Archives de catégorie : Littérature

Le « Burkini » de Maya el Hajj

Le Regard Libre N° 31 – Rebeca Negash

Une peintre musulmane déchirée entre son choix d’être voilée et son besoin d’être femme pour se sentir exister. Voici le cœur du premier roman de la journaliste Maya el Hajj. Notre article.

Femme voilée, femme forcément condamnée ?

« Et si je devais représenter par un mot la vie que je mène, je ne trouverais pas mieux que Burkini, terme créé par une femme australienne musulmane et qui concilie deux mots : Burqa et Bikini, pour désigner une tenue de bain qu’elle a conçu pour elle et pour toute femme que le voile empêche d’accompagner ses amies et sa famille à la plage.

J’ai tant de fois vu ce Burkini chez des amies voilées qui vivent dans des pays dépourvus de piscines réservées aux femmes. Mais jamais je n’ai pu m’imaginer dans une telle tenue. Soit le bikini dans des piscines réservées aux femmes, soit pas de baignade. Car ce que j’aime dans la natation c’est m’immerger dans l’eau et laisser les gouttes étinceler sur mon corps. Je vis vraiment entre deux mondes, entre mes vêtements chastes et mes idées libérées, entre un voile qui me couvre et des corps nus qui me fascinent, entre la burqa et le bikini. » Continuer la lecture de Le « Burkini » de Maya el Hajj

« Le Sang », extrait n° 7

Le Regard Libre N° 31 – Sébastien Oreiller

Chapitre II : Arrivée du fils (suite)

Ils étaient deux. Il y avait le fils et son ami. Ils entrèrent dans la grand’salle, brillants de poussière et d’éclat, en uniformes entre les portraits des ancêtres. L’un était grand et blond, avec les mêmes reflets marins que sa mère, et dans le regard la même arrogance froide ; l’autre plus petit et plus maigre, longs cheveux noirs et teint d’olive, qu’il gardait loin du soleil. Pas d’arrogance dans le regard, mais de la malice dans le sourire.

Ils avaient dû les attendre longtemps. Les filles, lassées, s’en étaient allées, et avaient déserté les lieux, subsidiaires à l’ombre de leur frère, ce frère qu’elles n’aimaient pas, et leur vision mouvante se confondait avec l’image de quelque aïeule sur la paroi, comme elles squelettique et vaporeuse. Le soleil tapant de l’extérieur avait plongé la grand’salle dans la pénombre ; on ne discernait plus les visages contre les murs. Seule la moiteur ruisselante qui perlait au bout des longs voiles blancs et des mains, humidité des vieilles demeures ou des chapelles, conservait aux corps leur réalité naturelle et pourtant volatile. Il allait prendre froid. Continuer la lecture de « Le Sang », extrait n° 7

« Le Sang », extrait n° 6

Le Regard Libre N° 30 – Sébastien Oreiller

Chapitre II : Arrivée du fils

Il y avait quelques retouches à faire. A peine. Elle passait ses mains sur le tissu souple, les hanches et les côtes, d’un œil expert, pensait-elle. Comme s’il ne remarquait rien. Elle tremblait. C’était les habits de son fils, celui qui allait bientôt arriver. Longues bottes noires, pantalons d’équitation et large chemise. Autour du cou, une cravate, assez ample, presque un foulard. Ils faisaient quasiment la même taille ; à peine était-il un peu plus petit et fin. Elle allait les reprendre. Elle en avait assez de ces habits de jardin, vieux haillons de grosse toile. Lui aussi se trouvait beau dans le miroir, presque trop bronzé dans ces habits qui sentaient l’homme, l’homme riche surtout, celui qui ne se refuse rien.

