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Moutier, ville jurassienne : ils ont choisi

Regard sur l’actualité – Léa Farine

A l’heure où j’écris ces lignes, on sait que Moutier, petite ville située selon son slogan au « cœur du jura », a décidé à une courte majorité de se rallier à ce canton. Le scrutin clôt presque définitivement un conflit vieux de deux siècles, puisque c’est en 1815 que les anciennes terres de l’Évêché de Bâle sont annexées par le canton de Berne. Bien plus tard, dans la deuxième moitié du XXe siècle, la question identitaire resurgit et flambe, ce qui débouchera, après une longue période de tension, sur l’entrée en souveraineté de la République et Canton du Jura en 1979.

Or, ces derniers temps, de façon moins violente que dans les années 70 mais avec tout de même une certaine animosité larvée, le climat n’était pas serein, à Moutier. Ce n’était pas à moi, ni à quiconque d’ailleurs, sinon les principaux intéressés, de déterminer, par le vote, qui des séparatistes ou des loyalistes avait raison ou tort. Mais ce que l’on peut dire et redire, c’est à quel point les questions identitaires sont toujours liées, de façon ambivalente, à la fois à la sécurité et à la lutte. En effet, il est vital, pour l’animal social qu’est l’être humain, de se sentir appartenir à une communauté, religieuse, linguistique, nationale ou encore familiale, plus ou moins inclusive selon les sensibilités personnelles. Lire la suite Moutier, ville jurassienne : ils ont choisi

La ballade de Jim Harrison

Le Regard Libre N° 27 – Léa Farine

« Le plus souvent, rien de particulier ne me tracasse, du moins rien qui ne soit aussitôt rectifiable, rien d’autre que le besoin de faire un pas de côté loin de ma vie pendant un ou deux jours et de marcher en pays inconnu. Peu après l’aube, équipé d’une carte de la région, je me promène dans les champs déserts, les canyons, les bois, mais de préférence près d’un torrent ou d’une rivière, car depuis l’enfance j’aime leur bruit. L’eau vive est à jamais au temps présent, un état que nous évitons assez douloureusement. » (Jim Harisson, En Marge)

Le temps présent – voilà peut-être ce qui caractérise le mieux l’œuvre de Jim Harrison. Cet écrivain et poète américain, né en 1937 dans le Michigan et mort en 2016, use du langage comme d’un matériau brut, presque physique, qui fait voir et fait sentir sans jamais verser dans une esthétisation trop artificielle.

Son confrère Yann Queffelec écrit dans Le Nouvel Observateur en 1981 : « Le style est à lui seul un chef-d’œuvre, une leçon pour auteurs français plus habiles à sodomiser les mouches de la ponctuation, à sacraliser des arguties qu’à livrer une inspiration urgente. » Que l’auteur décrive les grandes plaines et forêts américaines, ses parties de chasse en solitaire, les grandes beuveries qu’il affectionne, ou l’existence et les rêves de ses personnages, c’est toujours avec chair, avec sang, avec bruits et odeurs – ça vit. Lire la suite La ballade de Jim Harrison

L’amour comme ciment du religieux

Le Regard Libre N° 26 – Léa Farine

« L’âme du philosophe veille dans sa tête. L’âme du poète vole dans son cœur. L’âme du chanteur vibre dans sa gorge. Mais l’âme de la danseuse vit dans son corps tout entier », écrit Khalil Gibran dans son poème « La Danseuse ».

Nombreux sont les courants de pensée, ou religieux, qui reconnaissent le corps comme un véhicule où, véritablement, l’âme peut se déployer pour entrer en contact avec Dieu. Le salut, alors, passe par l’incarnation : aucune libération n’est possible après la mort puisque cette libération a besoin du corps pour s’opérer, par l’ascèse, par la danse, par l’érotisme peut-être.

Créatures et créateur

Bien loin de cette conception, l’islam et le christianisme perçoivent le corps de manière différente, pour des raisons théologiques et historiques incontournables. Dans chacun de ces deux grands monothéismes, la rédemption intervient seulement après la mort. Si le contact avec Dieu peut toutefois s’établir, c’est à travers une distance immense car Dieu est souffle, verbe, mais jamais chair. Corps et âme ne peuvent se rejoindre car, par définition, Dieu est « tout ce qui n’est pas le corps » et la matière est « tout ce qui n’est pas Dieu », puisque la création ne peut se confondre avec le créateur. Dieu ou une parcelle de Dieu peut habiter un corps, ou le visiter durant l’existence physique d’un être, mais l’être ne peut pleinement retourner à Dieu tant que ce corps existe. Lire la suite L’amour comme ciment du religieux

Banques en exil : comment les grandes banques européennes profitent des paradis fiscaux

Regard sur l’actualité – Léa Farine

Le rapport publié par Oxfam, mouvement mondial de lutte contre la pauvreté, met en évidence le phénomène massif d’évasion fiscale pratiquée par les grandes banques européennes. Ces informations ne sont pas difficiles à obtenir. En effet, depuis la dernière crise financière, une mesure appelée « reporting pays par pays public » a été adoptée par les pays de l’Union européenne. Elle a « pour objectif de rendre les banques plus transparentes et redevables de leurs activités vis-à-vis des citoyens ».

On y apprend par exemple que : « les 20 plus grandes banques européennes déclarent 1 euro sur 4 de leurs bénéfices dans les paradis fiscaux, soit un total de 25 milliards d’euros en 2015 ». La conséquence est la suivante : « les banques européennes ne se sont pas acquittées du moindre euro d’impôt sur 383 millions de bénéfices dans les paradis fiscaux en 2015. » Or, pour les États, ce manque à gagner doit être compensé, par exemple avec l’augmentation de la taxe sur la valeur ajoutée, qui touche directement les couches les plus pauvres de la population. Lire la suite Banques en exil : comment les grandes banques européennes profitent des paradis fiscaux

Être gentil, est-ce bon ou mauvais pour la survie ?

