Jaha Koo, performeur engagé et créateur d’un théâtre multimédia

Entretien inédit – Ivan Garcia

Souvent, les scènes suisses s’ouvrent à d’autres comédiens et metteurs en scène venus du monde entier. Et l’on y trouve les perles rares du théâtre d’aujourd’hui et de demain. La quarante-troisième édition du festival La Bâtie de Genève accueillait une personnalité fort intrigante en la personne de Jaha Koo. Originaire de Corée du Sud, cet artiste présente un théâtre multimédia aux croisements de sa trajectoire personnelle, de l’Histoire et des enjeux sociopolitiques. Comédien-créateur, performeur, mais aussi vidéaste et compositeur musical, Jaha Koo a débarqué sur le sol genevois avec sa création Cuckoo. Celle-ci le met en scène, accompagné de trois rice cooker [ndlr: cuiseurs à riz] de la marque Cuckoo, fort répandue en Corée du Sud. Doués de paroles, les trois cuiseurs narrent leurs problèmes et, entrecoupés par l’artiste et la vidéo, nous plongent dans l’histoire sud-coréenne, celle de la crise financière de 1997 qui, aujourd’hui encore, a laissé des traces au sein de la société coréenne. Avec cet entretien, Le Regard Libre vous emmène à la rencontre de celui qui sera, sans doute, l’un des grands hommes de théâtre de ce siècle.

Le Regard Libre: Comment pourriez-vous vous présenter aux personnes qui, par hasard, ne vous connaîtraient pas vous ou votre travail, et comment vous décririez-vous en tant qu’artiste?

Jaha Koo: Je suis fondamentalement un homme de théâtre, un vidéaste et un compositeur. Je suis extrêmement intéressé par des médias aussi divers que le texte, le son, la musique, la vidéo et l’installation, ainsi que leurs interactions. En règle générale, je suis un artiste-créateur qui m’occupe moi-même de chaque média. Dans la même veine, je m’intéresse à l’Histoire, notamment aux enjeux politiques et sociaux. Mon travail se concentre sur la manière de combiner les médias entre eux ainsi qu’avec le contenu. Je suis suis parti de Corée du Sud aux alentours de mes vingt-huit ans, soit il y a environ sept ans.

Actuellement, vous travaillez sur une trilogie théâtrale que vous avez intitulé The Hamartia Trilogy. Cette dernière est composée de trois pièces: Lolling and Rolling (2015), Cuckoo (2017) et la dernière partie The History of Korean Western Theater, quidevrait être présentée en 2020. Pourriez-vous nous expliquer comment vous est venue l’idée de ce projet ambitieux?

Lorsque je me trouvais dans ma vingtaine, j’étais déjà en train de créer des pièces de théâtre. Bien entendu, je ne savais pas exactement ce que je voulais faire et n’avais pas de méthode spécifique au sujet de mon approche théâtrale. En revanche, je m’intéressais déjà beaucoup aux questions sociales. A la base, je n’étais pas comédien-créateur, mais compositeur et producteur. Je pense que c’est cet intérêt pour les questions sociales qui m’a fait me tourner vers le théâtre. Mon arrivée en Europe a été un tournant pour moi. Cela m’a donné la capacité de voir mon pays natal en embrassant un point de vue différent, celui d’un étranger [ndlr: stranger]. J’étais capable de voir les choses d’un point de vue externe, ce qui m’a donné beaucoup d’inspiration. C’est alors seulement vers 2014 que j’ai eu l’idée de The Hamartia Trilogy. Dans cette trilogie, j’essaie principalement de voir les problèmes liés à ma personne ou à ce qui m’entoure. Ceux-ci peuvent être des enjeux tantôt sociopolitiques, tantôt personnels. Je m’interrogeais par exemple sur les raisons tragiques ou les points de départ tragiques qui avaient mené à ces situations.

D’où l’idée de cette trilogie?

Exactement. Lolling and Rolling, Cuckoo et The History of Korea Western Theater sont toutes basées sur des éléments personnels, ce qui fait qu’ensuite nous pouvons voir les problèmes qui existent au sein de notre environnement, ainsi que me concernant. Dans la performance, j’essaie de remonter aux origines tragiques. Par exemple, dans Lolling & Rolling, je tente de revenir aux alentours de l’année 1905, au sujet de la période coloniale japonaise en Corée, ce qui a des répercussions sur les questions éducatives liées à l’anglais, ainsi que sur les problèmes de colonisation culturelle, en Corée du Sud. Ce sont des questions qui sont liées aux Etats-Unis, ainsi qu’à l’Empire japonais [ndlr: environ 1868 – 1947]. Cuckoo couvre une vingtaine d’années de l’histoire sud-coréenne, en partant de 1997 qui voit la crise financière arriver dans le pays, jusqu’à environ nos jours. Quant à The History of Korean Western Theater, comme les précédentes pièces, celle-ci se basera également sur moi. Actuellement, en Corée du Sud, le milieu théâtral mainstream ne considère pas mon travail comme étant du théâtre. Ce genre de problème, entre autres, fait partie des raisons qui m’ont poussé à quitter mon pays natal.   

