Archives de catégorie : Littérature

Blaise Hofmann et ses fragments de nature authentique

Les lettres romandes du mardi – Alexandre Wälti

Quelques jouets pêle-mêle au sol du salon, les chaussures de course sur la terrasse de la maison familiale devant laquelle deux-trois monticules se succèdent avant l’étendue hivernale du lac Léman. Rapide petit tour du propriétaire aux alentours de 15h00 en ce 7 février 2018 dans la commune viticole de Reverolle, au pied du Jura. Un artisan du mot nous parle du livre qu’il a publié aux Editions d’Autre Part avec le graveur animalier Pierre Baumgart : Monde animal. Continuer la lecture de Blaise Hofmann et ses fragments de nature authentique

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« Le Sang », extrait n° 11

Le Regard Libre N° 35 – Sébastien Oreiller

Chapitre III : Départ de la mère

En portant le cercueil, le poids de la mère sur les épaules, il ne songeait même pas lorsqu’il pénétra sous la vieille nef de pierre. Il ne songea pas que peut-être il avait causé sa mort, au chagrin distillé dans son cœur par les événements de la montagne, la disparition soudaine de son fils. Il savait qu’elle connaissait tout, qu’elle n’avait jamais rien dit, mais qu’elle savait. Il avait perdu sa jeunesse ; un mois plus tard, la mère était morte. Il n’y avait rien à comprendre. L’office commença, et il s’assit devant, avec les petits frères et sœurs, qui pleuraient sans trop se rendre compte. Qu’allait-il faire avec eux ? Les envoyer au pensionnat, en ville, chez les prêtres ? Il n’en avait pas les moyens. Le pensionnat, pour eux, ce serait l’orphelinat. Ou alors, il les éduquerait, du mieux qu’il pourrait, mais il ne pourrait être à son tour et père et mère. Continuer la lecture de « Le Sang », extrait n° 11

Renouveau de la littérature romande

Le Regard Libre N° 35 – Alexandre Wälti

Nous avons débuté notre plongée dans la littérature romande par un entretien avec Xochitl Borel. Nous présentons à présent quatre auteurs romands qu’il faut avoir lus et ceux qui feront sans doute l’actualité littéraire de demain. Accueillez cet article comme un texte de recommandations de lectures ou comme une invitation à l’éveil de la curiosité de chacun.

A lire aussi : « L’oeil bienveillant de Xochitl Borel »

La création du collectif Ajar en 2012, la réédition de l’ouvrage Histoire de la littérature en Suisse romande en 2015 et la publication du premier numéro de La Cinquième Saison en 2017 démontrent un intérêt renouvelé pour la littérature romande. La revue littéraire susmentionnée s’installe sans doute dans la lignée d’Écriture, des Cahiers vaudois, de la Gazette littéraire, de l’aventure de la Guilde du livre et autres vestiges précieux d’une histoire des lettres romandes. Continuer la lecture de Renouveau de la littérature romande

Sébastien Meier et les nuits lausannoises

Le Regard Libre N° 35 – Nicolas Jutzet

Quelle bonne nouvelle ! Son troisième livre est dans la lignée des deux précédents. Haletant par sa trame et touchant par la profondeur, parfois perturbante, des personnages. L’auteur démontre une fois encore qu’il est capable de traiter avec talent de thématiques difficiles, sans tomber dans le pathos et la simplification à outrance. Après Les ombres du métis et Le Nom du père, place à L’Ordre des choses.

Il y est question de maladie physique et psychique, de drogues, de prostitution, de relations libres et de bien d’autres choses. Souvent caricaturés et ostracisés, ces thèmes deviennent, sous la plume de l’auteur suisse romand, banals et captivants. Si mal nommer les choses ajoute du malheur au monde, mal en parler fait au minimum pareils dégâts. Continuer la lecture de Sébastien Meier et les nuits lausannoises

L’œil bienveillant de Xochitl Borel

Le Regard Libre N° 35 – Alexandre Wälti

La rencontre est prévue à Vevey, le 29 octobre 2017, à 14h00. Elle attend déjà sous l’arbre devant le hall de gare et tapote du pied. Le temps est gris. Il deviendra plus clément à la fin de l’entretien. Nous parlerons notamment des patronymes, des personnages et des thématiques de son roman Les Oies de l’Île Rousseau, paru en 2017 aux Editions de l’Aire.

Ce second livre est plus ambitieux que le précédent. L’Alphabet des Anges s’articulait autour de deux personnages touchants, une mère et sa fille aveugle, tandis que Les Oies de l’Île Rousseau met en scène sept destins, entre détresse et tendresse, qui gravitent surtout dans Genève.

Les Oies de l’Île Rousseau raconte les existences entrecroisées de Mehran, Farid, Majda, Tsyori, Fiora, Eva et Eliott. Sept personnages qui n’ont, au départ de la narration, rien en commun et qui se rencontrent progressivement à la suite d’un suicide. Ce drame, bien loin d’être représentatif de l’ambiance du roman, est à l’origine de l’enquête policière d’Eliott. Cette dernière agit comme un fil conducteur de l’histoire parmi d’autres.

De l’importance du « flou identitaire » Continuer la lecture de L’œil bienveillant de Xochitl Borel

Lectures du Goncourt 2017 (épisode 2/2)

Le Regard Libre N° 34 – Loris S. Musumeci

Tiens ferme ta couronne, Bakhita, L’Art de perdre et L’ordre du jour formaient une liste de qualité en tant que finalistes pour l’irremplaçable Prix Goncourt. Le 6 novembre, c’est finalement L’ordre du jour d’Eric Vuillard qui l’emporta. Retour sur l’impression suscitée par ce court roman atypique mais puissant.

