Peur irraisonnée contre peur raisonnée

Le Regard Libre N° 61 – Jonas Follonier

Il existe des cas où nous avons de bonnes raisons d’avoir peur, mais nous ne devons jamais avoir peur de la raison. Et pour cause, la raison, cette faculté de pouvoir penser, réfléchir, faire des raisonnements, est l’un des signes distinctifs de l’homme et lui permet de maîtriser ses instincts animaux. Parmi ses passions, l’être humain compte la peur. Parfois justifiée, parfois non, cette émotion a trait à l’instinct de survie. La raison permet de la gouverner.

Le COVID-19 comme l’avenir de la planète peuvent nous faire peur. Or, faut-il mettre ces deux peurs sur le même plan? A en croire Aristote, grand philosophe de la Grèce antique m’ayant inspiré le premier paragraphe de cet éditorial, la crainte est la passion – c’est-à-dire l’émotion – qui se manifeste dans la perspective d’un mal jugé inévitable. Dans le cas où ce mal est jugé évitable, c’est l’audace qui nous saisit, et non la crainte.

Or, si la peur se réfère à un mal inévitable, comment peut-on songer un instant à des moyens d’agir? J’affirmerai ici que l’on peut distinguer deux sortes de peur: une peur irraisonnée et une peur raisonnée. La formule est forte, et pourtant elle me semble juste, équilibrée et facilement compréhensible. Elle découle de la théorie de la raison comme chef de bord de nos passions. Si nous admettons que quelque chose comme une faculté à peser le pour et le contre nous permet de viser le bien ou, par défaut, le moindre mal, alors il suit que même en situation de crainte absolue, il y a des manières de minimiser le mal qui nous arrive inéluctablement. Ainsi, une peur raisonnée sera une peur qui aura été gérée par l’exercice de la raison.

«Un libéral classique», me disait un ami le mois dernier, «c’est-à-dire un radical», ajoutait-il en souriant, «est celui qui prend en compte tous les sujets.» Cette phrase m’a marqué et je crois qu’elle représente l’inverse même des activistes pour le climat clamant avec le Prix Nobel de chimie Jacques Dubochet que le climat est le seul thème sur lequel nos gouvernants doivent agir. Le rapport avec mon sujet? Eh bien, faire preuve d’une telle déraison – placer l’environnement comme domaine d’action exclusif – est le signe d’une défaite face à la peur. A cette pensée dirigée par la peur, pourquoi ne pas préférer une peur digérée par la pensée?

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Une peur digérée par la pensée serait en l’occurence une inquiétude pour le futur des générations à venir à laquelle on répond par une réflexion politique générale, incluant tous les paramètres. Et si possible sans vision spontanée. Là où par contre les fidèles de Greta touchent juste, c’est qu’il faut penser à long terme. Le défi qui a toujours été demandé à l’humanité consiste dans la capacité à se projeter dans le futur, mais aussi, plus largement, de chercher ce qui est le bien en soi. La faculté qui nous permet de le faire, selon Aristote, c’est la volonté, qui complète nos penchants sensibles.

Ayons donc conscience de nos peurs sans y céder, vivons-les sans les avoir pour guides de nos décisions et de nos actions. L’homme a la chance d’être libre. Sa liberté, il la tient de sa volonté rationnelle. En d’autres termes, l’être humain fait des choix en tant qu’être raisonné. Choisir une option rationnellement, c’est le faire en ayant la connaissance que cette option est la meilleure, ou la moins mauvaise, de celles qui s’offrent à nous. Le COVID-19, aussi pénible qu’il soit, ne changera rien à la nature de l’homme, ni à sa mission: agir en être raisonnable.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

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