Plongée dans l’univers trouble de «Bleu calypso»

Les bouquins du mardi – Lauriane Pipoz

Bleu Calypso, un polar écrit et se déroulant dans une cabane au sud de Montpellier, est un singulier mélange de délicieuses descriptions et de rebondissements. Mêlant vie sauvage et enquête dynamique, il se propose de suivre la plongée de Niels, un pêcheur, au fin fond d’une enquête sur une série de meurtres. Un peu malgré lui, et un peu malgré le manque de subtilité de son personnage.

«Le kayak avait une dérive idéale. Le vent du nord le poussait à un ou deux nœuds, en direction d’un vaste herbier, juste à l’entrée de la passe. Sans faire de bruit, j’ai glissé la pagaie sous le siège en toile pour qu’elle ne me gêne pas, puis j’ai saisi ma canne. Je savais que des loups étaient postés dans ce paquet d’algues vertes, prêts à bondir dans la lumière, comme des diables à ressort jaillissant de leurs boîtes. C’était le début du printemps.»

Dès l’ouverture du polar, on plonge au sein de l’univers de Niels. L’auteur sait nous décrire avec talent la nature dans un style travaillé et apaisant. La vie sauvage de son personnage principal nous est contée sur plusieurs pages, que le lecteur pourra dévorer avec plaisir. Cette caractéristique plaisante se retrouvera à de nombreuses reprises dans la suite de la lecture: le monde de la pêche et de la vie hors du tintamarre de la ville paraît être une musique familière aux oreilles de Charles Aubert.

Soyez ainsi certains, adeptes des belles descriptions et de la curiosité en général, d’en apprendre beaucoup sur le catch and release – cette pratique de «pêche éthique» demandant de relâcher les poissons attrapés –, sur la vie des poissons après avoir été blessés par un hameçon ou mème sur le thé vert japonais: d’après la précision d’informations diverses contenues dans ce récit, l’auteur semble avoir su partager un peu de ses intérêts avec son personnage principal et possède ce talent certain de nous les transmettre ensuite.

Quelques redondances

Si ces caractéristiques nous donnent bien l’impression agréable d’écouter une histoire qui nous est transmise de façon directe et naturelle, elles sont peut-être poussées un peu trop loin dans certains passages. Le style oral, très bienvenu lorsqu’il est inséré habilement et par petites touches dans de longues tirades, lorsque le lecteur est profondément happé dans la nature vivante des descriptions de cette histoire, tombe maladroitement lorsqu’il est trop présent dans les dialogues. Oui, le cadre de l’histoire impose bien un registre de langue particulier; mais il constitue un contraste frappant avec certaines répliques qui relèvent, elles, d’un registre trop soutenu pour être naturel.

Nous touchons ainsi à ce qui est selon moi le grand défaut de ce récit: dans un souci peut-être de traduire le plus fidèlement possible les pensées du personnage principal, certaines redondances ponctuent le récit. En premier lieu, l’expression répétitive de la volonté de Niels de ne pas participer à l’enquête; nous avions compris dès la première fois qu’il prenait part à cette quête contre son gré… Et pour les beaux yeux bleus d’une journaliste qui, en second lieu, s’avèrera d’un agacement certain pour le personnage principal, mais aussi – et certainement encore plus grandement – pour le lecteur.

L’intrigue, sans être incroyablement surprenante, est bien ficelée et très agréable à suivre. Les rebondissements apparaissent au moment opportun et nous permettent de passer un bon moment de lecture. Nous sommes donc bien plongés dans l’univers de Niels: si les pièces mettent du temps à s’imbriquer et que nous ne comprenons pas bien les enjeux de l’intrigue au premier coup d’œil, elle s’avère ensuite riche en rebondissements amenés avec soin. Notons que si tous les éléments ne sont pas donnés d’emblée, les protagonistes de l’entourage restreint du personnage principal sont décrits avec minutie: il nous est possible de suivre l’investigation en même temps que ce dernier – ce qui enchantera les plus joueurs d’entre nous. Le style répétitif de Charles Aubert, qui peut paraître à certains égards un peu maladroit, ne serait-il qu’un simple corollaire d’une volonté de nous placer au plus près son personnage?

Ecrire à l’auteure: lauriane.pipoz@leregardlibre.com

Crédit photo: © Lauriane Pipoz pour Le Regard Libre

Charles Aubert
Bleu Calypso
Slatkine & Cie
2018
315 pages

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