«Le regard de Charles» de là où il se trouve à présent

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci et Jonas Follonier

C’est un objet cinématographique bouleversant qui sort aujourd’hui. Surtout que le film est signé… Charles Aznavour. «A l’inverse de mes chansons, je n’ai jamais dévoilé mes images.» C’est maintenant chose faite avec Le regard de Charles, réalisé par Marc Di Domenico, reprenant les petits films qu’Aznavour, en secret, avait tournés avec sa caméra amateur pendant des décennies. On y entend également, portés par la voix de Romain Duris, des textes du quotidien écrits par le maître de la chanson française.

«Quand tu verras ces films, c’est toute ma vie qui va se dérouler à nouveau»: Charles Aznavour le dit à son ami Marc Di Domenico en 2017. Il lui livre en effet un trésor. Des heures et des heures de films tournés avec une petite caméra que lui avait offerte Edith Piaf et qu’il n’a jamais quittée. Mais des textes aussi, méditations enjouées et poétiques sur ses voyages, ses quêtes, ses aventures, ses rêves, ses amis, ses amours, ses emmerdes. Le tout accompagné de quelques précieux clichés.

Di Domenico est en possession d’un patrimoine impressionnant. Il revit le parcours du Grand Charles, et nous offre de vivre la même expérience que lui à travers Le regard de Charles. Ce documentaire est une vraie petite perle. Elégant, sobre, amusant, émouvant et surtout nostalgique. Nostalgique non pas parce que «c’était mieux avant», mais nostalgique tout simplement parce que «c’était Charles».

© Praesens-Film

Un voyage de visages en paysages

Le film est donc un voyage à travers des voyages. Aznavour filme les enfants d’Abidjan, de La Paz, du Japon. Il filme l’humanité dans ce qu’elle a de plus tendre et de plus naturel. On sent que le chanteur ne s’intéresse pas seulement à être vu, il désire aussi voir et observer le monde qui l’entoure. «Moi aussi je vous ai vus». Il se nourrit du regard des autres, de son public. Et, à son tour, il nourrit autrui de bienveillance et de curiosité en le regardant.

Le voyage est aussi mental. On se balade dans les pensées d’Aznavour qui nous emmène avec lui derrière les coulisses de son succès de cabotin attachant: «J’existe dans ce monde-là, sur l’Olympe, sur la mer qui scintille.» Comme il nous emmène dans les ruelles du Montmartre de son enfance sous les notes de La bohème, dans sa paternité joyeuse et douloureuse pour ce qui est de son fils Patrick mort d’une overdose à vingt-cinq ans, ou encore au bord de la plage pour nous partager son exultation du soleil et des jeux de la mer.

© Praesens-Film

Sans oublier la musique

L’ensemble est ponctué de ses chansons, sans pour autant couvrir d’ombre la richesse de ses films ou en réduisant la succession des images à un clip. L’exercice de style est d’autant plus subtil et réussi que la plupart des chansons d’Aznavour présentes dans la bande-son du film sont utilisées dans leur version instrumentale. Ce qui nous permet à la fois de pouvoir bien écouter les textes lus par le narrateur Romain Duris et de découvrir la richesse orchestrale d’une œuvre trop méconnue dans ses perles cachées comme dans les détails de ses plus beaux crus. Aussi, sur le dernier et sublime titre de la bande sonore, le spectateur avisé pourra remarquer qu’on commence par entendre un a capela, avant que la voix de l’auteur-compositeur-interprète ne soit rejointe par les autres instruments, puis qu’on en arrive à la version finale post-mixage.

Cette facette de la réalisation a le mérite également de rappeler à quel point Charles Aznavour était un bosseur. Autodidacte, il ne jurait que par le travail. C’est pourquoi, avec toute l’ironie et l’autodérision de sa formule, il était bien vite légitime à se voir déjà en haut de l’affiche. Et c’est aussi pour cela que le titre du film est on ne peut mieux choisi: le travailleur passionné qu’était l’interprète de Hier encore – pas étonnant dès lors qu’il fut le «père spirituel» de Johnny Hallyday, de l’aveu même du rockeur – se trouvait dans la nécessité artistique de porter en permanence un regard sur lui-même. D’où certainement l’envie d’en aller jusqu’à jouer aux cinéastes, se plaçant non pas en haut de l’affiche, mais au centre de son propre public.

Pas besoin d’avoir pleuré, ri ou être tombé amoureux sous les mélodies de Charles Aznavour pour apprécier ce documentaire d’une heure et vingt-trois minutes. Un peu de sensibilité suffit; la beauté des mots, du regard, du voyage et des musiques se charge du reste. Tout en douceur, laissez-vous regarder par Charles de là où il se trouve à présent.

Ecrire aux auteurs:
loris.musumeci@leregardlibre.com
jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédits photos: © Praesens-Film

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