Archives de catégorie : Littérature

Rencontre avec Laurent Pernot, de l’Académie française

Le Regard Libre N° spécial « Langue française » – Sébastien Oreiller et Jonas Follonier

Il nous faudrait plusieurs pages de ce journal pour énumérer le parcours et les différentes fonctions de M. Laurent Pernot. Directeur de l’Institut de grec de l’Université de Strasbourg, il est membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres depuis 2012 et membre sénior de l’Institut Universitaire de France. Le 13 novembre 2014, par décret du Président de la République, Laurent Pernot a été nommé chevalier dans l’Ordre national du Mérite. Nous avons eu la chance de pouvoir l’interroger sur la rhétorique, dont il est un spécialiste internationalement reconnu.

S. O. et J. F. : La rhétorique n’a point de secret pour vous. Qu’est-ce qui vous passionne le plus dans ce domaine ?

Laurent Pernot : Personnellement, j’aime tout dans la rhétorique : l’élégance de la forme, les belles périodes, les réparties spirituelles, la discipline de l’intellect pour concevoir et ordonner les idées, l’analyse minutieuse des énoncés, la psychologie des auditoires… J’aime aussi l’élan collectif qui porte les rhétoriciens du monde entier et les fait se rassembler dans des sociétés internationales, comme la Société internationale d’histoire de la rhétorique (International Society for the History of Rhetoric), la Rhetoric Society of America, l’American Society for the History of Rhetoric, l’Organización Iberoamericana de Retórica, et tant d’autres. Mais s’il faut faire un choix, ce qui me paraît le plus important est le rôle de la culture rhétorique, des schémas et des modèles rhétoriques, dans le fonctionnement de la vie politique.

Cette passion ne doit pas toujours être facile à revendiquer.

Effectivement. Dans l’usage courant, le mot « rhétorique » est souvent péjoratif. C’est que la rhétorique suscite un double recul. Elle fait peur et elle fait pitié. Pitié, parce qu’elle est associée à une réputation de pauvreté intellectuelle, d’emphase, de sclérose et de scolastique, en raison de l’aridité des listes de figures ou du vide supposé des grilles de « lieux communs ». Peur, parce que la rhétorique est vue comme une arme redoutable, un art de tromper et de manipuler, sans préoccupation de vérité ni de moralité. Continuer la lecture de Rencontre avec Laurent Pernot, de l’Académie française

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Rencontre avec Stéphane Marti

Le Regard Libre N° spécial Langue française – Loris S. Musumeci

Stéphane Marti est professeur de littératures française et latine ainsi que de cinéma et photographie pour l’Atelier du Regard qu’il a fondé au Lycée-Collège des Creusets de Sion, en Valais. Amoureux du septième art, il préside la Fondation Fellini. Ses nombreux engagements pour l’art et la culture lui ont valu de nombreuses gratitudes telles que la médaille d’argent de l’Académie des Arts-Sciences-Lettres ou le titre de Cavaliere OSI de la République italienne. C’est un homme simple, dévoué et passionné qui répond généreusement à nos questions.

Loris S. Musumeci : Y a-t-il concurrence entre littérature et cinéma dans une société qui est désormais davantage tournée vers les écrans que plongée dans les livres ?

Stéphane Marti : J’aimerais simplement rappeler que la littérature et le cinéma ne peuvent se concevoir sous le mode de la concurrence. Le mot « littérature » apparaît au XIIe siècle et concerne le savoir issu des livres. La dimension esthétique liée au vocable de « littérature » ne prendra vraiment tout son sens qu’à l’aube du Grand Siècle pour prendre peu à peu la valeur qu’elle a aujourd’hui en tant que travail d’invention ou de réinvention des moyens d’expression et de communication de la langue, cet alliage fabuleux de l’idée avec la musique des mots. Je préfère le terme grec de poïèsis, plus puissant et plus juste, pour signifier le travail créatif de l’artiste, écrivain, musicien, peintre, réalisateur, sans oublier l’orateur qui déploie le langage dans l’espace sonore de l’agora. Notre société est noyée dans un maelström d’images et très curieusement ignore le fonctionnement et les effets de celles-ci. Les images s’accumulent et constituent aujourd’hui, du fait de l’accroissement des technologies de communication et de l’accessibilité à celles-ci, une masse incommensurable et parfaitement insignifiante : chaque usager des technologies contemporaines de communication produit des milliers d’images et de « films » où il est en général l’acteur principal du monde, ou plutôt de son monde. La lecture d’un livre est un acte de liberté, et comme l’affirmait Montaigne, une forme suprême de bonheur, un voyage intérieur vers des espaces plus vastes encore que les Amériques des conquérants. Choisir de passer un heure ou deux dans une salle obscure et entrer dans le point de vue d’un autre, adopter le regard d’un autre sur le monde s’approche aussi d’une forme de lecture, une volonté de trouver une route dans cette jungle d’images, celles qui peuvent nous faire rêver et nous arracher un moment à notre condition. N’oublions pas que le cinéma est né la même année que l’aviation, deux moyens de transport, certes fort différents, l’un esthétique, l’autre industriel, mais tout à fait capables de survoler le monde. Continuer la lecture de Rencontre avec Stéphane Marti

