Tous les articles par Le Regard Libre

Revue mensuelle, depuis 2014 Pour la culture et le débat d’idées

« Au revoir là-haut »

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

« – C’est une longue histoire compliquée.
– On a tout notre temps. »

Les visages masqués d’une sombre et épaisse poussière sont ceux des soldats dans les tranchées en 1918. La fatigue, la peur et la misère les replient dans leur uniforme bleu. Un seul regard contrastant est aussi assuré que satisfait, élevé par la fumée d’une cigarette : le lieutenant Pradelle (Laurent Lafitte). Sa fougue le pousse à envoyer des hommes au massacre.

Parmi eux, le jeune Edouard (Nahuel Pérez Biscayart), qui s’amuse à dessiner secrètement son supérieur de manière caricaturale, ainsi qu’un comptable plus âgé, Albert (Albert Dupontel), cachant les dessins de son camarade. En pleine attaque des Allemands, ce dernier se retrouve coincé sous la terre, affolée dans l’éclat d’une bombe, avec le cadavre d’un cheval. Son compagnon le sauve héroïquement, avant de n’être à son tour éjecté par une balle. Son visage est défiguré, en sang. La forme de sa bouche se découvre cruellement envahie par l’absence de mâchoire. Dès lors, les deux amis ne se quittent plus. Continuer la lecture de « Au revoir là-haut »

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A l’écoute du piano Clara Haskil

Les mercredis du cinéma – Hélène Lavoyer

Le 7 janvier 1895, à Bucarest (Roumanie), naissait Clara Haskil. Démontrant une disponibilité pour la musique dès son plus jeune âge, elle deviendra la pianiste interprète des grands compositeurs tels que Brahms, Mozart, Schubert ou Scarlatti. Discrète de son vivant, c’est sa capacité d’interprétation qui a subsisté et s’est imposé grâce à un style unique, d’une pureté transcendant le concret pour s’occuper, sans artifices, de musique. La légende Haskil brûle encore d’un feu vif dans le monde musical, comme à Vevey où le concours international Clara Haskil décerne, parfois, un prix qui ne se mérite pas uniquement grâce à la technique mais surtout à l’interprétation même. À l’occasion de la 27ème édition, le réalisateur Pierre-Olivier François livre le portrait d’une femme à la vie mouvementée et au caractère indomptable.

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Les bons sentiments s’invitent dans « L’Atelier »

Les mercredis du cinéma – Jonas Follonier

Olivia (Marina Foïs) est un écrivain parisien reconnu. Elle se voit rémunérée pour donner un atelier d’écriture au Sud de la France à des jeunes à l’avenir incertain, des jeunes en errance. Parmi eux, des personnes de différentes origines reflétant la France d’aujourd’hui. Le travail d’Olivia ne va pas s’effectuer facilement, car l’entente au sein du groupe va rapidement s’effriter.

L’un des participants, Antoine (Matthieu Lucci), va s’attirer la méfiance de ses camarades par son attitude provocatrice et ses propos « d’extrême-droite ». C’est sans aucun doute aussi la jalousie qu’il engendre : les textes qu’il rédige pour le cours se dotent d’une forme aboutie et d’un contenu intéressant aux yeux de l’animatrice, bien que peut-être trop macabre. Cette tension entre le jeune homme sensible aux questions identitaires de son époque et les autres élèves va laisser place à une fascination ambigüe dont va être éprise Olivia pour Antoine. Continuer la lecture de Les bons sentiments s’invitent dans « L’Atelier »

#BalanceTonPorc, à chacun sa blessure

Regard sur l’actualité – Loris S. Musumeci

Le harcèlement sexuel est au cœur de l’actualité. Tout le monde en parle, le dénonçant plus ou moins à l’unisson. Les divergences interviennent quant à la nouvelle série de tweet #BalanceTonPorc, enclenchée par les divulgations officielles de l’affaire Weinstein. Tantôt gagne-t-elle en ovations et encouragements, tantôt ne recueille-t-elle que blâmes et méfiance. En tout cas, un phénomène de société est au tournant. Que révèle-t-il ?

La question mérite un intérêt profond. Celle-ci n’est en effectivement pas créée de toutes pièces au service d’une idéologie, pour apporter des réponses qui seraient tout aussi orientées. Le harcèlement ou l’agression sexuelle, et bien entendu le viol, sont réellement présents, chacun à son degré de gravité. Si #BalanceTonPorc en ravive la mémoire, les rapports désordonnés entre les hommes et les femmes sont visibles. Sifflements aux abords des terrasses, regards pénétrants et sans pudeur, frottements insalubres et insistants en bus comme en discothèque. La liste pourrait durer.

