«La ballade de Buster Scruggs», une chouette ballade des frères Cohen

Le Netflix & chill du samedi – Ivan Garcia

Lorsque les réalisateurs de No Country for Old Men s’attaquent au genre du western, ça fait des étincelles. En revisitant les mythes que l’on a sur le Far West à travers la forme du conte, La ballade de Buster Scruggs s’avère une pépite d’or(iginalité) : ce film a le mérite d’amuser et de nous confronter à la mort. A nous de trouver les ressources pour y faire face. En route vers l’Ouest, compagnons!

Sur une table, un livre de contes intitulé La ballade de Buster Scruggs et autres histoires s’ouvre pour entraîner le spectateur-lecteur dans six aventures touchant à la conquête de l’Ouest. Tenez-vous bien, on va vous raconter Il était une fois dans l’Ouest, ou quelque chose qui y ressemble un peu. Le fait de fragmenter le long-métrage en six histoires différentes paraît un peu étrange, surtout lorsqu’on est habitué à des films à une seule histoire. Mais les histoires qui nous sont montrées ne nous sont pas inconnues. Et c’est ce qui fait que, même si c’est court, on comprend tout. On reconnaît.

La mort de nos idoles

Six histoires, six personnages que l’on suit et qui évoluent. Un cowboy qui tire plus vite que son ombre, un condamné à mort pendu deux fois, un forain et son orateur, une jeune fille en route vers une ville lointaine, un chercheur d’or en quête de richesses, une diligence remplie de sympathiques passagers… La fresque dressée par les frères Cohen recouvre toute la mythologie qui nous vient de l’Ouest. Avec ses laideurs et ses beautés. Toutes ces figures rencontrées par le passé, un samedi matin devant la télé, à regarder par exemple les films de John Wayne, de Clint Eastwood, ou encore simplement le dessin animé Lucky Luke. Et c’est ce qui plaît. Nos idoles, maintes fois admirées durant l’enfance, nous pouvons désormais les admirer avec un regard d’adulte.

La ballade de Buster Scruggs, ce n’est pas seulement regarder les mêmes films qu’auparavant. Comme les enfants ont grandi, on peut désormais passer aux choses sérieuses. Voir derrière la naïveté, l’innocence et creuser les choses. En général, nos héros – quel que soit le pétrin dans lequel ils s’étaient fourrés – finissaient par s’en sortir, par gagner, en deux coups de pistolet et avec une bouteille de whisky. Souvent, ils infligeaient la mort et ne vieillissaient pas. Mais là, comme «on est grand», comme on dit, on voit que nos anciens héros étaient quand même humains. Des clichés, certes, mais qui sont confrontés à la mort. Le film des frères Cohen joue sur cette particularité en faisant en sorte que chaque personnage d’histoire soit touché par la mort. Celle d’un être cher ou encore sa propre mort.

Dans la première histoire, un cowboy fringant et chanteur, nommé Buster Scruggs, est le tireur le plus rapide de l’Ouest. Il vogue sur son cheval, en chantant et en tirant, à la recherche de sensations fortes. Mais sera-t-il toujours le meilleur? C’est là toute la question. Comme dit le dicton, on trouve toujours plus fort que soi. Dans la deuxième histoire, un voleur tente de braquer une banque mais n’y parvient pas. Condamné à être pendu, celui-ci vivra une drôle d’histoire. Quitte à être pendu deux fois. Les six histoires du film viennent donner une touche de réalisme à cet Ouest que l’on a idéalisé durant notre enfance. Un lieu et une époque qui étaient tout de même cruels, violents et sauvages.

La fatalité du temps

Esthétiquement, les codes du western sont maîtrisés, tant du point de vue des décors assez traditionnels que des personnages. Lorsque le chercheur d’or arrive dans sa vallée, c’est d’une beauté admirable. On s’y croit vraiment. L’ironie déployée par les réalisateurs dans leurs histoires relève la cruauté de l’existence, ainsi que la punition de l’arrogance déployée par certains des protagonistes. On ne peut s’empêcher de méditer sur ces questions. Voir La ballade de Buster Scruggs m’a fait prendre conscience que, souvent, on oublie que le temps passe. Et qu’il faudrait savoir ce qu’on veut car, parfois, on se trompe de route, voire d’envie. La punition est rude ensuite.

Dans l’une des histoires, un forain s’occupe d’un jeune qui n’a ni jambes, ni bras, mais est un brillant orateur qui donne des spectacles. A chacune de ses représentations, il déclame avec fougue des textes poétiques, bibliques ou encore historiques. Le public est séduit par son talent. Mais plus il se produit et moins il y a de spectateurs à ses représentations. Jusqu’au jour où le forain décide de le remplacer par une autre attraction – une poule savante – plus lucrative. Peut-être qu’au fond la morale de ce long-métrage est la même que celle du poème que récite l’orateur à chaque intervention. La morale du sonnet Ozymandias de Percy Bysshe Shelley:

«Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois.
Voyez mon œuvre, ô puissants, et désespérez!
A côté, rien ne demeure.»

Plus l’on est puissant, arrogant ou admiré, moins l’on se rend compte que le temps passe et que, fatalement, on l’a perdu à faire des choses insignifiantes. Reste-t-il le désespoir? Non. La ballade de Buster Scruggs n’est pas un film pessimiste. Malgré certains passages assez noirs venant relativiser notre vision enfantine de l’Ouest, certaines histoires finissent bien et apportent même une touche d’espoir et de gaité. A l’instar du chercheur d’or des frères Cohen, il faut que chacun trouve son trésor. Et alors là, tout ira pour le mieux avec le meilleur de l’Ouest.

Crédit photo: © Netflix

Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

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