Ode à notre langue

Le Regard Libre N° spécial « Langue française » – Jonas Follonier

J’aimerais, en ce soir, à l’écoute d’un chant
Et ému par l’éclat de ce soleil couchant,
Rendre hommage à tous ceux qui m’ont transmis leur art,
Qui, sur le tableau noir, m’ont enseigné Ronsard,
Mais aussi à toi-même, objet de mon poème,
Qui m’offres cent façons de te dire « je t’aime » :
Je veux bien sûr parler de la langue française,
La langue de Victor, de François et de Blaise.
Toi qui fus pure antan, pendant presque cent ans,
Toi, ma raison de vivre et de mourir content
De t’avoir ressenti dans mon corps, dans ma tête,
Avec tes mots vaillants, tes charmants épithètes,
Toi, langue de Paris que l’on parle en province,
Toi, sermon des vilains et expression des princes,
Reste ce que tu es, résiste aux anglicismes,
Impose au monde entier tes particularismes.
Fais briller ta splendeur, conserve tes chimères.
De notre identité tu es la digne mère !
Un journal rend public un sentiment intime ;
Ai-je osé exposer cet amour en ces rimes ?
Oui, car c’est le plus simple et le premier qui soit.
Cette édition spéciale est consacrée à toi.

Ecrire à l’auteur : jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo : © poesie.tableau-noir.net

Dans l’intimité de Corinna Bille et Maurice Chappaz (Rencontre avec Pierre-François Mettan)

Le Regard Libre N° 22 – Loris S. Musumeci

Jours fastes (1/6)

Par cet entretien littéraire, nous ouvrons une série de six épisodes se penchant sur la correspondance des deux écrivains valaisans Corinna Bille et Maurice Chappaz, publiée cette année aux éditions Zoé sous le titre : Jours fastes, Correspondance 1942 – 1979. Pierre-François Mettan, professeur de français et d’anglais au Collège de l’Abbaye de Saint-Maurice, a travaillé durant quatre ans à la réalisation de cet ouvrage épistolaire d’une richesse unique. Passionné de littérature, il connaît les deux auteurs comme ses propres parents. Nous ne pouvions alors que le rencontrer.

Loris S. Musumeci : Quel désir vous a poussé à vous pencher sur la correspondance entre Corinna Bille et Maurice Chappaz ?

Pierre-François Mettan : Tout a commencé lorsque j’étais étudiant au Collège de l’Abbaye de Saint-Maurice. Mon professeur avait invité Maurice Chappaz. Sa rencontre fut extrêmement marquante. Cet homme joyeux, volubile, s’intéressait à nous. Maurice Chappaz était alors en rupture avec différentes institutions, notamment avec le Nouvelliste ; ce qui fit que nous le prîmes en sympathie. Avez-vous d’ailleurs le souvenir du « Vive Chappaz ! » peint sur la façade d’une falaise à Saint-Maurice ? Des étudiants de ma classe (promotion de 1976) avaient volé des pots de peinture à la police, le premier avril, pour inscrire ce cri du cœur visible depuis la ville. Tous les journaux suisses en avaient parlé ! Voilà comment j’ai commencé à connaître, lire et aimer Maurice Chappaz. Par la suite, la figure de Corinna Bille m’a aussi passionné. On me demande lequel des deux je préfère. Je dois vous avouer que j’apprécie autant l’un que l’autre. Ils sont très différents. Maurice, c’est un poète. Tout ce qu’il dit a du poids dans la réalité, dans sa propre vie. Corinna quant à elle est toujours dans la fiction ; elle raconte des histoires et s’intéresse à d’autres vies que la sienne. Il est, à vrai dire, intéressant de comparer leurs manuscrits pour comprendre leurs différences de genre et de style. Le premier a une petite écriture, ses textes sont remplis de corrections et de rajouts. La seconde écrit d’un seul trait ; son écriture glisse et coule, elle va de l’avant spontanément. Continuer la lecture de Dans l’intimité de Corinna Bille et Maurice Chappaz (Rencontre avec Pierre-François Mettan)

