Archives pour la catégorie Entretiens

Thierry Epiney et sa symphonie féodale

Le Regard Libre N° 30 – Jonas Follonier

Chaque été, depuis quelques années, les châteaux de Valère et Tourbillon, véritables emblêmes de la ville de Sion, se prêtent au jeu des sons et lumières. Illuminés en bleu, en rouge, en vert, ces beaux monuments se révèlent au rythme de la musique. Le même spectacle que l’édition précédente se tient cette année, basé sur Feodalia, une symphonie composée par le Valaisan Thierry Epiney. C’est l’histoire du canton qui l’a inspiré. Notre entretien.

Jonas Follonier : Pour être compositeur de symphonies (notamment) à votre âge, faut-il avoir grandi dans un milieu musical ?

Thierry Epiney : Il est difficile de parler d’autres cas que du mien. Il doit être plus aisé d’avoir baigné dans la musique durant son enfance, mais j’imagine aussi très bien qu’il y ait des personnes géniales qui se forment de façon totalement autodidacte. Quoi qu’il en soit, il faut être passionné.

Estimez-vous que les Hautes Ecoles de Musique par lesquelles vous êtes passé, celles de Genève et de Zurich, offrent une bonne formation ? De manière générale, la Suisse est-elle bien cotée en termes de formation musicale ?

J’ai été très heureux de la formation que j’ai reçue. Mon premier master à Genève, plutôt orienté composition concertante, m’a permis d’approfondir mes connaissances en orchestration et en théorie de manière générale. Le second (master en composition de musique de film, théâtre et média), passé à la Haute Ecole des Arts de Zurich, a été une révélation. Depuis mon plus jeune âge, j’apprécie la musique de film. J’en écoute beaucoup, et j’ai de la peine à regarder un film sans prêter une oreille concentrée à la musique. Les « papiers » que nous acquérons sont une chose, mais nous apprenons en permanence dans ce métier. Chaque projet est différent et amène de nouvelles perspectives, de nouvelles façons de travailler, de nouvelles couleurs. Lire la suite Thierry Epiney et sa symphonie féodale

Un « Dracula » inédit proposé au théâtre

Le Regard Libre N° 31 (pas encore paru) – Jonas Follonier

Dracula : un personnage fameux surtout pour ses diverses apparitions au cinéma. C’est cette fois sur les planches que l’on peut voir le célèbre vampire, et c’est une première. Le roman épistolaire Dracula de Bram Stoker a été revisité par le metteur en scène Stéphane Albelda, bien connu pour son talent en Valais et au-delà.

Le résultat est époustouflant. La troupe de Nova Malacuria a bien atteint les objectifs que se fixe cette institution culturelle depuis plus de trente ans : faire se rencontrer les différents arts de la scène. Mais c’est avant tout à la frontière des genres que se situe cette création.

Passant des larmes les plus glacées au rire le plus entier, le public peut assister jusqu’au 2 septembre à un spectacle total sous la lune des jardins du Collège des Creusets, à Sion, du mercredi au samedi, à 20h30. Portés par une musique décapante composée par Baptiste Mayoraz et interprétée en direct, les acteurs, jeunes pour la plupart, témoignent d’un jeu subtil, réaliste et tragique. Rencontre avec l’un d’entre eux, Thibault Hugentobler. Lire la suite Un « Dracula » inédit proposé au théâtre

Rencontre avec Elisa Shua Dusapin, une révélation métissée des lettres romandes

Le Regard Libre N° 29 – Loris S. Musumeci

En plus d’être jeune et charmante, Elisa Shua Dusapin apparaît sur la scène des lettres romandes comme une révélation envoûtante, pour sa plume délicate et son sens du métissage. De mère coréenne et père français, l’écrivain a grandi à la frontière de ces deux cultures. Ce qui a donné une tonalité multiculturelle à son premier roman, Hiver à Sokcho (2016). Il y est question de la rencontre entre une narratrice franco-coréenne dont on ne connaît le nom et Kerrand, un auteur de bande-dessinée normand. Elle, travaille dans une pension miteuse pour financer ses études ; lui, devient son hôte en quête d’inspiration. Se tisse entre ces deux êtres, que tout semble séparer, un lien empreint d’angoisse et de sensualité, de lassitude et de pudeur. Cette œuvre simple et percutante connaît un vrai succès, qui lui a valu récemment de nombreux prix.

