Archives pour la catégorie Architecture

Regards sur la Perse, été 2016

Le Regard Libre N° 29 – Baptiste Michellod (notre invité du mois)

J’ai eu la chance de vivre l’espace de deux mois en Iran durant l’été passé. Un stage proposé par l’association étudiante internationale AIESEC m’a permis de vivre avec des locaux tout en organisant plusieurs activités pour de jeunes réfugiés afghans vivant à Téhéran.

L’Iran est un pays empli de mystères et rayonnant de beauté. La Perse n’a cessé de m’émerveiller, des crêtes arides de l’Ouest aux imposantes ruines de Persepolis, en passant par Téhéran la Tumultueuse, les mosquées bleues d’Ispahan, les monuments dédiés aux poètes de Shiraz et l’énigmatique cité de Yazd. Longueur d’article oblige, j’ai décidé de me contenter de vous présenter une personne et un lieu qui m’ont tous deux profondément marqué. Lire la suite Regards sur la Perse, été 2016

Le Palais des Tuileries

Le Regard Libre N° 9 – Vincent Gauye

Son nom évoque sans conteste son origine. En effet, il fut érigé à l’emplacement d’une fabrique de tuiles, en 1564, par Catherine de Médicis. Il est intéressant de constater qu’il fut bâti face à la puissante forteresse du Louvre, alors bien éloignée de l’architecture de celui que nous connaissons. En effet, loin des larges baies, ouvertes sur Paris, ce sont d’austères courtines de moellons et de hautes tours étroites et sinistres qui le composent. Imaginons la réaction de Catherine de Médicis face à cet ouvrage au raffinement déplorable, elle qui descend de Laurent le magnifique, mécène des arts et de la Renaissance, éloignée depuis des siècles de l’austérité médiévale. Elle s’en vient à Paris pour épouser le futur Henri II, elle quitte la Renaissance pour le Moyen-âge. En effet, si François 1er règne encore en ces temps-là et déploie déjà, le long de la Loire, les grâces de la Renaissance, Paris demeure médiévale, cloîtrée derrière ses longs et froids remparts de pierre grise. Ma foi, malgré la montée de son époux sur le trône, il faudra attendre la fin de sa régence (1563) pour voir les premiers projets du Palais des Tuileries aboutir. Notons toutefois la réfection d’une aile du Louvre par François 1er en 1546, qui va inspirer le style de ce palais, par souci d’homogénéité. Ce sont Philibert Delorme puis Jean Bullant qui le bâtissent. Le plan était bien plus ambitieux et comportait de nom-breuses arrière-cours qui laissèrent place à une structure bien plus simple, mais d’une élégance sans bornes. Un pavillon central abritait alors un somptueux escalier de marbre, à bien des égards le plus beau de son temps et le plus fastueux. Ce pavillon était prolongé par deux ailes, dont l’une termi-née par le pavillon Bul-lant datant de 1570. Henri IV, dès 1607, dé-buta la construction d’une longue aile qui reliait le pavillon Bullant au complexe du Louvre, alors en cours de métamorphose Renaissance. Cet impressionnant prolongement, abritant une longue Galerie, fut nommé « Le Grand Dessein ». Louis XIII et Louis XIV enrichirent le Louvre de cours et de nobles façades jusqu’au départ de la cour à Versailles. Les immenses travaux cessèrent et les Tuileries, aussi bien que le Louvre, furent délaissées progressivement. Mais ce n’est pas seulement ce départ qui freine les ambitieux projets alors en cours, mais bel et bien cet amas d’habitations qui semble séparer indéfiniment le Louvre des Tuileries.

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Bagnac, métaphore de la troisième Restauration

Le Regard Libre N° 6 – Vincent Gauye 

Derrière cette nuée grisâtre se terre, dans l’ombre silencieuse du monde, le dernier membre agonisant de ce qui fut un jour la France. Permettez-moi d’adorer un instant encore ce sanctuaire de rêves brisés.

Il est sans doute des milliers de châteaux dont vous ignorez l’histoire ou l’existence. Il est des milliers de deuils et de vexations, mais point de plus fortes que celle qui se meurt en ces lieux et qui, tel un fantôme, plane sur la campagne ténébreuse dans l’espoir d’une résurrection. Un historien de l’art cracherait sur cet assemblage néo-gothique qui nous domine et s’obstine à nous narguer malgré sa ruine. Ce style, jouant avec diverses époques, nous peint un tableau où seul l’esthétique a droit de citer. Ces mâchicoulis encadrés de gargouilles terribles, ces meneaux de granite, ces voûtes légères et ces gâbles aux centaines de pinacles sont autant d’éléments qui effarouchent l’œil de par leur singularité et leur puissance. Point de symétrie classique ni d’épaisses murailles ; ici tout se mêle et s’érige en un temple de gloire et d’hybris architecturale ; ici les règles ploient sous l’immensité des sens. En d’autres termes, l’art néo-gothique exsude sans conteste de la force du romantisme. Voilà donc à quelle demeure nous avons affaire. Quelle mouvance exprimerait le mieux ces nombreux espoirs qui jaillissent de la France en 1820 (ndlr : année de naissance d’Henri V) ? Quel art pourrait illustrer davantage l’attente d’un renouveau ? Vraiment, le thème de ce château est le mieux du monde et sans doute le plus contesté. Nous allons tenter d’écarter les historiens de l’art, les poètes qui ne voient en ces murs qu’une ruine de plus, la République qui a intérêt à voir ces pierres choir et bien d’autres gens encore… Voici Bagnac :

