Lâcher prise et se laisser guider par «tout ce qui nous submerge»

Les bouquins du mardi – Lauriane Pipoz

Gretel, la trentaine, vient de retrouver sa mère Sarah. Cette dernière l’avait abandonnée seize ans plus tôt alors qu’elles vivaient seules près d’une rivière. Aujourd’hui atteinte d’Alzheimer, Sarah n’est plus en état de répondre aux questions de Gretel. Ce sera à la fille de reconstruire son propre passé, si elle le peut et si elle le veut. Son histoire est impossible à séparer de certaines vieilles ombres enfouies: qu’est-il réellement arrivé près de la rivière, et quelle est la part d’imagination dans ses souvenirs ?

Le sujet principal du premier roman de Daisy Johnson est la mémoire. Cette dernière n’est pas un long fleuve tranquille – n’en déplaise à la narratrice. Difficile donc de produire une critique structurée suivant le fil de cette histoire: elle nous échappe, nous trouble, et c’est probablement là son essence. Le livre s’ouvre sur la question de l’identité, et plus précisément de la découverte du passé du personnage principal, Gretel. Elle en parle ainsi:

«Encore maintenant, je ne sais pas par où commencer. Ta mémoire n’est pas linéaire, elle fonctionne par cercles déconcertants qui apparaissent, puis s’effacent. Parfois, je suis au bord de la violence. Si tu étais toujours la femme d’il y a seize ans, je crois que j’en serais capable: de te frapper pour faire jaillir la vérité.»

Cette violence sera également l’un des axes de la reconstruction de l’histoire de la protagoniste. Révoltée, elle l’est certainement. Mais elle est aussi prisonnière d’un amour pour sa mère qu’elle éprouve malgré elle et d’un besoin de comprendre son passé. Ce dernier jaillira devant ses yeux par bribes, qu’elle s’empressera de raconter à sa mère à la deuxième personne du singulier: tout au long du livre, elle s’adressera à sa mère, nous signifiant ainsi que Sarah est bien au centre de l’histoire.

Des boucles délicieuses

Vous l’aurez compris, cette œuvre contient énormément de sentiments contradictoires, de retours en arrière – à l’image des ronds énoncés au début du récit –, et même d’éléments fantastiques. Ces derniers rappellent au lecteur qu’il se trouve face à des souvenirs d’enfance. Implantés dans la mémoire de Gretel par sa mère, ils montrent aussi mieux que n’importe quel discours que Sarah n’a jamais vraiment grandi, enchaînée elle aussi à son passé. Raison pour laquelle elle est si égocentrique.

Si nous sommes tenus par un certain suspens, le plaisir de lire ce livre découle surtout du plaisir de se laisser inonder par les souvenirs de Gretel. Les idées paraissent souvent jetées sur le papier, comme s’il s’agissait de nos propres réflexions. On se délecte de suivre des éléments qui n’ont parfois pas de lien entre eux, oubliant tout contrôle sur l’histoire et ne cherchant plus réellement à aligner ces éclats de mémoire.

«Un jour, tu me dis que ceux qui grandissent entourés d’eau sont différents des autres. Que veux-tu dire par là? Dis-je. Mais tu ne réponds pas, ou alors tu as oublié que tu avais commencé une phrase. Cette idée continue de me hanter dans la nuit calme: nous sommes déterminées par le paysage, notre vie est tracée en fonction des collines, des rivières et des arbres.»

Un plaisir esthétique

La plume magnifique de l’auteure ne paraît pas avoir été abîmée par la traduction. On se laisse volontiers porter par ses phrases tantôt courtes, tantôt longues. Leur rythme n’est pas saccadé par des guillemets introduisant les dialogues: tout se passe dans la tête de la narratrice, y compris les échanges entre les personnages. Harmonieusement, chaque mot de cet ouvrage a été sélectionné avec soin.

«Comme gagne pain, je révisais un dictionnaire. J’avais travaillé toute la semaine sur Briser. Il y avait des fiches étalées partout sur mon bureau, jusque par terre. Ce mot était traître, il refusait de se laisser enfermer dans une définition simple. C’étaient mes préférés. Ils avaient un petit côté obsédant, à la manière d’un air qui trotte dans la tête. (…) J’ai essayé de travailler encore un peu. Briser. Briser en mille morceaux. Rendre inutilisable. Je te reverrais le lendemain matin à la morgue. Terreur, voilà le mot qui exprimait le mieux mon ressenti.»

Daisy Johnson a décidé de justifier cette caractéristique par l’amour des mots de son personnage principal: Gretel est lexicographe. Sa fonction est inhérente à sa personnalité; elle se réfère parfois à son corps de métier pour expliquer certaines de ses qualités, énonçant que les lexicographes sont comme ceci ou comme cela, comme si c’était malgré eux. Ce jeu agréable, en plus d’être un plaisir esthétique, en dit aussi long sur le déterminisme, un autre des axes soutenant ce récit.

«J’ai envie de crier que tu as choisi de m’abandonner, que personne ne t’y a obligée, que tu ne peux pas te réfugier derrière tes mauvais choix en appelant ça destin, déterminisme ou dieu. Mais parfois, je me demande si tu n’as pas raison, si nos choix ne sont pas tous des vestiges de décisions antérieurs. Des éclats d’obus de nos actions précédentes.»

Je n’ose pas vous en dire plus, de peur de gâcher votre découverte. Je ne peux que vous conseiller ce livre. Certains thèmes et leur traitement vous rappelleront peut-être comme à moi le style de Wajdi Mouawad. En espérant que l’œuvre de Daisy Johnson connaisse autant de succès et, surtout, qu’elle soit annonciatrice de beaucoup d’autres ouvrages.

Ecrire à l’auteure: lauriane.pipoz@leregardlibre.com

Daisy Johnson
Tout ce qui nous submerge
Stock
2019
323 pages

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