Loris S. Musumeci : Vos origines familiales ne sont pas sans liens avec le roman. De quel joyeux métissage êtes-vous issue ?

Elisa S. Dusapin : D’emblée, il est pour moi fondamental d’établir qu’Hiver à Sokcho n’est pas une autobiographie. Le seul point commun que l’on retrouve entre la narratrice et moi, c’est l’origine franco-coréenne. Ma mère étant Coréenne et mon père Français. Je suis née en France, mais la plus grande partie de ma vie s’est déroulée ici, à Porrentruy. Ma protagoniste est en revanche née en Corée et ne connaît la France que par la littérature. Lire la suite Rencontre avec Elisa Shua Dusapin, une révélation métissée des lettres romandes

Rencontre avec Philippe Zumbrunn, l’homme le plus fou de jazz

Entretien inédit – Jonas Follonier

Cheveux blancs tirés en arrière, lunettes jaune rétro sur le nez, moustache et, si on a de la chance, cravate extravagante. Les milieux de la radio suisse-romande et du jazz le reconnaissent aussitôt. Philippe Zumbrunn, huitante-six ans, est une véritable mémoire vivante. Passionné de jazz et de radio, il est l’initiateur technique de RTN, le fondateur de Radio Framboise (et des annonces radars), mais aussi un photographe bien connu pour avoir immortalisé les grandes figures du jazz il y a plus de soixante ans. Durant tout le mois d’avril, on peut découvrir une sélection de ses plus belles photographies exposées à la Galerie YD, à Neuchâtel, dans le cadre de Jazzzed, un festival construit sur le surnom de Philippe Zumbrunn : Z. Rencontre dans les lumières sombres du Bar King à Neuchâtel.

Jonas Follonier : De quelle époque datent les photographies que vous exposez en ce moment à la Galerie YD ?

Loris S. Musumeci : Ce sont surtout les photographies de mes débuts. Pour une raison simple : ce sont les plus rares. Elles mettent en lumière des monstres du jazz, qui tous sont morts actuellement, à savoir Louis Armstrong, Billie Holiday ou encore Lionel Hampton. J’ai eu la chance de les côtoyer dans les années 1950. J’avais vingt-et-un ans lorsque j’ai pris ma première photo de jazz ; c’était en 1952. J’ai donc démarré très vite.

Cette exposition doit être importante pour vous. D’où est venue l’idée de ce projet ?

Cette exposition a d’abord eu lieu pendant trois mois à la FNAC de Lausanne. Ce fut l’événement déclencheur. Cela fait au moins trois ans que Denis Juvet, le propriétaire de la Galerie YD, me parle de son projet de monter une exposition-festival sur le jazz avec une série de concerts et de témoignages. Tout cela a mûri, et le résultat est très satisfaisant. Lire la suite Rencontre avec Philippe Zumbrunn, l’homme le plus fou de jazz

Le djihad au féminin – Rencontre avec Noémie Merlant

Le Regard Libre N° 26 – Loris S. Musumeci

Noémie Merlant est une jeune actrice française. Révélation au théâtre, elle se plaît également à pratiquer l’art de la chanson. Sa carrière n’est qu’à l’aube du succès. Après avoir joué dans les films L’Orpheline avec en plus un bras en moins et Les Héritiers, elle a été nommée dans la catégorie du Meilleur espoir féminin aux Césars de cette année, pour Le ciel attendra. Ce film raconte, sous la plume de Marie-Castille Mention-Schaar, l’histoire de Sonia (Noémie Merlant) et Mélanie (Naomi Amarger). Deux jeunes filles normales, que rien ne semble rassembler, si ce n’est un malheureux embrigadement pour le djihad. Dans une France meurtrie par la montée de l’islamisme.

