La dernière chronique de Roland Jaccard: «Jacques Lecarme et moi»

Le Regard Libre N° 77 Roland Jaccard

Chaque mois, retrouvez la chronique d’une des personnalités qui nous font le plaisir de prendre la plume en s’alternant. L’écrivain Roland Jaccard relate son film préféré, aussi peu crédible qu’il n’est politiquement correct: le film de sa vie.


Ou du moins, il le relatait. Roland Jaccard, tenant parole à l’égard de ce qu’il annonçait de livre en livre, est décédé en homme libre le 20 septembre dernier, quelques jours avant ses 80 ans, l’âge auquel son père et son grand-père s’étaient donné la mort. Ce texte est sa dernière chronique pour Le Regard Libre.


Jacques Lecarme, professeur honoraire de littérature à La Sorbonne, ami de Serge Doubrovsky (on ignore en général que c’est lui qui a érigé l’auto-fiction en genre littéraire) et critique littéraire hors pair (sartrien, tendance Drieu), m’a fait remarquer après avoir lu mon journal intime qu’il doute que je sois un lecteur avide: le goût pour les aphorismes exclut une addiction à Balzac, Tosltoï ou Dostoïevsi. Je n’ai pu que lui donner raison. Il n’est pas sûr non plus que j’aie lu intégralement les livres que j’ai recensés ou ceux que j’ai édités. «Les bons critiques, ajoute-t-il, sont ceux qui dégainent le plus vite, en limitant au minimum le temps de la lecture à quelques prélèvements homéopathiques.» J’irai même plus loin: celui qui n’arrive pas à déceler en moins d’une page l’orientation sexuelle et politique, voire le compte en banque, de l’écrivain dans lequel il est plongé, devrait s’abstenir de pérorer sur la littérature.

Jacques Lecarme apprécie mon apolitisme profond et tranquille qui n’est pas comme chez Cioran la couverture d’une apostasie. Je lui laisse la responsabilité de cette affirmation: il y aurait tant à en dire. En revanche, comment ne pas lui concéder que l’indifférence à la politique correspond à ce fait constant que nous nous foutons tous éperdument du bien public, sauf quand nous briguons des responsabilités politiques ou une gloriole littéraire. Mais il faut vraiment tomber bien bas pour vouloir devenir conseiller municipal ou ministre de la République. Dictateur à la limite….

N’ignorant pas mon amitié pour Gabriel Matzneff, Jaques Lecarme m’a fait remarquer qu’il y a quand même des problèmes d’évaluation littéraire. Il m’a raconté qu’une de ses étudiantes était tombée amoureuse de Gabriel Matzneff et s’était offerte à lui: il l’avait trouvée trop âgée. Elle s’était dédommagée en faisant un exposé sur la vie et l’œuvre de son idole. «J’ai donc lu et étudié l’œuvre matznévienne, poursuit Lecarme. Il n’y a là aucune valeur intellectuelle ou stylistique, rien qu’une posture d’arrogance et une parade de prédateur de petites filles. Il est peut-être beau, mais il est très con. Il ne suffit pas de faire la sortie des lycées pour devenir un écrivain. Montherlant qui fut son maître et protecteur avait un immense talent, Matzneff ne lui a emprunté que des tics d’imposteur.» Je me suis souvent demandé si moi aussi je n’avais pas fait qu’emprunter des tics d’imposteur non à Montherlant, mais à Cioran. Il est vrai qu’il m’y encourageait.

Ce qui a troublé Jacques Lecarme, c’est comment mon amour pour L. m’a conduit à un retournement du mythe de Pygmalion, comment j’ai été selon lui pygmalionisé et dépassé par ma création. L’ai-je vraiment été que je m’en féliciterai. J’ai cru à son génie précoce, mais j’avoue avoir un peu de peine à la lire maintenant qu’elle est devenue une femme de lettres. Quoi qu’en pense Lecarme – dont je suis très fier, après l’avoir lu attentivement (ça m’arrive) d’avoir édité Le bal des maudits –, je préfère l’insouciance et la légèreté de Gabriel Matzneff à l’écriture trop travaillée de L. C’est d’ailleurs un défaut typiquement féminin: prendre les choses trop au sérieux. Une exception: Françoise Sagan.

Je laisse la conclusion à l’ami Jacques Lecarme, même s’il estime que l’amitié, de toute manière, est un impossible et un irréalisable: «Chaque écrivain est un crocodile barbotant dans son marigot. De temps en temps, ces prédateurs feignent de chasser en meute. C’est une vaine illusion: tuer les concurrents et rester le seul mâle du troupeau qui s’approprie toutes les femmes, voilà le principe de survie et la pulsion fondatrice.» Freud ne pensait pas autrement, moi non plus d’ailleurs. Mais c’était le monde d’avant…

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