Précédemment, vous avez mentionné que vous pouviez voir désormais votre pays avec les yeux d’un stranger. Qu’entendez-vous par-là?

Tout d’abord, je dirais que je rejette fortement le nationalisme sud-coréen. J’éprouve un profond respect pour l’individualité. La société coréenne est fortement basée sur une culture de groupe, comme le familisme, qui laisse peu de place à l’individu. Lorsque j’ai quitté cette culture et que j’ai pu l’observer du dehors, j’ai réalisé que j’étais unique et seul. J’ai réalisé que je ne faisais partie d’aucune société, par exemple. Dans ma trilogie, je parle de ma ville natale, mais celle n’en traite pas exclusivement; bien que j’en parle effectivement, celle-ci peut être projetée ou avoir un effet miroir pour se réfléchir sur d’autres contrées. Par conséquent, dans mon travail, je parle surtout de la Corée du Sud, mais les spectateurs peuvent voir leurs propres pays à travers mes mises en scènes.

Au sujet de votre spectacle Cuckoo, il mélange tous les médias, et le spectateur vous voit avec trois cuiseurs à riz qui parlent. Pourquoi avoir choisi des rice cookers pour parler de votre histoire et celle de la Corée du Sud?

Mon intention personnelle était, en quelque sorte, de retranscrire le sentiment de pression qu’exerce la société sur moi-même. C’est également un événement anodin qui m’a fait prendre cette décision. Un jour, j’étais en train de cuire du riz et, soudain, mon cuiseur Cuckoo a dit: «Cuckoo finished to cooking rice. Please sort the rice.» [ndlr: «Cuckooa achevé la cuisson du riz. S’il vous plaît, sortez le riz.»] En quelque sorte, cette intervention m’a soulagé, elle a sonné comme quelque chose de familier. Cette machine n’est pas humaine, et pourtant j’ai ressenti un fort sentiment d’humanité émanant. En tant qu’individu, j’ai éprouvé une relation très forte avec ce cuiseur à riz qui me semblait posséder sa propre individualité. A cette époque-là, j’étais également très intéressé par le post-humanisme, ce qui m’a donné beaucoup à penser au sujet des machines. Bien entendu, durant mes recherches pour mon spectacle, j’avais pensé à des assistants vocaux comme Siri, mais ce n’était pas la même chose qu’un Cuckoo. Celui-ci m’est plus familier.

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Dans votre spectacle, votre personne est plutôt en retrait par rapport aux cuiseurs ou aux vidéos montrées. Pensez-vous que l’utilisation de divers médias et des cuiseurs à riz, aient rendu votre point de vue sur la Corée plus neutre, plus objectif?

Honnêtement, je ne sais pas. Je pense simplement que cette histoire ne peut pas être racontée d’une seule manière. A titre personnel, je pense qu’en ayant recours à différents médias, il est possible de donner à entendre et à voir différentes voix et de superposer différentes couches, même si le contenu reste le même. L’utilisation de ces médias est une question qui touche davantage le domaine artistique que le domaine politique. En tant qu’artiste, j’essaie toujours de réfléchir à ce qu’est mon langage scénique. Historiquement, le théâtre a développé plusieurs formes de langages scéniques qui peuvent être utilisées : le corps, le quatrième mur, le texte et le travail sur scène. Je pense que mon langage scénique [ndlr: performance language] consiste essentiellement dans la musique et la vidéo. J’essaie de comprendre des sujets spécifiques dans ma performance; Cuckoo était une métaphore spécifique. En un sens, cela interroge la manière de transformer mes idées politiques en des œuvres esthétiques. Pour en revenir à votre question, je ne peux pas dire que mes choix artistiques rendent les choses plus neutres ou objectives.

Finalement, en ayant vu votre pièce et en vous écoutant, pouvons-nous dire que vous faites une sorte de théâtre politique? Et, si vous souscrivez à cette idée, essayez-vous par votre travail de faire réfléchir les spectateurs sur leurs existences quotidiennes?

En tant qu’artiste, vidéaste, compositeur et comédien-créateur, les enjeux politiques se trouvent au cœur de mon travail. Si celui-ci ne peut créer une opinion politique, alors je ne pense pas qu’il puisse avoir de la valeur. D’une part, cela signifie qu’en tant qu’artiste, l’activité politique est extrêmement importante. D’autre part, je ne pense pas que mon travail puisse changer les autres ou leurs existences. Du reste, je ne souhaite pas changer les gens ou leurs opinions; je n’y crois pas, mon travail étant le résultat d’une seule voix qui est la mienne et ne pouvant donc pas parler au nom de tout le monde. Mais, d’une certaine façon, je souhaite créer un moment de partage pour que les gens puissent échanger ou penser à l’endroit d’un sujet spécifique. Le moment de partage est extrêmement important dans mon travail. Cuckoo, Genève, Festival La Bâtie, du 2 au 6 septembre 2019, puis au Festivale Internazionale del Teatro e della scena contemporaneade Lugano, le 5 octobre 2019.

Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

Crédit photo: © Radovan Dranga

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