Loris S. Musumeci : Qu’est-ce qui vous a poussée à jouer dans Le ciel attendra ?

Noémie Merlant : J’ai voulu prendre part à ce film pour plusieurs raisons. J’avais d’ailleurs déjà travaillé avec Marie-Castille pour Les Héritiers, ce qui m’avait énormément plu, autant sous le rapport artistique qu’humain. Cette femme traite en effet d’actualité, de jeunesse, d’espoir ; toujours avec profondeur. Lorsqu’elle m’a contactée pour Le ciel attendra, je me suis donc empressée de lire le scénario, et là j’ai pris conscience de l’ampleur du thème. Il était devenu, pour moi, simplement nécessaire d’en parler. Autrement que dans les médias. Qui avait déjà entendu parler d’un djihad féminin ? Sans doute très peu de monde. Aussi, l’avantage d’un support artistique pour traiter la grave question, c’est de toucher ces jeunes dans leur vie émotionnelle, toujours avec une bonne distance. Ensuite, je me suis sentie également prise par la mission de rendre la vérité sur l’identité des adolescentes qui partent en Syrie. Ce ne sont pas forcément des filles de banlieues, délaissées, pauvres, sans parents. Les pourcentages nous indiquent que la moitié de ces dernières sont des converties. De tous les milieux sociaux.

En fait, ce sont, pour la plupart, des jeunes filles absolument normales.

Oui, tout à fait. Elles peuvent être très bonnes à l’école, avoir des amis et des parents merveilleux. Mais Daesh pointe des questions qui nous concernent bien tous. Celles-ci portent sur le sens de la vie et les dérives de notre société de surconsommation. Les réseaux islamistes sur le web posent en réalité de vraies questions ; auxquelles ils apportent évidemment de fausses réponses. Lire la suite Le djihad au féminin – Rencontre avec Noémie Merlant

La gauche et la droite selon Olivier Meuwly

Un entretien paru dans Le Regard Libre N° 25

Les appellations politiques « gauche » et « droite » sont-elles pertinentes ? Renvoient-elles vraiment à quelque chose ? Ne devrait-on pas en user avec plus de mesure, comme le préconisait notre rédacteur en chef dans son édito d’octobre 2015 ? L’historien Oliver Meuwly, lui, considère que ces deux catégories sont indissociables de la pensée politique depuis la Révolution française et qu’elles permettent de cerner précisément les tendances qui caractérisent notre paysage politique. Dans son livre La droite et la gauche (2016), le libéral-radical vaudois rappelle l’histoire de ces deux termes tout en analysant leur signification profonde et actuelle.

La droite face à la gauche, comment est née l’opposition ?

La bipolarité s’est créée dans le cadre de la Révolution française et de la répartition des différents groupes à l’Assemblée nationale. La tradition va s’installer, et autour de la droite et de la gauche vont s’agglomérer des tendances qui pensent plus au moins la même chose. Il est important de préciser que ces blocs n’ont jamais été homogènes ni immobiles. Il y a toujours eu des droites et des gauches. Il y a toujours eu des gens qui espéraient meubler l’espace entre deux. Les idées défendues par les deux pôles évoluent au fil du temps, passant d’un camp à l’autre. On a souvent l’image que les idées naissent à gauche avant d’aller à droite. Il n’y aucune ligne rigide, il faut comprendre cette bipolarisation en prenant en compte le mouvement continu des idées. Toutefois, il y a toujours des éléments qui restent. Dans mon livre, je me focalise principalement sur l’égalité et la liberté. Liberté dans le sens de l’acceptation des inégalités. Et d’autres éléments autour, pas seulement le plan économique qui est beaucoup thématisé aujourd’hui, mais le rôle de l’Etat. Aucune partie ne nie son utilité, mais chacun voit son intervention de manière différente. Il y aura toujours deux grandes façons contradictoires de voir des problématiques. La construction du politique se fait sur la rencontre, plus au moins conflictuelle, plus au moins agressive de ces deux pôles. Et de là peut sortir une multitude de courants. C’est le système de la démocratie qui organise et canalise les discussions de manière optimale.

