Promenez-vous dans les bois pendant que le mystère y bat son plein

Les bouquins du mardi – Arthur Billerey

Avec poésie et justesse, Alexandre Voisard nous révèle la présence de la forêt et de la rivière dans un petit livre court comme l’éclair où les personnages nous émeuvent autant qu’ils nous ramènent à notre propre fragilité humaine.

Il existe des auteurs d’un seul livre ou presque, comme Alain Fournier, Harper Lee, Lautréamont ou Emily Brontë et il existe aussi, au contraire, les autres, dont la plume coule à flot, en permanence, comme celle d’Alexandre Voisard qui publie ici son trente-huitième ouvrage. On peut penser innocemment qu’un écrivain qui a publié autant aurait fait le tour de lui-même, vidé ses souvenirs, épuisé le réservoir de son intuition ou tari la source de ses songes, en clair, qu’il n’aurait plus grand-chose à dire. Plus de bûche à remettre au feu. Plus d’histoire à raconter. Mais non, c’est mal penser, car ici Des enfants dans les arbres nous livre un récit frais et pulsant, d’une nature foulée par des enfants au pays de l’Ajoie. Ce qui prouve qu’il y a pour certains écrivains toujours matière à écrire, souvenirs à travestir et à faire guincher entre les lignes de la page blanche.  

Seul décor du livre, la nature jurassienne est représentée par la forêt, plutôt par le monde de la forêt, avec tout ce qui la compose jusque «dans le moindre interstice d’écorce». Et aussi par la rivière, par l’Allaine qui relie Porrentruy à Belfort sans se soucier de la frontière franco-suisse:

«L’Allaine chuchote, fredonne, psalmodie en son lit, parfois elle s’attarde ou au contraire jaillit en gammes fougueuses.»  

La forêt compose la première partie de l’histoire et la rivière la seconde. Les personnages ne sont pas nombreux et l’éclairage est orienté sur les enfants: Jacotte, Coco, Ramon et Rosine, qui ne sont jamais très loin de leur père, qui les éduque lors des promenades dominicales, les initiant à reconnaître les prodiges de la nature. Les sermonnant sur l’importance de les nommer aussi, ces prodiges, comme on nomme les fleurs par exemple:

«L’important c’est de porter un nom. Une chose que tu ne peux nommer, tu es en droit de l’ignorer, en lui tournant toutefois le dos juste le temps de l’embarras. Rappelez-vous qu’une fleur sans nom, c’est comme un enfant sans père.»

Cette importance de nommer les fleurs n’est pas sans aller de pair avec l’importance aussi de les prononcer, ces noms de fleurs qui leur vont comme un gant. Surtout quand on ne les prononce pas en latin, comme le disait Maeterlinck dans Le Double Jardin:

«Appelez devant vous la Pâquerette, la Violette, le Bluet et le Coquelicot: le nom c’est la fleur même. Quelle merveille, par exemple, que cette sorte de cri et de crète de lumière et de joie «Coquelicot!» pour désigner la fleur écarlate que les savants accablent de ce titre barbare: Papaver rhoeas

Mais sortons de l’histoire, elle appartiendra au lecteur. Ou sortons un instant de la forêt pour mieux discerner ses demi-teintes et sa périphérie dans le paysage. Le tour de force opéré par l’écriture d’Alexandre Voisard, poétique, nette et florissante, c’est de nous faire apprécier la nature dans sa globalité. Par l’écriture, sans la comprendre, mais en la ressentant jusqu’au fond de notre chair. Comme une balade en forêt, quand on sait ce qui fait qu’un tremble est un tremble, des branches, de l’écorce lisse, des feuilles arrondies, des longs pétioles, mais qu’on reste coi et ébahi face au chahut du vent qui secoue les feuilles de ce tremble un après-midi de grand soleil. Ce mystère de la nature est au cœur de ce livre:

«Est-ce que tout, de ce qui se cache, se terre, de ce qui simule, ou qui suinte est explicable?»

Mystère qui recèle autant la vie que la mort, qui amuse les enfants lors d’une promenade mais qui tue aussi, qui noie, qui engloutit, comme lorsque que l’Aillaine emporte violement le petit Marco. Et nous voilà ramené à notre propre fragilité humaine, celle de ne pas tout comprendre, de pleurer de joie et de mourir. Nous voilà en lecteur dans la peau du père du petit Marco noyé, victime du hasard de l’existence. Nous voilà adultes engendrés de craintes. Nous voilà sanguins, bouillonnants, cherchant parmi les vivants des coupables pour mieux accepter qu’il y ait une cause à la mort. Une logique, une raison, une explication, une réponse au mauvais sort:

«Ces gardes-pêche grassement payés, pourquoi ne vont-ils pas voir ce que les enfants risquent sur les digues?»

Après s’être «attendri comme chaque printemps avec l’arrivée des hirondelles» et après s’être effeuillé comme l’arbre d’automne, endeuillé, ce père pleurant pourrait incarner ainsi, une fois le livre d’Alexandre Voisard refermé, les bourgeons devenus fruits et les enfants devenus adultes, le dernier tercet du poème Tristesse d’Alfred de Musset qui met notre égarement en veilleuse deux trois secondes et qui rend hommage à la vérité sans recherches ni détour:

«Dieu parle, il faut qu’on lui réponde/Le seul bien qu’il me reste au monde/Est d’avoir quelque fois pleuré.»

Ecrire à l’auteur: arthur.billerey@leregardlibre.com

Alexandre Voisard
Des enfants dans les arbres
Editions d’Autre Part
2019
100 pages

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