Liberté d’expression maximale et alcool interdit dans l’espace public. Pornographie et pudibonderie… Il ne manque pas de paradoxes outre-Atlantique, mais ne pas chercher à les cacher s’avère moins hypocrite que de s’en croire dépourvu. Une leçon pour l’Europe.
Un voyage dans huit Etats américains: voilà de quoi être marqué par l’immensité et la variété de ces espaces. Aussi démesurées que le sont les gratte-ciels en hauteur, ces surfaces contrastent surtout avec la densité de l’espace habitable helvétique, l’une des plus élevées au monde. Un sentiment sans doute commun à tous les Suisses faisant leur premier voyage au pays de l’Oncle Sam. J’ai compris néanmoins ce que la superficialité souvent prêtée à ses habitants par les Européens disait de ces superficies à perte de vue, promesses d’aventures, d’erreurs et de succès.
Quel choc que ces longues routes désertes que nous avons sillonnées au Texas et en Oklahoma, contrebalancées par l’hyperactivité des mégapoles. Et ce n’est qu’un seul des nombreux contrastes dont cette terre a le secret. Certains prennent même la forme de paradoxes: que dire de l’écart entre la liberté d’expression maximale et le port d’armes autorisé, d’un côté, et l’interdiction de la consommation d’alcool et de tabac dans l’espace public, de l’autre? Du règne de la pornographie comme de la pudibonderie? Du wokisme, né en opposition au racisme et qui en reprend cependant les principaux marqueurs? De la climatisation omniprésente, mais à une température exagérément basse par rapport à la chaleur extérieure?
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Même le présent, en Amérique, semble en permanence jurer avec le passé. Jusqu’à l’injurier. Ici, dans la capitale, des Juifs noirs suprématistes du groupement Black Hebrew Israelites – dont les membres se présentent comme les véritables héritiers d’Israël – hurlent au mégaphone leur haine des Blancs devant le Lincoln Memorial, où le militant afro-américain Martin Luther King avait pourtant prononcé son discours universaliste «I have a dream». Là, à Memphis, Tennessee, berceau des musiques rassembleuses du blues et du rock, ce qui était hier encore un eldorado artistique et économique est devenu une ville qui se vide d’année en année et qui compte aujourd’hui l’un des taux de criminalité les plus élevés du pays.
D’autres renversements sont moins glauques et plutôt amusants. C’est le cas de l’inversion territoriale et idéologique du Parti démocrate, qui était d’abord une formation esclavagiste et sudiste, et du Parti républicain, jadis nordiste et en faveur du pouvoir central.
A l’inverse des contradictions, qui sont par définition impossibles, les paradoxes ont la vie dure. Ils sont partout et expriment les travers de la vie humaine et le hasard de l’univers. Les Américains en semblent pétris. Individualistes, mais conformistes. Sympathiques avec tout le monde, mais amis avec personne. La liste est longue.
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Le reste du monde n’est cependant pas épargné. Tout individu est un paradoxe ambulant. Toute nation est un amas de contrastes. Les Etats-Unis font peut-être simplement moins d’efforts pour les cacher et s’avèrent donc en un sens moins hypocrites.
Le pire n’est pas de sombrer dans les extravagances, à l’américaine. C’est de penser qu’on y échappe, à l’européenne. Une leçon pour la Suisse et le Vieux Continent, trop gagnés par l’esprit de sérieux. Les Etats-Unis, terre de contrastes, nous invitent à être lucides sur nos propres paradoxes. Pour reconsidérer certaines de nos opinions ou de nos actions, et espérer échapper à l’inconséquence. Pour agir de façon plus décomplexée, afin que les choses avancent. Quitte à s’accommoder parfois de ridicule, ce qui est le lot de toute âme entreprenante.
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Ce n’est qu’un des éléments positifs de ce pays dont nous pourrions nous inspirer. Car il semblerait bien que la Suisse et l’Europe en reprennent plutôt le pire, des fast-foods au communautarisme. Et si, avant de se lamenter sur notre «américanisation», nous sélectionnions les bonnes importations des Etats-Unis? A commencer par la jovialité et l’optimisme de leurs habitants, envers et contre tout.
Diplômé en philosophie et journaliste de profession, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du Regard Libre.