Il pouvait les garder, mais ici seulement. Les prendre au village, c’était hors de question. Pourquoi pas en fait. Non, on l’aurait vu, on aurait compris, on n’aurait peut-être rien dit, mais les autres femmes l’auraient trouvé beau, elles aussi. Non, il ne valait mieux pas. Et son fils ? Il serait jaloux, bien sûr, mais qu’importe. Ces habits, il ne les mettait plus ; c’était pour ça qu’il les avait laissés là. Il grimaça. Continuer la lecture de « Le Sang », extrait n° 6

Rencontre avec Elisa Shua Dusapin, une révélation métissée des lettres romandes

Le Regard Libre N° 29 – Loris S. Musumeci

En plus d’être jeune et charmante, Elisa Shua Dusapin apparaît sur la scène des lettres romandes comme une révélation envoûtante, pour sa plume délicate et son sens du métissage. De mère coréenne et père français, l’écrivain a grandi à la frontière de ces deux cultures. Ce qui a donné une tonalité multiculturelle à son premier roman, Hiver à Sokcho (2016). Il y est question de la rencontre entre une narratrice franco-coréenne dont on ne connaît le nom et Kerrand, un auteur de bande-dessinée normand. Elle, travaille dans une pension miteuse pour financer ses études ; lui, devient son hôte en quête d’inspiration. Se tisse entre ces deux êtres, que tout semble séparer, un lien empreint d’angoisse et de sensualité, de lassitude et de pudeur. Cette œuvre simple et percutante connaît un vrai succès, qui lui a valu récemment de nombreux prix.

Loris S. Musumeci : Vos origines familiales ne sont pas sans liens avec le roman. De quel joyeux métissage êtes-vous issue ?

Elisa S. Dusapin : D’emblée, il est pour moi fondamental d’établir qu’Hiver à Sokcho n’est pas une autobiographie. Le seul point commun que l’on retrouve entre la narratrice et moi, c’est l’origine franco-coréenne. Ma mère étant Coréenne et mon père Français. Je suis née en France, mais la plus grande partie de ma vie s’est déroulée ici, à Porrentruy. Ma protagoniste est en revanche née en Corée et ne connaît la France que par la littérature. Continuer la lecture de Rencontre avec Elisa Shua Dusapin, une révélation métissée des lettres romandes

« Le Sang », extrait n° 5

Le Regard Libre N° 29 – Sébastien Oreiller

Chapitre I : La Perte (fin)

En rentrant chez lui ce soir-là, en longeant les abords secs de la forêt, il repensa à la manière dont elle s’était présentée à lui, Pauline L****, presque absente, semblable à un spectre qu’attire la chair vivifiante. Il savait qu’elle était belle, encore jeune quoiqu’au début de sa fanaison. Pourtant, comme c’est souvent le cas pendant ce moment fugace où l’on rencontre une personne pour la première fois, et qu’on y repense par la suite, il peinait à discerner ses traits. Il la voyait comme de dos, grande, presque aussi grande que lui, ses longs cheveux blonds dénoués. Ils avaient quelque chose du vert ou du bleu de cette mer qu’il n’avait jamais vue, des cheveux qui tombaient en vagues sur son dos, presque jusqu’aux reins. Etrangement, il les voyait dénoués, même s’il était certain qu’elle avait dû les ramener en chignons au-dessus d’elle, au-dessus de son visage. Telle fut l’image qui se présenta à lui, et qu’il garda par la suite. Continuer la lecture de « Le Sang », extrait n° 5

« Le Sang », extrait n° 4

Le Regard Libre N° 28 – Sébastien Oreiller

Chapitre I : La Perte (suite)