« Le Soleil est un astre froid. Son cœur, des épines de glace. Sa lumière, sans pardon. En février, les arbres sont morts, la rivière pétrifiée, comme si la source ne vomissait plus d’eau et que la mer ne pouvait en avaler davantage. Le temps se fige. Le matin, pas un bruit, pas un chant d’oiseau, rien. Puis une automobile, une autre, et soudain des pas, des silhouettes qu’on ne peut pas voir. Le régisseur a frappé trois coups mais le rideau ne s’est pas levé. »

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« Le Sang », extrait n° 10

Le Regard Libre N° 34 – Sébastien Oreiller

Intermède

Depuis la montagne, on entendait les marécages de la plaine. De ci, de là, le fleuve mal endigué laissait apparaître de petites taches qui brillaient dans la nuit et vous reflétaient. Tel une bise d’automne, le coassement des grenouilles s’envolait le long des pentes, jusque dans les chambres à coucher, tout un petit monde humide qui s’agitait le soir venu, comme un grand corps qui se tourne et se retourne, immobile. Rien de plus nonchalant que ces batraciens qui gloussaient, à quelques centimètres les uns des autres, se dévisageaient sans mot dire, gobant des mouches faciles à gober. Et pourtant, de leurs aspérités, de leur ressentiment de grenouilles s’élevait comme un chœur sinistre dans la nuit, une sorte battement irrégulier, accouplé au bourdonnement sourd des insectes. Continuer la lecture de « Le Sang », extrait n° 10

« Le Sang », extrait n° 9

Le Regard Libre N° 33 – Sébastien Oreiller

Chapitre II : Arrivée du fils (suite)

Quand il fut rentré chez lui, dans les pénates de la mère, couché sur son lit la fenêtre ouverte, endormi dans les courants de la nuit, il songea à ce qu’il devait faire. Il repensa aux dernières journées qu’il avait passées en leur compagnie, ce qu’il avait enduré pour elle. Comment, pour lui faire plaisir, il avait accompagné les deux détritus en promenade, comment elle s’était installée à même l’herbe, au bord de l’étang, dans un habit blanc, presque transparente sur le rivage. L’ombre des arbres l’avait noyée. Pendant qu’elle les regardait, pendant que les filles erraient alentour, ramassant les bouquets de petites orchidées et de gentianes pour en garnir leur chambre, eux s’étaient baignés dans cet étang froid qui descend des montagnes, détrempé du courant limpide leur chair impure, sous le regard de la mère. Cette eau, il le pressentait, souillerait bientôt les pentes montagneuses, en torrent rapide, jusqu’à se jeter dans le fleuve en contrebas, inondant la plaine de leur saleté. Les petites gens s’en désaltèreraient à l’envi. Un germe allait s’abattre sur le pays, celui du mépris qu’ils lui portaient, pendant qu’elle beurrait leurs tartines et épluchait les œufs durs. Comment pouvait-elle l’aimer sans les détester ? Lui qui respirait l’air des forêts et des écorces, et la mousse et les animaux des champs. Il détourna son regard dans les profondeurs et vit son reflet, sous lequel gisait, noyée, la jeunesse qu’il avait recherchée. Continuer la lecture de « Le Sang », extrait n° 9

Lectures du Goncourt 2017 (épisode 1/2)

Le Regard Libre N° 33 – Loris S. Musumeci

Le 5 septembre dernier, les membres de la prestigieuse académie du Goncourt avaient sélectionné quinze romans parus dans l’année. De ces quinze, huit ont été retenus le 11 octobre. La troisième sélection du 30 octobre a réduit encore le nombre des romans en lice et ce n’est que le 6 novembre que le grand vainqueur sera proclamé. Voici avis et aperçu de cinq romans de la première sélection, tous aussi riches que différents.

Nos vies, Marie-Hélène Lafon

« Ce livre ne raconte pas une histoire. Il noue, dénoue et tisse des histoires », annonce l’écrivain en présentant son roman. Tout commence par le portrait de Gordana, une jeune femme de l’Est qui travaille « en caisse quatre, au Franprix du numéro 93 de la rue du Rendez-Vous dans le douzième arrondissement de Paris. » La narratrice veut la connaître. Pour ce faire, elle imagine sa vie. Continuer la lecture de Lectures du Goncourt 2017 (épisode 1/2)

Luchini – Finkielkraut, quand deux grands hommes s’admirent

Les lundis de l’actualité – Jonas Follonier

Il existe des moments de télévision qui sont de véritables perles en direct, des instants d’intelligence et d’intimité qui rehaussent le téléspectateur. L’émission La Grande Librairie du 26 octobre dernier, sur France 5, m’a particulièrement ému, tant j’assistai à un grand moment du petit écran.

L’émission présentée par l’excellent animateur François Busnel mettait à l’honneur Fabrice Luchini. Ce comédien français devenu incontournable est venu parler de son nouveau spectacle, « Des écrivains parlent d’argent ». Fait étonnant, la star névrotique ne s’est pas emportée jusqu’aux délires hystériques (et délicieux) auxquels il nous a habitués à la télévision. Luchini fut serein, sans pour autant se travestir dans la normalité. Continuer la lecture de Luchini – Finkielkraut, quand deux grands hommes s’admirent