«Soif», la Passion selon Amélie Nothomb

Les bouquins du mardi – Amélie Wauthier

Vous êtes-vous déjà demandé ce que ressent un condamné à mort? Que peut-il éprouver à l’annonce du verdict? A quel instant l’attente est-elle la plus insupportable? Parvient-il encore à apprécier son quotidien, à trouver un sens à tout cela? C’est ce qu’Amélie Nothomb nous propose de découvrir dans son dernier roman, Soif, où elle dépoussière la Passion du Christ.

Jésus a trente-trois ans lorsque Pilate le condamne à mort par crucifixion. La sentence est plutôt sévère. Peut-être aurait-il préféré être décapité afin de connaître une fin moins humiliante et douloureuse. Les témoins ne se sont pas faits prier pour le charger.

«La mère d’un enfant que j’avais guéri est allée jusqu’à m’accuser de lui avoir gâché la vie.
– Quand le petit était malade, il se tenait tranquille. A présent, ça gigote, ça crie, ça pleure, je n’ai plus une minute de paix, je ne dors plus la nuit.
– N’est-ce pas vous qui aviez demandé à mon client de guérir votre fils? a interrogé le commis d’office.
– De le guérir, oui, pas de le rendre aussi infernal qu’il l’était avant sa maladie.»

Après le verdict, l’attente. Heureusement, elle est de courte durée: le coupable sera crucifié dès le lendemain. Encore une nuit avant l’ultime supplice.

A travers ce récit à la première personne – sans intermédiaire pour altérer la vérité –, on découvre un Jésus stupéfait, parfois indigné, empreint de doutes et de questionnements. Le fils du Créateur dans un corps incarné. Un être dont la mère ressent la moindre souffrance de son enfant, décuplée. Un homme amoureux et aimé. En somme, un humain: authentique, conscient de ses mouvements, qui éprouve du mépris, du désir, ainsi qu’un large panel d’émotions.

«J’ai la conviction infalsifiable d’être le plus incarné des humains. Quand je m’allonge pour dormir, ce simple abandon me procure un plaisir si grand que je dois m’empêcher de gémir. Manger le plus humble brouet, boire de l’eau même pas fraîche m’arracherait des soupirs de volupté si je n’y mettais pas bon ordre.»

Oui, Jésus éprouve du plaisir. Un plaisir sous de multiples formes.

«Aucune jouissance n’approche celle que procure le gobelet d’eau quand on crève de soif.»

On est loin du Jésus de la Bible, celui qui n’est qu’amour et pardon. Parce qu’il n’a jamais eu à faire à la queue au guichet de la gare en pleine heure de pointe, parce que les bornes automatiques sont (encore) en panne, que la personne qui le précède a justement décidé de renouveler son abonnement à ce moment-là et de régler la facture avec vingt-cinq années de pièces jaunes collectées dans une jarre en verre, alors que le train pour Lausanne part d’ici cinquante-trois secondes.

C’est le témoignage d’un homme qui, sachant sa vie relativement courte depuis toujours, s’applique à savourer chaque instant. Il nous sensibilise à l’importance de vivre le présent en pleine conscience de soi, un concept fort éloigné de notre mode de vie 2.0 où stress et burn out sont notre pain quotidien.

Cependant, Jésus reste toutefois le fils de Dieu et ses réflexions ne manquent pas de sagesse. Son récit de fin de vie est truffé de petites et grandes vérités devant lesquelles on ne peut s’empêcher de s’exclamer: «C’est exactement ça!», alors qu’on aurait tout bonnement été incapable de les formuler soi-même. Et on aurait tort de vouloir s’y essayer, car la romancière s’en charge pour nous, avec cet humour et cette plume qu’on apprécie tant. Au revoir les vieux dogmes traditionnels, voici une Passion du Christ rafraîchissante, profonde et décalée! Un roman qui se lit d’une traite et que je ne peux que vivement vous recommander.

Ecrire à l’auteure: amelie.wauthier@leregardlibre.com

Crédit photo: © Amélie Wauthier

Amélie Nothomb
Soif
Editions Albin Michel
2019
151 pages

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