Red, Bond, Blue: le rouge et le bleu dans le nouveau 007

Article inédit – Anaïs Sierro

Mourir peut attendre est un adieu à l’acteur Daniel Craig autant qu’à James Bond et tout ce qu’il a représenté. Une interprétation de deux couleurs – le rouge et le bleu – présentes en filigrane tout au long du nouveau 007 permet de mieux comprendre ce qui peut engendrer ce sentiment.

On l’a tant attendu. Il est là. Le 25e opus de la saga James Bond et celui qui dit au revoir à son interprète, devenu historique, Daniel Craig. On y retrouve donc le Spectre, les Aston Martin, l’humour «so british» et les courses-poursuites légendaires de plus de 50 ans. Or, le studio MGM, récemment racheté par Amazon, a voulu réinventer le personnage et l’identité visuelle de cet univers. Un seul mot d’ordre: le XIXe siècle. Parmi ces changements, relevons d’abord celui-ci: jamais nous n’avons autant plongé dans les émotions et la vie personnelle de James Bond, qui se révèle être éperdument amoureux d’une seule femme et père.

L’autre grande actualisation, c’est la venue d’une colorimétrie et d’un graphisme contemporains. Et ce dès le générique. Celui-ci rend d’abord hommage au tout premier générique de James Bond contre Dr. No, avec de gros points de couleurs animés, très années 60. Mais il dévoile ensuite et surtout deux couleurs qui vont réapparaitre sporadiquement durant tout le film: le rouge et le bleu. Des ambiances étalonnées jusqu’aux vêtements des membres du MI6 sur certaines scènes, en passant par les fioles de l’arme fatale Héraclès. Il vaut la peine de se demander à quoi rime ce choix et sa symbolique.

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Le commander Bond

Si James Bond est plus connu pour son matricule d’agent secret, historiquement, il fut un ancien commander, engagé dans la Royal Naval Reserve, durant la Seconde Guerre mondiale. Impossible donc de ne pas voir dans le bleu et le rouge un clin d’œil évident aux couleurs de la Royal Navy, ainsi que, par extension, à celles du drapeau britannique Union Jack. Et si on pouvait croire à un simple clin d’œil hommage au passé de l’espion, il n’en est rien. En effet, dès le début, James Bond «retraité» se présente en tant que commander Bond, travaillant pour la CIA. Et c’est un détail important: l’homme endosse non seulement un autre costume, mais aussi d’autres habitudes, comme consommer du whiskey et non une «Vodka Martini au shaker et pas à la cuillère». Cela fait plusieurs opus que le whiskey Macallan est présent, mais il l’est souvent lorsque Bond est hors mission ou «en retraite». Preuve en est que l’agent secret est présenté ici bien loin de son statut d’agent double.

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Perte de matricule, attribué à la nouvelle agente du MI6 Nomi (Lashana Lynch), costume d’espion rangé au placard, personnage dénué de ses caractéristiques mythiques, James Bond est tristement banalisé, démystifié. Et pour les puristes, c’est difficilement acceptable. 

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Même si la production témoigne de la volonté de le rendre plus humain dès l’arrivée de Daniel Craig, le commander Bond dans Mourir peut attendre est décevant. Trop humain, trop monogame, trop responsable, trop peu charmeur, dragueur, joueur… Mais où est donc passé l’agent 007 de Ian Flemming? On est touché par le personnage et son histoire, mais ça n’a rien à faire dans un opus de James Bond. Etre contemporain, oui, car ça fait partie de l’histoire de James Bond, surtout dans la problématique. Mais vouloir être trop contemporain, non. On soupçonne un certain désir de plaire à un large public. Même à ses détraqueurs. Ce qui est pire encore, car James Bond, c’est un mythe qui bouscule la morale et qui donc fait débat. C’est une fiction. Et les fictions, rappelons-le, ont leur réalité embarquant un imaginaire et un parti pris. 

Sang chaud, sang-froid

La symbolique du rouge et du bleu ne s’arrête pas là. Nous soupçonnons un lien avec les couleurs qui symbolisent le sang dans tous les manuels d’anatomie. Ainsi, la métaphore serait tout trouvée: le rouge pour le sang chaud et l’amour, et le bleu pour le sang-froid et le flegme. Là encore, cette nuance nous présente la double-personnalité de James Bond dans cet opus. Pour un agent double, c’est plutôt évident, pourrions-nous dire avec une tentative d’humour «so british». Voyons pourquoi ce n’est pas forcément un bon choix.

Le sang-froid de Bond est plus que présent lors des nombreux combats dans l’opus, ce qui n’est pas pour nous déplaire. On aime le charme de ces courses-poursuites à n’en plus finir, les combats au corps à corps plus périlleux les uns que les autres. Et si ces derniers sont de plus en plus hollywoodiens, on arrive à l’accepter, car quelques codes demeurent. La pudeur de la violence, rappelant l’interdiction de montrer une goutte de sang dans les premiers opus de Bond, mais aussi l’invraisemblance de la capacité à toujours s’en sortir et l’humour bondesque aux punchlines pre-mortem disséminé ici et là: on aime et on en redemande.

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Le sang-chaud est, lui, plus problématique. Car il renvoie à l’amour, au côté «humain», à la morale. Et, tragiquement, à la nouvelle facette de James Bond: l’homme aimant, sensible, raisonnable. D’ailleurs, dès les premières minutes, le scénariste nous propose une scène de Madeleine Swann (Léa Seydoux) et James Bond dans une belle Aston Martin, amoureux sur une route au soleil couchant, et où James Bond refuse même d’accélérer, car pourquoi se presser… Mais oui, pourquoi aurait-il fallu se presser quand le film dure presque trois heures et qu’une scène kitsch en moins n’aurait rien changé du tout à la qualité du film? Réponse: pour éviter plusieurs réactions de rires de spectateurs dans la salle. Et lorsque l’histoire éloigne Swann de 007 et que débarque une James Bond girl, Paloma (l’excellente Ana de Armas), aux codes mythiques, mais bien plus puissante, on est satisfaits. Le meilleur moment du film. Trop court. Trop vite oublié, noyé dans l’américanisation et l’humanisation du reste.

La révérence de Craig, celle de Bond aussi 

On ressort tout de même émus, éblouis, mais terriblement déçus. Déçus et tristes. Tristes de voir filer ce qui fait James Bond avec l’acteur Daniel Craig. Tristes de constater que beaucoup plus de qualité aurait pu être réunie pour un 25e opus marquant. Entre autres déceptions s’ajoutant à la médiocrité du scénario, l’actrice Léa Seydoux, qui n’amène pas ici son meilleur jeu, la mort trop simpliste de Blofeld (Christoph Waltz) et le personnage de Safin (Rami Malek) faiblement exploité. Tout cela cependant rattrapé par l’excellence de la photographie qui ne nous déçoit à nouveau pas. Et petite joie thématique, la référence au dieu Héraclès et à sa mort. Celle du mythe est bel et bien actée.

Ecrire à l’auteure: anais.sierro@leregardlibre.com

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