Le risque hygiéniste

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Reconnaissance à l’Espagne

Le Regard Libre N° 32 – Hélène Lavoyer

Le second voyage de Christophe Colomb pour l’Amérique du Sud commença le 25 septembre 1493. 524 ans après, la colonisation est encore un sujet brûlant. Le pamphlet Très brève relation de la destruction des Indes, publié en 1552, avait pour but d’être un secours pour les indigènes ; au lieu de cela, c’est surtout un dégoût de l’Espagne qu’il a engendré.

« Très brève relation »

Lorsque le regard se pose sur les mots de Bartolomé de Las Casas, qu’il envoya au Prince Philippe d’Espagne dans sa Très brève relation de la destruction des Indes, on sent son cœur se serrer et s’assécher en découvrant quelques-unes des monstruosités infligées aux Indiens d’Amérique latine du temps de la colonisation, toutes plus atroces les unes que les autres. Il est même difficile de finir cette Très brève relation qui insiste et appuie sur des images d’horreur que l’imagination peine à se figurer.

Bartolomé de Las Casas a été l’une des premières voix à s’élever contre les tortures et l’exploitation subies quotidiennement par les Indiens d’Amérique latine. D’une façon crue, parfois exagérée et souvent discutée, il évoque les communautés indiennes, leur nombre, leurs richesses, leur immatérialisme, leur dévouement et leur docilité à l’égard des conquistadors espagnols. Cet ouvrage d’une puissance inouïe, fait de mots puisés dans le cœur effaré du prêtre, représente la nécessité de crier la disparition de quelque chose d’inestimable, l’urgence de se soulever. Quel noble désir.

Une participation à la Légende Noire

Cependant, même les volontés les plus morales et les désirs les plus nobles peuvent avoir des conséquences inattendues Continuer la lecture de Reconnaissance à l’Espagne

Pérou 2017 : Lac Titicaca et Cuzco

Le Regard Libre N° 22 – Marina De Toro

« Mon dernier voyage, sous forme de récit et de photographies. Episode 2/2 »

Après trois jours de trek dans le canyon de Colca, nous nous sommes dirigés vers Puno, une ville située à 3800 mètres d’altitude au bord du célèbre lac Titicaca. Nous avons fait le trajet en bus de nuit et, en arrivant tôt le matin à Puno, le froid et le manque d’air nous ont surpris. Nous avons passé toute la journée sur cet immense lac, à cheval sur le Pérou (60%) et la Bolivie (40%). Le lac Titicaca est le plus haut lac navigable au monde et atteint une longueur trois fois plus grande que le Lac Léman. Sur cette immense étendue d’eau, nous avons visité deux îles ; un petit ensemble d’îlots artificiels nommé îles « Uros » et l’île naturelle de Taquile. Il faut environ deux heures de bateau entre chaque île, ce qui témoigne de la surface de ce lac, sachant que nous n’en avons traversé qu’une petite partie.

Les habitants de l’une des îles d’Uros nous ont accueilli en chantant et en dansant tout en étant parés des habits traditionnels de la région. Ils vivent sur des îlots artificiels faits à partir de totora, une plante proche du roseau qui pousse dans le lac et qui est utilisée non seulement pour la construction de toutes les infrastructures, mais aussi considérée comme élément économique fondamental des îles. Avant l’arrivée du tourisme de masse, « Uros » était le nom du peuple qui vivait originellement sur ces îles flottantes, mais il a disparu au milieu du XXe siècle pour laisser place aux Aymaras (peuple du lac Titicaca). Continuer la lecture de Pérou 2017 : Lac Titicaca et Cuzco

« La Passion Van Gogh », la première peinture animée de l’histoire du cinéma

Les mercredis du cinéma – Jonas Follonier

Pour la première fois dans l’histoire du cinéma, un film d’animation voit le jour sur la base de peintures, et non d’images. Des peintures produites à la main, se voulant le plus proche possible du style de Vincent Van Gogh. La Passion Van Gogh raconte l’histoire d’Armand Roulin, fils du facteur qui transmettait les nombreuses lettres du peintre. Le facteur a demandé à son fils de remettre la dernière lettre de Vincent, désormais mort, destinée à son frère, Theo Van Gogh.

Apprenant que ce dernier est lui aussi décédé, Armand Roulin va mener l’enquête sur la mort de l’artiste. Ce sont des personnages peints par Van Gogh lui-même qui se succèdent sur l’écran, pour le plus grand bonheur de l’esthète comme du cinéphile. Ensuite, c’est un travail colossal : plus de soixante mille peintures réalisées manuellement pour l’occasion, numérisées et animées par les technologies modernes, pour leur offrir un mouvement perpétuel. C’est tout l’univers de Van Gogh que nous retrouvons, les champs de blé, le village d’Anvers, la nuit étoilée, les corbeaux, l’ivrogne assoupi.