Tels furent ses rêves quand, pour la première fois, le matin sans amour l’assaillit. Il fit ce que font tous les autres, en tous cas les plus forts, il se leva et partit à la recherche de sa jeunesse, et se remémora cet amour qu’il n’avait pas encore rencontré. Il longea les murs et quitta le village. Les bosquets d’été étaient encore frais de rosée, comme ses pas. Il poussa la porte de la cave où il s’était rendu trois jours plus tôt et vit qu’ils n’avaient rien laissé ; la pièce était vide, et le sol lisse ; il douta même qu’il y fût jamais entré. Seule la femme sépulcrale qui les avait observés, et qu’ils avaient prise pour l’épouse du mort, lui rappela les faits, en se présentant à lui, toujours aussi blanche, mais d’un aspect bien réel, quoique la chair en fût vaporeuse. Elle lui demanda qui il était. « Je suis, dit-il, l’homme qui a perdu sa jeunesse. J’ai cru l’avoir trouvée ici, mais elle n’y était pas. Et pourtant j’ai senti son odeur, celles des jeunes filles rieuses et des vignes au printemps. J’ai senti venir mon été, et mon été me brûle. » L’odeur, lui dit-elle, c’était celle des lilas et des millefeuilles que ses filles tressaient avec leurs cheveux, et c’était pour ça qu’il s’était mépris. Elle trouvait qu’il faisait frais ici ; elle était montée de la ville, de la petite ville, parce qu’il faisait trop chaud, et qu’elle aimait l’air vif de la montagne, et celui des forêts de la montagne. Elle était Mme L* ; elle l’avait connu quand il était enfant et que son père venait tailler les jardins. C’est vrai, il l’avait reconnue. Il savait que c’était une grande dame de la ville, jeune encore mais veuve, et que le sang des grandes persécutions, celles du siècle dernier, quand son père était juge, coulait dans ses veines ; elle avait l’air d’une lionne blessée dans son orgueil. Pourtant, c’était à sa voix qu’il l’avait reconnue. Il voulut partir, mais elle lui demanda de rester. « Vous cherchiez le mort, n’est-ce pas ? Il n’y en a pas ; il n’y a jamais eu de mort dans cette maison. Personne n’y est jamais né. » Elle lui demanda ce qu’il faisait. Il travaillait les champs, mais il en avait assez du soleil et de la sueur. Il voulait l’ombre. Elle le prit à son service. Bien sûr, il savait ; mais il accepta quand même. Peut-être avait-il besoin d’être aimé, peut-être aussi accepta-t-il par désespoir, par gout de l’abîme que lui avait laissé le matin sans amour. Les effluves de sa jeunesse flottaient encore dans le jardin, et il ne voulait pas les perdre. Continuer la lecture de « Le Sang », extrait n° 4

Félix-Antoine Savard et l’âme du Canada

Le Regard Libre N° 28 – Louis-Joseph Gagnon

Peu d’entre nous, Canadiens-Français et Canadiens-Anglais, connaissent nos écrivains qui, par leurs écrits, traduisirent pour leurs compatriotes l’âme de leur patrie. Félix-Antoine Savard, prêtre, écrivain-poète et folkloriste du XXe siècle, natif de Québec, est un de ceux-là. Pourquoi alors, si j’affirme que peu au Canada ne savent pas même le nom de cet auteur, hormis les quelques étudiants du pavillon dédicacé à son nom à l’Université Laval à Québec, pourquoi publier un article dans un journal suisse ?

La cause en est toute simple : son nom mérite d’être répandu à l’extérieur du Nouveau Monde. Ne désirez-vous pas, vous autres Européens, goûter le fruit d’une de vos racines ? D’autant plus que Mgr Savard (prélat et non pas évêque) fut le récipiendaire du prix de la Langue française remis par l’Académie français en 1938 pour son fameux livre Menaud, maître-draveur. Et chacun reconnaîtra dans la terre suisse un lieu favorisant hautement l’épanchement des idées et de la vie artistique de tout genre, glorieuses ou pas. Dada ou Lénine peuvent en témoigner. Continuer la lecture de Félix-Antoine Savard et l’âme du Canada

« Le sang », extrait n° 3

Le Regard Libre N° 27 – Sébastien Oreiller

Chapitre I : La Perte (suite)

Il avait pensé que la fille le soignerait, comme autrefois, avec son cortège charnel et son souffle sur sa nuque ; qu’il pourrait cueillir sur ses lèvres le goût de sa jeunesse. Mais le baiser ne lui laissa qu’un goût amer, comme quelque chose de faux. Pour la première fois, il avait volé, il avait usé de la force, de la brutalité presque, pour obtenir ce qu’il voulait. C’était peut-être ça, être un homme, et il le détestait. Faire usage de sa brutalité et l’apprécier encore plus qu’elle. Prendre et ne rien demander ; prendre et ne rien laisser.