Un haut corps central, encadré de deux échauguettes monumentales et prolongé de deux ailes, domine les alentours de Bagnac. À lui seul, ce corps de bâtiment recèle l’essence de cette mouvance gothique. En effet, sa stature hérissée et surtout cette tour élancée qui le flanque comme une lance lui confère de royaux attributs. Cet étroit prolongement, si élevé qu’il côtoie les nuées, confère à l’ensemble une supériorité indéniable. L’aile droite s’articule autour d’une chapelle dont la taille et la fierté rappelle la Sainte Chapelle de Paris. Cette béante fenêtre qui s’ouvre sur le lointain témoigne d’une idée de grandeur et de démesure. L’aile gauche, plus simple, inclut des éléments de l’ancien ouvrage castral et se dote d’une aile en retour d’équerre qui forme une cour d’honneur. De là s’ouvre un haut porche gothique où orbitent des Saints et des Roys. Ma foi, il manque ce haut clocheton de bronze, ces toitures élancées, ces vitraux bariolés, ces statues passionnées et tant d’autres éléments que le temps et l’oubli arrachèrent à la vie !

Débuté en 1858 et achevé 25 ans après, ce château est le rêve du Marquis et de la Marquise de Saint-Martin de Bagnac. Inspirés des chefs d’œuvre de Viollet-le- Duc, ces deux royalistes érigent une ode à la monarchie française, en dessinant eux-mêmes plans et décors. Ironie de l’histoire, les miniatures des cheminées monumentales du château sont exposées au Louvre, alors que leurs exécutions s’effritent sans mot dire quelque part en France !

Les Bagnac avaient volontairement réalisé ce castel pour le Comte de Chambord et pour sa royauté. En effet, malgré l’usurpation de Louis-Philippe en 1830 et la prise de pouvoir de Napoléon III, la défaite lors de la bataille de Sedan avait enflammé les royalistes légitimistes qui espéraient la venue du Comte sur le trône de France, sous le nom d’Henri V. Cette haute tour qui domine l’ensemble avait pour fonction d’élever le drapeau blanc, insigne royaliste, dans les nuées. La présence de la chapelle rappelle la symbiose que vivait alors la monarchie et l’Eglise.

Bien que tout fût prêt, les carrosses montés, les habits de sacre tissés, les emblèmes brodés, le peuple enjoué, les discussions furent vives et Henri V refusa délibérément la couronne qu’on lui présentait à Paris, préférant jeter la France dans le chaos plutôt que de régner sous le drapeau régicide, le tricolore. Son trépas en 1883 condamna Bagnac à l’oubli, pas une seule fois honoré du Roy qui l’avait dédaigné. À peine achevé, ce bastion royaliste était effondré. En effet, seul subsistait le bâti, le symbole étant mort, sans avoir relevé l’Ordre Ancien que le Marquis et la Marquise chérissaient tant. D’héritage en héritage, on le vida de son mobilier en 1949. La structure aussi fantaisiste et fragile que ses milliers de pinacles s’effrita rapidement, au détriment du bâtiment.

Nul n’a songé encore à relever cette ferté, ni même à la consolider. Seuls des visiteurs intrigués par ces murs éventrés espèrent quelque heureux cliché. Pis encore, en janvier 2014 certaines gens peu scrupuleuses ont voulu arracher ce château à notre patrimoine en lui retirant son inscription aux monuments historiques, permettant ainsi sa destruction. Fort heureusement, cette démarche n’aboutit point ! Il faut cependant dire qu’inscrit depuis 1975, malgré le dégoût alors en vogue pour ce genre d’architecture, l’Etat ne s’est encore jamais inquiété du sort de cette ferté !

Que reste-t-il du rêve maintenant que tout est dévoilé ? Quel espoir, aussi mince soit-il, s’obstine à demeurer en ces lieux ? En effet, il nous faut à présent sortir de ce carcan de pierres entassées et voir quel horizon monarchique subsiste encore derrière les murailles de notre société. À voir les dirigeants français se ridiculiser et certaines pensées resurgir, peut-être qu’un espoir renaît et qui sais, un jour, Louis XX relèvera cette ruine du passé !

Crédit photo : © Vincent Gauye