S’intéresser aux autres: la base du journalisme

Le Regard Libre N° 72 – Jonas Follonier

C’est sans doute l’une des causes les plus importantes à défendre actuellement: celle du pluralisme. Depuis quelques années, les ravages du politiquement correct (il y a des choses qu’on a le droit de dire et des choses qu’on n’a pas le droit de dire), du prêt-à-penser (évitez-vous de réfléchir en reprenant sans esprit critique des idées préparées pour vous) et de la mode intellectuelle (ce qu’il faut dire pour «faire bien») sont en train de scier la branche sur laquelle est assise la possibilité même de la discussion démocratique, de la controverse civilisée.

Les médias et les universités sont des exemples parfaits de lieux où le pluralisme est en voie d’extinction. Alors bien sûr, il n’en va pas de tous les médias ni de toutes les universités, et évidemment que le pluralisme n’est pas absent au sens strict. La réalité est bien plus vicieuse: il s’agit d’une atmosphère générale guère propice aux idées différentes de l’idéologie dominante. Non seulement règne une censure plus ou moins masquée, mais nous en sommes déjà au stade de l’auto-censure.

La célèbre journaliste française Anne Nivat l’a affirmé le mois dernier sur le plateau de «C à vous»: ses confrères s’intéressent de moins en moins aux individus qui ne pensent pas comme eux. Voici une partie des propos courageux qu’elle a tenus: «Depuis quand les journalistes ne devraient interviewer que ceux qui partagent leurs valeurs? […] Le journalisme, c’est s’intéresser à tout le monde. Poser des questions à quelqu’un dont on ne partage pas les opinions, ça ne veut pas dire qu’on est d’accord avec lui.»

Mais l’affaire est encore plus grave que cela: interviewer quelqu’un avec qui l’on est plutôt d’accord, mais qui ne serait pas du camp du bien, est déjà passible d’une amende pour délit de mal-pensance. Ne revenons même pas sur les personnes ou les thèmes concernés, parce qu’en fait, il ne devrait tout simplement y en avoir aucun. La liberté d’expression trouve son pendant dans le journalisme qui se doit de relayer les opinions de tout un chacun – pour autant qu’elles présentent un intérêt journalistique et qu’elles n’entrent pas dans la sphère de l’illégalité, évidemment.

La levée de boucliers que suscite l’utilisation du terme «islamo-gauchisme» est ô combien représentative de la paresse intellectuelle qui saisit bon nombre de nos élites académiques et médiatiques. Au lieu, par exemple, de s’intéresser au phénomène dénoncé par la ministre française Frédérique Vidal qui serait une instrumentalisation idéologique de certains enseignements universitaires, la plupart des éditorialistes et représentants des facs préfèrent dire: «l’islamo-gauchisme est un concept flou qui a été forgé par l’extrême droite».

L’extrême droite, n’est-ce pas aussi devenu un concept flou? Discréditer autrui en le couvrant d’anathèmes, ça suffit. Préférons le débat.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

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