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Albert Camus ou la tragédie du bonheur

Le Regard Libre N° 10 – SoΦiamica

«Le bonheur après tout, est une activité originale aujourd’hui. La preuve est qu’on a tendance à se cacher pour l’exercer. Pour le bonheur aujourd’hui c’est comme pour le crime de droit commun: n’avouez jamais. Ne dites pas, comme ça, sans penser à mal, ingénument: «Je suis heureux». Car aussitôt, vous verriez autour de vous, sur des lèvres retroussées, votre condamnation: «Ah! vous êtes heureux, mon garçon? Et que faites-vous des orphelins du Cachemire, ou des lépreux de la Nouvelle-Zélande, qui ne sont pas heureux, eux?» Et aussitôt, nous voilà tristes comme des cure-dents. Pourtant moi, j’ai plutôt l’impression qu’il faut être fort et heureux pour bien aider les gens dans le malheur.» – Albert Camus

La philosophie de Camus est très proche de l’existence qu’il mena. Il naît en 1913 à Mondovi (Algérie) d’une famille pauvre et analphabète; les siens déménagent très tôt à Alger (suite au décès du père, à la guerre) et permettent ainsi la rencontre du petit Camus et de l’instituteur Louis Germain, qui verra du talent en lui et convaincra sa famille à l’inscrire au lycée malgré leur pauvreté. Sa première lutte sera celle du langage: il s’est voulu le porte-parole de tous ceux qui, démunis ou n’ayant pas pu aller à l’école, ne pouvaient pas parler. Il découvrira à la même période les inégalités dues à la pauvreté, et étonnement le football pour les contrer! Gardien de but, on le décrira comme «solitaire dans sa cage, mais solidaire dans l’équipe». Il se lance plus tard dans des études de philosophie.

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Méditations syriennes

Le Regard Libre N° 9 – SoΦiamica

« Perte de la vue puis perte de la foi et de la destination : Aussi ma nuit extrême est-elle trois nuits. » Abul Ala Al-Ma’ari

Né en 973 après J.-C. près d’Alep en Syrie, Abul Ala Al-Ma’ari est un des plus grands poètes et penseurs de l’Âge d’or islamique. Il devint aveugle dès quatre ans, ce qui ne l’empêchera pas de faire ses études à Alep, Antioche et Tripoli, et de publier un premier recueil de poésies philosophiques intitulé Saqt az-zand, soit l’Étincelle d’Amadou. Devenu populaire, il est invité par les prestigieuses instances intellectuelles de Bagdad, auxquelles il refuse de vendre une partie de ses œuvres et dont il perdra par conséquent le soutien. Il rentre alors en 1010 en Syrie où il mène une vie d’ascète jusqu’à la fin de sa vie en 1057, retiré dans une modeste maison. À la fois respecté pour ses talents littéraires et blâmé pour l’audace de sa pensée libre, Al-Ma’ari écrit son deuxième ouvrage, la Nécessité de ce qui n’est pas Nécessaire (Luzum ma lam yalzam), suivi de l’Epître du Pardon (Risalat al-ghufran), auquel on comparera souvent la Divine comédie de Dante. Son œuvre se terminera avec le recueil d’homélies Al-Fusul wa al-ghayat, littéralement Paragraphes et Périodes. Une grande partie de ses écrits est aujourd’hui malheureusement perdue.

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Etape par étape

Le Regard Libre N° 7 – Soφiamica

Stufen

Wie jede Blüte welkt und jede Jugend
Dem Alter weicht, blüht jede Lebensstufe,
Blüht jede Weisheit auch und jede Tugend
Zu ihrer Zeit und darf nicht ewig dauern.
Es muss das Herz bei jedem Lebensrufe
Bereit zum Abschied sein und Neubeginne,
Um sich in Tapferkeit und ohne Trauern
In andre, neue Bindungen zu geben.
Und jedem Anfang wohnt ein Zauber inne,
Der uns beschützt und der uns hilft, zu leben.

Wir sollen heiter Raum um Raum durchschreiten,
An keinem wie an einer Heimat hängen,
Der Weltgeist will nicht fesseln uns und engen,
Er will uns Stuf’ um Stufe heben, weiten.
Kaum sind wir heimisch einem Lebenskreise
Und traulich eingewohnt, so droht Erschlaffen,
Nur wer bereit zu Aufbruch ist und Reise,
Mag lähmender Gewöhnung sich entraffen.

Es wird vielleicht auch noch die Todesstunde
Uns neuen Räumen jung entgegen senden.
Des Lebens Ruf an uns wird niemals enden…
Wohlan denn, Herz, nimm Abschied und gesunde!

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L’amitié chez les antiques philosophes

Le Regard Libre N° 4 – SOΦIAMICA

«Ami» ou «amitié», des termes que nous utilisons quotidiennement sans toutefois avoir conscience de l’immensité que cela peut représenter: qui de nous en a-t-il déjà ressenti la profondeur?

