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Comment ne pas être conservateur-libéral-socialiste?4 minutes de lecture

par Jonas Follonier
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Jonas Follonier © Nathanaël Schmid pour Le Regard Libre

«”Avancez vers l’arrière s’il vous plaît!” Telle est la traduction approximative d’une injonction que j’entendis un jour dans un tramway de Varsovie. Je propose d’en faire le mot d’ordre d’une puissante Internationale qui n’existera jamais.» Dans son article «Comment être “conservateur-libéral-socialiste”. Credo» paru dans la revue française Commentaire en hiver 1978-1979, le philosophe polonais Leszek Kolakowski, dissident exilé à Oxford, propose une définition du libéralisme, du conservatisme et du socialisme les rendant compatibles et déterminant un cap à suivre. Cette brève réflexion à la grande postérité s’inscrit, faut-il le souligner, dans le contexte de la guerre froide et de la mémoire vive des événements tragiques du XXe siècle.

Kolakowski attribue à chacun des trois courants trois thèses fondamentales. La toute première: «Un conservateur croit fermement que, dans la vie des hommes, il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais d’améliorations qui ne soient payées de détériorations et de maux; aussi, lorsqu’on envisage un projet de réforme tendant vers un mieux, il faut en déterminer le prix.» Si cette croyance semble assez évidente sitôt qu’elle est formulée, reconnaissons qu’elle est rarement formulée, du moins pas aussi explicitement. Un vrai progrès est une évolution dont les gains rapportés sont supérieurs aux pertes occasionnées. Cette appréciation a le mérite de poser le cadre de tout débat politique, qui est une pondération. Ce n’est pas le progrès qui détermine les choix politiques, ce sont les choix politiques qui déterminent le progrès. D’où certaines difficultés que pose le terme – très usité – de progressisme.

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De plus, pour le conservateur, il n’y a pas de raison de penser qu’une destruction des structures traditionnelles existantes améliorerait la situation de la société. Il postule en outre que l’institutionnalisation de vertus comme l’amour ou l’altruisme conduit au despotisme.

Les idées attribuées au libéral et au socialiste sont quant à elles relativement convenues. Pour le premier: la légitimité de l’Etat dans son rôle de garant de la sécurité et la nécessité de la concurrence. Pour le second: la pertinence de la régulation de l’économie pour le bien des plus démunis, à condition que ce levier soit contrebalancé par des pouvoirs intermédiaires et encadré par la démocratie représentative.

«Pour autant que je puisse en juger, écrit Kolakowski, ces idées directrices ne se contredisent nullement. On peut donc être un conservateur-libéral-socialiste, ce qui revient à dire que ces trois qualificatifs représentent désormais des options qui ne s’excluent pas mutuellement. Quant à la grande et puissante Internationale que je mentionnais au début, elle n’existera jamais parce qu’elle ne peut promettre aux gens qu’ils seront heureux.»

On pourra s’interroger sur cette vision pessimiste de l’auteur sur le succès de sa proposition. On pourra également questionner les définitions qu’il donne du conservatisme, du libéralisme et du socialisme. Mais dans le cas où l’on accepte ses définitions, l’idée d’une compatibilité entre les trois théories politiques peut difficilement être réfutée. Aussi et surtout, elles peuvent même paraître séduisantes. Aux conditions fixées par Kolakowski, comment ne pas se sentir conservateur-libéral-socialiste?

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Voilà bien de quoi inspirer ces trois familles de pensée, qui auraient certainement tout intérêt, sur le plan de la clarté et de la cohérence, à rendre leur vision du monde plus sophistiquée. Cela vaut aussi pour les mouvements qui se réclament d’un dépassement de ces idéologies. Lire et relire les grands penseurs d’Europe et du monde ne sera jamais de trop. Notre dossier sur les clivages politiques d’aujourd’hui, contenu dans notre nouveau numéro, ne déroge pas à ce crédo. Bonne lecture!

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

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Image: © Dessin de Nathanaël Schmid pour Le Regard Libre

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