« L’architecture gauche/droite qui guide notre propos commence à prendre forme, entre un pôle de droite, fixé dans une vision mystique et monarchique du monde, et un pôle de gauche plus composite mais qui, globalement, se mire dans une même vision holistique de la société. Ce second pôle se scinde toutefois en deux courants : le premier en extrait la primauté d’un Etat contrôlé par des mécanismes d’une démocratie strictement égalitaire, alors que son rivale s’enivre d’une société régie non plus par des centres investis d’un pouvoir quelconque, mais par les individus eux-mêmes, immergés dans une liberté souveraine. »

Au regard de cet extrait de votre livre, seules les idées de gauche ont survécu après la Révolution ?

On dira d’une certaine façon qu’il y a eu un mouvement. Prenons l’exemple du libéralisme : à la base, il est placé à gauche. Or il n’est pas non plus dans l’esprit purement révolutionnaire. Pour Benjamin Constant et bien d’autres, la question est la suivante : comment gérer la Révolution, comment faire en sorte que l’apport de la Révolution soit le plus fructueux possible et éviter d’être absorbé par ses dérives. Il s’agit aussi de chercher comment organiser cette nouvelle liberté. Selon Tocqueville, en y instillant des éléments de l’Ancien Régime, qui permettent de la dompter, de la canaliser au besoin. La droite, elle, va reprendre une partie de ces idées-là, tout en s’adaptant à la nouvelle donne. Lire la suite La gauche et la droite selon Olivier Meuwly

Rencontre avec Nicolas Fraissinet

Le Regard Libre N° 24 – Jonas Follonier

Cela fait maintenant neuf ans que Fraissinet s’est imposé dans la chanson francophone, grâce à son album Courants d’Air. Lauréat du Centre de la Chanson en 2008, il ne fait qu’enchaîner les récompenses par la suite, jusqu’à obtenir le Prix Charles Cros en 2011 pour son second album, Les Métamorphoses. Après de grandes tournées internationales et divers engagements dans le monde de la musique, l’artiste franco-suisse présente en ce tout début d’année un nouvel album qui marque un tournant dans sa carrière. Discussion avec ce chanteur fascinant le 25 janvier dernier à Lausanne.

Le Regard Libre : Cher Nicolas Fraissinet, pouvez-vous tout d’abord nous raconter comment vous avez débuté votre carrière musicale ? Qui vous a fait confiance ?

Nicolas Fraissinet : J’ai commencé par apprendre le piano, puis j’ai très vite été attiré par le cinéma. J’ai donc fait des études cinématographiques et c’est seulement par la suite que j’ai commencé à chanter : je faisais la musique de mes courts-métrages et j’ai remarqué qu’une chanson de l’un de mes films avait eu de très bons échos. J’ai donc décidé d’en enregistrer dix autres. Un label de rap m’a ensuite repéré. Ce genre musical n’a rien à voir avec ce que je fais mais ce sont les textes qui leur avaient parlé. Ce sont eux qui m’ont donné la possibilité de faire mon premier concert. L’histoire avec eux n’a pas duré très longtemps, parce que nous n’étions pas dans la même optique musicale. A partir de ce jour où j’ai mis les pieds sur une scène, j’ai compris que c’est là que je voulais être. Lire la suite Rencontre avec Nicolas Fraissinet