Un ami, c’est tout d’abord une relation recherchée et choisie, à la différence des membres d’une famille ou d’un cadre social prédéfini; il n’y a aucune optique de gain ou de profit matériel: le plaisir qu’on ressent se justifie par lui-même. On y assouvit deux des plus grands besoins humains: aimer, et peut-être avant tout, être aimé. L’amitié semble alors une des plus grandes joies ou consolations de l’existence, si importante qu’elle devient parfois un sens, un soutien pour affronter les rudesses de la vie.

Il est intéressant d’observer la conception qu’en avaient les Anciens, dont nous gardons étonnement les mêmes préceptes, malgré les années ou plutôt les millénaires qui nous séparent.

Platon (427-347 av. J.-C.) lance les premiers débats philosophiques sur l’amitié, quoiqu’il accorde une plus grande importance à l’amour en général: dans le Lysis et le Banquet, il développe sa théorie sous l’influence de la tradition grecque, c’est-à-dire voir l’amour comme un manque que les désirs peuvent combler. De plus, les vraies amitiés ne se créent qu’avec un seul but: trouver le Bien, en recherchant ensemble la sagesse et en s’aidant des qualités que l’on pourrait trouver chez son ami. L’amitié serait une sorte de tremplin vers l’idée du Bien.

D’autre part, Platon a lui-même connu un professeur, lequel est devenu un ami formidable: Socrate. C’est à travers lui que Platon va poser les fondements de la question. Il remarque premièrement que les hommes louent l’amitié sans savoir ce qu’elle est véritablement. Eprouver ne suffit pas, il faut théoriser, trouver les causes et la nature au sens philosophique. Sommes-nous amis par intérêt, par égoïsme, ne tirant d’eux seules les qualités qui nous sont utiles, ou sommes-nous au contraire amis par altruisme, dans le but de mettre ses propres qualités au service de l’autre?

Une autre question est celle de la réciprocité – dans les relations en général: est-il nécessaire de ressentir les mêmes sentiments l’un envers l’autre pour que relation il y ait? La réponse semble évidente, mais Socrate donne une série de contre-exemples – le parent pour l’enfant, le disciple pour le maître, le gouvernant pour les gouvernés – qui peuvent être des relations unilatérales. Nos amis sont-ils alors des personnes semblables à nous, ou complémentaires? Socrate réfute les deux propositions: des amis semblables, unis dans la méchanceté, se nuiront l’un l’autre; s’ils le sont dans la vertu, ils ne trouveront pas ce qui pourra combler le manque si cher à Platon. Il en va de même pour la complémentarité: comment quelqu’un de différent jusqu’à mes propres opinions pourrait-il me conforter?

Les discussions entre Socrate et ses disciples ébranlent toutes nos convictions sur l’amitié – qui n’en étaient pas vraiment, faut-il le croire. Pour Platon, peu importe les différences entre les amitiés, les amours, les relations: toutes sont justifiées pour s’élever vers le premier ami, le Bien. Cyrille Bégorre-Bret écrit avec justesse qu’ «au fond, chez Platon, on n’est jamais ami que des Idées».

A la même période, Aristote (382-322 av. J.-C.) va réfuter Platon, se basant sur une amitié humaine qui va différer quant à sa valeur et ses ambitions.

Il y a deux types d’amitié selon lui: le premier, les amitiés imparfaites, recoupent la majorité; ce sont les amitiés utiles, plaisantes, authentiques et réciproques, dignes malgré le nom péjoratif qu’elles portent. Cependant, les amitiés parfaites ont ceci de supérieur qu’elles sont fondées sur la vertu: on n’est pas amis «parfaitement» par accident, mais grâce à sa personnalité et son aspiration au bien. On se ressemble au départ et l’on s’assemble encore plus avec le temps, jusqu’à en devenir inséparables. Les amitiés ont d’autre part une fonction morale: elles doivent aider l’homme à se perfectionner, rendre ses actes meilleurs, améliorer ses qualités, en étant à la fois une source de plaisir pour ceux qui la partagent.

Pour Aristote, un ami est une condition indispensable au bonheur: en nous rendant vertueux, il nous conduit directement à une vie heureuse, accomplie. Jamais la solitude ne rend un homme heureux, c’est au contraire grâce à son ami que l’on atteint enfin une plénitude dans la vie. Le dernier gros point soulevé par Aristote est l’égoïsme. Il n’a selon lui aucune importance dans l’amitié parfaite, au même titre que l’altruisme: une amitié est avant tout une affection pour l’autre, dans l’intérêt de l’autre.

