bonnefoy. Ils n’auront jamais cessé de nous apprendre tout cela.

La poésie nous redonne à nous-mêmes en tant qu’êtres humains intégraux: hommes et femmes vivant d’une vie qui se fait réponse à un appel. L’appel de la parole intérieure qui fait chanter la poésie en nous, parce que telle est la parole intérieure: celle qui tâche de répondre et d’accueillir la création, de la fange aux étoiles.

Ecrire à l’auteur: giovanni.ryffel@leregardlibre.com

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