Jérôme Meizoz, absolument émouvant!

Les bouquins du mardi – Jonas Follonier

Les Trente Glorieuses, avec leurs mille bagnoles, frigos et supermarchés, ne sont-elles pas profondément ridicules – et donc émouvantes? Voilà le sujet passionnant du nouveau roman de Jérôme Meizoz, sous fond de Valais entrant dans la modernité. Avec un nouveau Rhône: l’autoroute.

«Cette ère, aujourd’hui, me paraît un songe ou une folie collective.»

Cette ère, ce sont les années septante et huitante. Racontées par un Valaisan désormais installé à Lausanne, le romancier et professeur Jérôme Meizoz. Son roman Haut Val des Loups, l’antépénultième, m’avait fasciné, m’inspirant la chanson Dans le pays des loups, enregistrée à la va-vite et avec ma voix de «Je viens d’avoir vingt ans». Faire le garçon, le pénultième, n’avait pas obtenu la sympathie de notre ancien collègue Nicolas Jutzet, ici-même, ni celle d’autres membres de la rédaction. Une chose est certaine: avec Absolument modernes!, le pari que s’est lancé l’écrivain est absolument réussi.

Et quel pari! Celui de décrire, sans tutoyer les lieux communs de tous bords – on n’en peut PLUS –, ou plutôt d’écrire, tout simplement, ce basculement si peu analysé de manière intelligente et qui est celui de la modernité, plus précisément valaisanne. Ce point d’inflexion historique, aux conséquences directes et humaines, qui fait passer la société des épiceries du coin où seul le vendeur touche aux étalages à la société de supermarchés. Pire, les hypermarchés, cette hyperconnerie devenue le divertissement du samedi. Devenant avec la déchetterie l’une des deux nouvelles églises où les citoyens – que dis-je, les résidents – se rencontrent. Si ce n’est au match de reines:

«J’y rencontre un avocat-député du parti catholique, qui aime ses secrétaires et en charge souvent:
– Vous venez voir tous les combats?
– Depuis peu. Maintenant, les gens très aisés n’achètent plus des Maserati, des Bugatti, c’est ridicule, mais des vaches noires. Leur valeur a décuplé.»

L’Eglise, parlons-en. Elle est omniprésente sous la plume de Meizoz. Une institution cléricale qu’il tourne en ridicule, comme à son habitude, la rendant complice des partisans du progrès, comprenez par là la plupart des députés et les entrepreneurs. Parmi eux, l’entrepreneur-fondateur, faisant hautement penser à un mécène martignerin peut-être un brin trop méchamment traité, et l’entrepreneur-empereur, caricature ô combien méritée de Christian Constantin. Un vrai con, constant dans sa pitrerie faite de choucroutes, de construction de stades et de centres commerciaux.

«Il réunissait ses sujets à l’occasion des Célébrations du Cochon. Comptables, petits patrons, publicistes et spéculateurs, humoristes et demi-actrices, tous venaient lui baiser l’anneau.
L’entrepreneur-empereur chanta sur scène en costume impérial, entouré de filles légères, frappa la joue de son meilleur ennemi et dicta un édit olympique. J’abrège.»

Je suis aussi hélas obligé d’abréger dans cette chronique. Absolument modernes! se veut d’ailleurs composé de chroniques, justement, puisque c’est ainsi que sont nommés les treize chapitres du livre, entrecoupés de petits récits de deux pages parlant des «Anges». Des personnages vraisemblablement importants dans l’horizon personnel de l’auteur, qui en disent long sur l’époque en question et ce qu’elle a profondément modifié dans nos vies. Le fait, par exemple, que l’on ne puisse plus dire que quelqu’un «est mort de vieillesse» sans passer pour un ringard.

C’est que la technique est passée par là, avec sa toute-puissance. Et l’avantage, l’immense avantage de Jérôme Meizoz, est de pouvoir la remettre en question sans avoir besoin de philosopher comme un Heidegger avec des termes obscurs et, justement… techniques. Les mots du romancier sont les nôtres: métro, boulot, dodo, frigo. Il est important, ce petit dernier, nous gagnerions à l’ajouter à la liste: contrairement au boulot, au dodo et d’une certaine façon au métro, le frigo est une chose. Et nous vivons dans l’empire des choses. Car la toute-puissance de la technique est passée par là. Mais il se fait l’heure d’aller manger, mon anti-libéralisme commence à me gêner, je termine donc en vous recommandant tout simplement et chaudement de faire lecture de cette petite pépite.

Jérôme Meizoz
Absolument modernes!
Editions Zoé
2019
150 pages

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo: © Jonas Follonier pour Le Regard Libre

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