Le paradoxe surgit lorsque l’on se demande la finalité de la relation: est-ce le bien de mon ami ou mon perfectionnement moral? Faut-il d’abord s’aimer soi-même et désirer son amélioration avant de connaître une amitié vertueuse et altruiste? A ce dilemme, Aristote distingue deux égoïsmes, celui de l’homme commun, où l’intérêt personnel et l’acquisition de biens primera, et celui de l’homme de bien, qui utilisera les qualités de son ami pour son perfectionnement mais qui lui en fournira en contrepartie. Cette dernière catégorie n’est finalement pas si grave, car elle vise le même but de vertu.

Le dernier philosophe antique à formuler une théorie à proprement dire sur l’amitié est Epicure (342-270 av. J.-C). Il donne peut-être une des plus délicieuses interprétations de l’ami, et influencera la majeure partie des penseurs après lui.

Le raisonnement est bien simple: le bonheur n’existe pas sans les plaisirs, les plaisirs non plus sans l’amitié. Cette philosophie peut se diviser en quatre «lois infaillibles»: il ne sert à rien de craindre les dieux, ils ne s’occupent pas des hommes; il faut dépasser la peur de la mort, elle ne fait que nous retenir dans la quête du bonheur; finalement, l’homme peut être heureux, tous les plaisirs sont à portée de main! Qu’importent les souffrances, nous pouvons les surpasser. Le but n’est pas de jouir du plus de plaisir possible – ce que beaucoup d’entre nous ont tendance à penser – mais au contraire d’être dans la mesure, d’éviter les peines.

La première souffrance est l’absence d’amitié: un ami, en plus de procurer naturellement du plaisir, sécurise et donne de l’assurance face aux autres troubles. Il est un bras sur lequel on peut s’appuyer. Il a aussi la qualité d’offrir ses bienfaits lentement; l’amitié n’est pas une jouissance éphémère, elle peut durer aussi longtemps que ses protagonistes. Pour Epicure, l’amitié relève d’une sorte de contrat: on devient amis car l’autre me procure sécurité, absence de trouble (ou ataraxie) et avant tout plaisir.

Or qu’en est-il de l’autre? N’est-il pas affreusement égoïste de ne considérer ses propres avantages seulement? Non, car selon Epicure, l’amitié grandira au point de devenir une vertu. Bien sûr, il est absurde de se désintéresser totalement de son ami, mais on risque tout autant de le perdre si l’on ne fait que le combler de faveurs et compliments altruistes à longueur de journée. Le but est de cheminer ensemble, de viser une amitié et donc un plaisir durable. Un ami est en résumé un homme qui recherche à la fois le bien de ses compagnons et le sien: il fait d’une pierre deux coups. L’utilité et la vertu sont réunies sous le même objet: le bonheur.

A travers le regard de Platon, d’Aristote et d’Epicure, nous avons vu que les questions a priori les plus simples sur l’amitié reflètent une complexité aussi grande que la difficulté à la définir. Qu’est-ce qu’un ami? Est-ce la norme, ou au contraire un cas particulier? Certains parlent d’un plaisir de l’existence, d’autres, auprès desquels j’avoue me ranger, s’accorde à dire que c’en est le sens.

«Sans amis, personne ne choisirait de vivre.» (Aristote)

A méditer.

Crédit photo: © Les philosophes

«Le rossignol et l’épervier»

Le Regard Libre N° 3 – SOΦIAMICA

« Un rossignol perché sur un chêne élevé chantait à son ordinaire. Un épervier l’aperçut, et, comme il manquait de nourriture, il fondit sur lui et le lia. Se voyant près de mourir, le rossignol le pria de le laisser aller, alléguant qu’il n’était pas capable de remplir à lui seul le ventre d’un épervier, que celui-ci devait, s’il avait besoin de nourriture, s’attaquer à des oiseaux plus gros. L’épervier répliqua : « Mais je serais stupide, si je lâchais la pâture que je tiens pour courir après ce qui n’est pas encore en vue. » »

Cette fable d’Esope, grand fabuliste grec et piètre fabulateur, vu la justesse de ces propos, donne à réfléchir : qui parmi nous se serait contenté de la petite proie ? Continuer la lecture de «Le rossignol et l’épervier»

Vivre seul en réaction à une société que l’on n’aime pas?

Le Regard Libre N° 2 – SoΦiamica

Je suis en ce moment-même sur la terrasse d’un café à Lausanne: deux vieilles dames discutent «du bon temps» à ma droite; deux jeunes filles se plaignent de leur situation amoureuse à ma gauche; une autre encore, à peine assise, se met à appeler quelqu’un «pour discuter», en attendant son véritable rendez-vous.

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La philosophie a-t-elle encore une place dans notre société?

Le Regard Libre N° 1 – SoΦiamica

Platon, il y a quelques millénaires de cela, disait avec brio: «la philosophie commence avec l’étonnement». Il comprenait ainsi qu’en observant le monde qui nous entoure, l’homme, par nature avide de savoir, se mettait à philosopher, ou en d’autres termes à réfléchir sur la vie.

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