Le Regard Libre N° 25 – Léa Farine

Nous le savons tous, les abeilles sont kamikazes. Elles meurent après avoir piqué. Cependant, nous ne décelons pas forcément le paradoxe, de type évolutionniste, caché derrière ce comportement. En effet, le cas particulier des abeilles piqueuses contrevient aux lois générales de l’évolution. Nous devons donc l’expliquer si nous voulons conserver ces lois.

Pour bien comprendre, il nous faut d’abord exposer la loi générale évolutionniste, applicable à toutes les espèces animales. Chaque individu est guidé par une mécanique interne qui le pousse à essayer de survivre et de se reproduire. Au sein d’une même espèce, plus un individu vit longtemps et plus il a de petits par rapport aux autres individus de la même espèce sur le même genre de territoire, plus il est viable. Le terme évolutionniste spécifique pour la viabilité est « fitness ». Prenons l’exemple de deux girafes femelles : une girafe qui a vécu dix ans et qui a eu trois petits a une fitness plus élevée qu’une girafe ayant vécu neuf ans et qui a eu trois petits.

Les individus ayant une fitness élevée sont logiquement ceux dont le patrimoine génétique leur permet une bonne adaptation à l’environnement. Admettons que les premières girafes avaient un cou généralement plutôt court, avec des variations entre les individus. Les girafes avec un cou un peu plus long vivaient un peu plus longtemps, parce qu’elles pouvaient mieux manger les feuilles d’acacia, et elles avaient donc plus de petits, transmettant ainsi plus largement le gène responsable de la longueur du cou. Les petits girafons au cou plus long étaient également plus viables et donc, transmettaient à leur tour le ou les gènes responsables de la longueur du coup. Jusqu’aux girafes d’aujourd’hui, parfaitement adaptées à la consommation de feuilles d’acacia grâce à leur très long cou. Lire la suite Être gentil, est-ce bon ou mauvais pour la survie ?

Dans la bactérie se trouve notre salut spirituel

Regard sur l’actualité – Léa Farine

Deux informations apparemment anodines ont retenu mon attention cette semaine. Selon la première, publiée lundi sur le site de RTS Info, l’OMS a identifié « une liste de 12 familles de bactéries contre lesquelles elle juge urgent de développer de nouveaux antibiotiques, en raison des risques que font peser leurs résistances aux traitements actuels. » De la même source, nous apprenons également, jeudi cette fois, que « des fossiles de bactéries âgés de près de quatre milliards d’années », donc 300 millions d’années plus vieux que ceux que nous connaissions déjà, ont été trouvés au Québec.

Ces découvertes ne changent pas la face du monde, même pas sur le plan scientifique. Elles ne constituent pas un sujet brûlant. Mais elles sont néanmoins actuelles, ou devraient l’être, en cela qu’elles permettent d’adopter un point de vue holistique sur notre environnement en tant qu’écosystème. Nous avons tendance, et c’est normal, à porter notre regard sur ce qui nous est proche, dans l’espace, dans le temps, dans la forme. Nous voyons ce qu’il est facile de voir. Or, les bactéries sont invisibles. Pourtant, alors même que je suis en train d’écrire, elles vivent et se dupliquent, dans mon estomac, sur ma peau, sur mon clavier d’ordinateur, partout autour de moi. Lire la suite Dans la bactérie se trouve notre salut spirituel

Le « Tractatus logico-philosophicus » mystique

Le Regard Libre N° 24 – Léa Farine

Ludwig Wittgenstein écrit, dans l’avant-propos du Tractatus logico-philosophicus : « On pourrait résumer en quelque sorte tout le sens du livre en ces termes : tout ce qui proprement peut être dit, peut être dit clairement, et sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence. Le livre tracera donc une frontière à l’acte de penser, – ou plutôt non pas à l’acte de penser, mais à l’expression des pensées : car pour tracer une frontière à l’acte de penser, nous devrions pouvoir penser les deux côtés de cette frontière (nous devrions donc pouvoir penser ce qui ne se laisse pas penser). La frontière ne pourra donc être tracée que dans la langue, et ce qui est au-delà de cette frontière sera simplement dépourvu de sens » .

Je pense que sous l’apparente complexité du Tractatus se cache en réalité un propos descriptif non seulement simple, mais également difficilement réfutable dès lors qu’on en saisit la portée globale. Imaginons trente personnes regardant le même film au cinéma. Il y a fort à parier qu’elles en aient toutes une expérience différente et ne parviennent pas à se mettre d’accord sur son sens. Cependant, parce que ces personnes visionnent le même film, un grand nombre d’éléments sont et ne peuvent être perçus que de manière similaire chez chacun. Par exemple, un débat visant à déterminer si la scène A du début du film et la scène Z de la fin du film ne sont pas en fait inversées n’aurait aucun intérêt, parce qu’il est évident pour tout le monde que A est au début, et Z à la fin. Or, dans son livre, Wittgenstein n’aborde jamais la question de savoir quel est le sens du film. Il affirme même qu’à ce sujet, il est plus raisonnable de se taire. La réflexion du philosophe est située en deçà : il se demande ce qui, pendant le visionnage d’un seul et même film, ne peut être perçu que de manière similaire chez chacun et, dès lors, il ne démontre jamais rien de plus que des vérités du type : « Personne ne voit la scène Z avant la scène A ». Lire la suite Le « Tractatus logico-philosophicus » mystique