Quelques bémols

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« La belle et la meute », une histoire qui en raconte mille autres

Les mercredis du cinéma – Hélène Lavoyer

Il fait partie de la sélection officielle du festival de Cannes. La belle et la meute, première fiction de Kaouther Ben Hania (Le Challat de Tunis, 2014), raconte une histoire révoltante. Basé sur une histoire vraie, c’en sont des milliers qui y sont contées, tant ses thèmes, parfois floutés par celui du féminisme, sont universels.

Un dernier regard sur elles-mêmes devant le miroir et Mariam, accompagnée de son amie Najda, s’élancent sur la piste de danse ; le mouvement d’épaule précis, le sourire aux lèvres, adoucies par l’insouciance de la vingtaine, elles échangent quelques mots sur ce beau garçon qui se tient calmement au fond de la salle. Quelques instants après, Mariam (Mariam Al Ferjani) et son bel agneau s’en vont. Une heure de joie contre des dizaines d’horreur. Soudain, Mariam ne sourit plus, elle ne danse plus et son maquillage coule, abîmé par ses larmes. Le décolleté de la jeune femme est secoué par des hoquets de peur, ses jambes l’entraînent aussi loin qu’elles le peuvent dans Tunis, mais elles ne peuvent pas la mener bien loin. L’homme de la boîte qu’elle semblait fuir la redresse et chuchote sans parvenir à taire les bourrasques qui entrent et sortent par la gorge de Mariam.

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« The Square », un moule à Palme d’or

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

« Pourquoi est-ce si difficile à avouer que le pouvoir est attirant ? »

Christian est le beau gosse cinquantenaire. Riche, chic, adulé, haut placé et merveilleusement bobo. Sa fonction lui va bien, il est en effet conservateur du musée d’art contemporain de Stockholm. Lui et son équipe, tout aussi branchée et bien-pensante, se préparent à accueillir l’œuvre sociale d’une artiste argentine : « The Square ». La pièce n’est en fait qu’un carré délimité par un cordon lumineux où il est écrit que celui-ci est « un sanctuaire où règnent confiance et altruisme. Tous y sont égaux en droits et en devoirs. »

Ironie du sort, coïncide à la préparation de l’exposition le vol que subit Christian. Dans une mise en scène où une femme accoure criant au secours alors qu’un homme veut la tuer, le conservateur, se croyant un héros, la protège fièrement après une hésitation craintive. Quelques instants plus tard, il prend conscience du piège grotesque dans lequel il s’est foulé. Téléphone portable, portefeuille et boutons de manchette ont disparu. Quelle cohérence de vie se doit-il désormais d’appliquer entre son carré d’altruisme et la violente lettre de menaces qu’il adresse aux locataires d’un bâtiment de banlieue, où son téléphone est localisé par Apple Assistance ?

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Kurdistan irakien, l’indépendance impossible

Regard sur l’actualité – Clément Guntern

Le 25 septembre dernier, le Kurdistan irakien organisait un référendum sur une indépendance éventuelle vis-à-vis de l’Etat irakien. Le résultat du vote s’annonçait joué d’avance tant on connaît la volonté du peuple kurde de vivre sous ses propres lois, bien que la région jouisse d’une grande autonomie depuis l’entrée en vigueur de la constitution de 2005. Ce vote, du point de vue kurde, n’est que l’aboutissement logique des événements qui ont suivi la montée de l’organisation « Etat islamique » en Irak et en Syrie et contre laquelle les forces kurdes ont activement mené de violents combats.

Le Kurdistan irakien et ses combattants peshmergas se sont battus aux côtés du gouvernement fédéral ainsi que de la coalition menée par les Etats-Unis et ont réussi à repousser les forces islamistes hors d’Irak au prix de nombreuses victimes. Après avoir été l’une des pièces maîtresses de la libération du pays et s’être considérablement renforcé en tant que région, le Kurdistan irakien, par son président, a trouvé assez de légitimité pour lancer un référendum sur l’indépendance. C’était sans compter sur les jeux entre puissances au Proche et Moyen-Orient. En effet, tous les pays de la région, de même que les Occidentaux et la Russie, se sont opposés à ce vote pour des motifs différents. Pourtant, le scrutin a eu lieu et Bagdad a immédiatement pris des mesures contre la région autonome, tout en ne fermant pas la porte à des discussions. Continuer la lecture de Kurdistan irakien, l’indépendance impossible