« Le Misanthrope », une amère comédie

Promenades théâtrales (6/6)

Le Regard Libre N° 19 – Loris S. Musumeci

« ALCESTE. Je veux que l’on soit homme, et qu’en toute rencontre
Le fond de notre cœur dans nos discours se montre
Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments
Ne se masquent jamais sous de vains compliments. »

C’eût été bien dommage de ne pas trouver de place à l’inimitable Molière dans au moins un des épisodes consacrés à l’art théâtral. Me voici alors avec Le Misanthrope, un chef-d’œuvre présenté à la cour du bon Roy Louis en 1666. Mais quelle pièce étrange ! On ne sait s’il faut rire ou s’inquiéter. Les éléments du ridicule y sont en effet soigneusement estompés, pour laisser place à de plus sérieuses questions, telles que la mesure de l’honnêteté, la valeur de l’amitié ou encore le comportement adéquat en société.

Il semble superflu de raconter la trame du grand classique de Molière encore et encore, toujours et sans cesse. Pour ceux qui de leurs souvenirs scolaires subissent aujourd’hui quelques oublis, Le Misanthrope raconte l’histoire d’un misanthrope authentique, en pensées et actes : Alceste. Ce dernier vit dans une société plus mondaine que les mondanités, où le compliment mignon et respectueux a toujours sa place, où la trahison est une coutume, la médisance un jeu et le sourire un masque. Continuer la lecture de « Le Misanthrope », une amère comédie

« Rhinocéros » ou le totalitarisme

Promenades théâtrales (5/6)

Le Regard Libre N° 18 – Loris S. Musumeci

«BERENGER. […] Contre tout le monde, je me défendrai! Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu’au bout! Je ne capitule pas!
Rideau»

Certaines pièces de théâtre expriment quelque chose de tellement fort, violent ou dur, qu’elles laissent le spectateur abasourdi, collé au siège, ne sachant que dire, que faire, hésitant entre le rire ou la larme. Le Rhinocéros d’Eugène Ionesco incarne justement ce type de théâtre; aussi la lecture seule de la pièce suffit-elle pour rester muet de stupeur et hurlant à la révolte.

L’histoire est ambiancée dans une typique petite ville de province. Le début est calme, paisible, il sent le pastis sur une terrasse ensoleillée. Midi approche, les compagnons Jean et Bérenger apparaissent sur scène chacun de leur côté pour prendre un verre au café proche de l’épicerie. On entend, par dessus la discussion des deux ainsi que des autres habitants du quartier, le silence estival de la chaleur qui craquèle le sol immobile et sec. Lorsque soudain, s’impose à l’ouïe de plus en plus fort le bruit dévastateur d’un animal qui semble être toujours plus près; le tout accompagné d’un long barrissement. Un rhinocéros!

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L’« Orestie », une tragédie familiale

Promenades théâtrales (4/6)

Le Regard Libre N° 17 – Loris S. Musumeci

« ELECTRE. Ô souci bien-aimé du foyer de ton père, espoir longtemps pleuré d’un rejeton sauveur, va, fais appel à ta vaillance et tu recouvreras le foyer paternel. Ô doux objet, qui retiens quatre parts de ma tendresse ! le Destin veut qu’en toi je salue un père, à toi revient l’amour dû à ma mère – elle, je la hais de toute mon âme – et à ma sœur immolée sans pitié ; et voici qu’en toi je trouve le frère fidèle qui va me rendre le respect des mortels ! Que seulement, avec la Force et le Droit, Zeus très grand me prête aussi son secours ! »