Naguère, il avait fallu qu’elles vinssent le chercher, timide, derrière un sourire. Non pas qu’il les craignait, non pas qu’il les fuyait. Mais parce qu’il aimait se faire aimer et qu’il les aimait mieux en retour, plus faible et peut-être plus beau jusque dans l’étreinte, secrète, promesse des nuits lucides comme celle-ci. Des nuits d’été quand il fait encore chaud, et que la ferveur religieuse pousse à l’exaltation de ce qui est grand, l’exaltation dans le silence, sans plus de parure aucune que la peau nue sous les corps, dans la nuit sans voile. Continuer la lecture de « Le sang », extrait n° 3

« Le désert… c’est comme l’idée de l’éternité », mars 1970 – août 1979

Le Regard Libre N° 27 – Loris S. Musumeci

Jours fastes (6/6)

Riches et profondément attachants que ces Jours fastes s’étendant de 1942 à 1979. La correspondance des deux époux écrivains Corinna Bille et Maurice Chappaz s’achève dans les parfums d’Afrique et les couleurs d’Asie par le cinquième chapitre : « Le désert… c’est comme l’idée de l’éternité » (1970 à 1979).

L’Afrique post-familiale

« Mais le désert, Maurice, le désert… c’est comme l’idée de l’éternité qu’on ne peut comprendre avant de la vivre. »

Telle est la première impression marquante du voyage de Corinna vers l’Afrique. Le désert. Contemplé dans l’éternité d’un regard ébloui au hublot. L’aventurière n’est pas au bout de ses surprises. Elle a encore tout à découvrir du nègre continent. De plus, les retrouvailles avec son fils Blaise, établi à Abidjan pour le travail, ne sont qu’un prétexte trop heureux. Continuer la lecture de « Le désert… c’est comme l’idée de l’éternité », mars 1970 – août 1979

La ballade de Jim Harrison

Le Regard Libre N° 27 – Léa Farine

« Le plus souvent, rien de particulier ne me tracasse, du moins rien qui ne soit aussitôt rectifiable, rien d’autre que le besoin de faire un pas de côté loin de ma vie pendant un ou deux jours et de marcher en pays inconnu. Peu après l’aube, équipé d’une carte de la région, je me promène dans les champs déserts, les canyons, les bois, mais de préférence près d’un torrent ou d’une rivière, car depuis l’enfance j’aime leur bruit. L’eau vive est à jamais au temps présent, un état que nous évitons assez douloureusement. » (Jim Harisson, En Marge)

Le temps présent – voilà peut-être ce qui caractérise le mieux l’œuvre de Jim Harrison. Cet écrivain et poète américain, né en 1937 dans le Michigan et mort en 2016, use du langage comme d’un matériau brut, presque physique, qui fait voir et fait sentir sans jamais verser dans une esthétisation trop artificielle.

Son confrère Yann Queffelec écrit dans Le Nouvel Observateur en 1981 : « Le style est à lui seul un chef-d’œuvre, une leçon pour auteurs français plus habiles à sodomiser les mouches de la ponctuation, à sacraliser des arguties qu’à livrer une inspiration urgente. » Que l’auteur décrive les grandes plaines et forêts américaines, ses parties de chasse en solitaire, les grandes beuveries qu’il affectionne, ou l’existence et les rêves de ses personnages, c’est toujours avec chair, avec sang, avec bruits et odeurs – ça vit. Continuer la lecture de La ballade de Jim Harrison