Le roi Agamemnon sacrifie sa fille Iphigénie ; Clytemnestre, femme de ce premier, tue son mari pour venger sa fille ; Oreste, fils du roi, revient de son exil pour venger la mémoire de son père en assassinant sa mère ; et les Erinyes, déesses partisanes de Clytemnestre, persécutent Oreste pour la mémoire de leur protégée. Si les drames d’Agamemnon, des Choéphores et des Euménides, qui dans l’ensemble font une seule tragédie, l’Orestie, peuvent se résumer en ces meurtres familiaux, le chef-d’œuvre d’Eschyle présenté dans la noble et haute Grèce du printemps de l’an 458 avant Jésus-Christ demeure plus profond et important qu’il ne semble. Continuer la lecture de L’« Orestie », une tragédie familiale

Dérèglements de contes

Promenades théâtrales (3/6)

Le Regard Libre N° 16 – Loris S. Musumeci

« LE BARDE. Si j’abonde dans le sens de Javotte, certains d’entre vous veulent que les contes changent et d’autres non ? »

[…]

« LE BARDE. On pourrait combiner les deux. On garde les mêmes histoires pour que la tradition soit maintenue. Et en contrepartie vous vous échangez les costumes et les rôles. Comme ça, ceux qui veulent changer, vont pouvoir vivre des aventures qui ne sont pas les leurs et ceux qui ne veulent pas changer vont se retrouver avec des histoires qui perpétuent la tradition. Et les générations à venir vont continuer à lire les contes de fées qu’on a toujours lus ! »

Loin des enjeux vitaux et graves d’une tragédie, nous passons à la légèreté d’une comédie inédite : Dérèglements de Contes à Pergrimland. Cette pièce a été écrite dernièrement par Cédric Jossen, un valaisan passionné de théâtre, qui, peu à peu, est en train de devenir un véritable professionnel. Quatre représentations sillonnèrent le Valais entre février et mars de cette année à la plus grande joie du public qui ne manqua pas de passer un beau moment de rires et de divertissement. Continuer la lecture de Dérèglements de contes

Le récit de Sion par son président (Rencontre avec Marcel Maurer)

Le Regard Libre N° 16 – Jonas Follonier

Marcel Maurer est le président de Sion depuis janvier 2009. Il finira son mandat en fin d’année 2016 et a déjà annoncé qu’il ne se représenterait pas. Il y aurait beaucoup à dire sur son bilan très positif, mais c’est pour son livre « Sion… La Vie » paru en décembre 2015 que Monsieur Maurer nous a aimablement reçus dans son bureau.

Jonas Follonier : Tout d’abord, d’où est née l’idée de réaliser un ouvrage sur Sion ?

Marcel Maurer : Cela fait longtemps que l’idée me trotte dans la tête. Sion est une belle ville, dotée de bons photographes, et il se trouve que j’aime écrire. Quand j’étais plus jeune, j’écrivais déjà dans des petites revues par exemple. Je prévoyais d’écrire quelque chose à la retraite. Il y a eu ensuite la rencontre avec Claude Coeudevez, et l’aventure est donc arrivée plus vite que prévu. Continuer la lecture de Le récit de Sion par son président (Rencontre avec Marcel Maurer)

En pleines « Forêts »

Promenades théâtrales (2/6)

Le Regard Libre N° 15 – Loris S. Musumeci

« EDMOND. Ma mémoire est une forêt dont on a abattu les arbres. »

Forêts. Une quête tragique pour retrouver les arbres abattus et ainsi reconstruire l’histoire de femmes, d’hommes, de fils, de pères, de frères : d’une famille à l’héritage en ruines, tel un crâne fracassé dont il faut recomposer les morceaux.

La pièce appartient à la tétralogie du Sang des promesses de Wajdi Mouawad. Elle en est la troisième tragédie, réalisée en 2006 ; la première étant Littoral (1997), la deux-ième Incendies (2003), la quatrième Ciels (2009). Selon l’auteur, sans comporter « une suite narrative, ces histoires, puisqu’il s’agit d’histoires avant tout, abordent, de manière différente et, j’ose l’espérer, de manière à chaque fois plus complexe et plus précise, la question de l’héritage. Celui dont on hérite et celui que l’on transmet à notre tour. » Continuer la lecture de En pleines « Forêts »