La langue incendiaire de Castorf

Article inédit – Ivan Garcia

Spectacle très attendu de cette saison à Vidy, Bajazet. En considérant Le Théâtre et la peste d’après Jean Racine et Antonin Artaud est encore jouée au théâtre jusqu’au 10 novembre prochain. Sa mise en scène signée Frank Castorf étonne par ses comédiens, et s’avère une œuvre spectaculaire, malgré quelques moments d’incohérence et une durée considérable pour le spectateur.

En ce premier vendredi du mois de novembre, l’ambiance au théâtre de Vidy est électrique pour la représentation de la nouvelle création de Frank Castorf. L’ancien directeur de la Volksbühne de Berlin s’attaque à un texte du chantre du classicisme français, Jean Racine. Après une belle introduction au spectacle réalisée par Eric Vautrin, dramaturge du Théâtre de Vidy, et qui explique, entre autres, l’esthétique du théâtre de Castorf et ses partis pris aux spectateurs (à lire aussi: Eric Vautrin: «Les résonances de Racine avec notre actualité sont frappantes»), le public entre dans la salle et se trouve sous le feu des alexandrins et des vidéos. Un moment exaltant.

Une fable complexe

Au début de la pièce, sur le plateau, deux personnages. Acomat (Mounir Margoum), le grand vizir de l’empire, et Osmin (Adama Diop), son «fidèle» serviteur. Ils se livrent à un intense échange qui explique la situation à la cour du Sultan. En quelques mots, voici la fable qui nous est narrée: dans le sérail du Grand Sultan Amurat, pendant que ce dernier est parti guerroyer à Babylone, une étrange conspiration prend place. Acomat se sent menacé par le Sultan et convoite de le renverser en son absence en plaçant sur le trône Bajazet, frère du Sultan. Aidé dans ses desseins par Osmin, Acomat entend se servir de l’amour que Roxane, la favorite du Sultan et détentrice du pouvoir, éprouve pour le sieur Bajazet, enfermé par le Sultan qui le craint, faisant ainsi en sorte que cet amant monte sur le trône.

Mais Bajazet, éternel indécis, aime Atalide, une princesse de la cour, et ne peut se résoudre entièrement à aimer Roxane, même pour sauver sa vie. Quant à Acomat, loin d’être l’archétype de la vertu, celui-ci cherche, en remettant Bajazet à Roxane, à épouser Atalide… Comme nous pouvons le voir, l’intrigue est complexe et dresse des relations amoureuses (et de pouvoir) multiples. Premier constat, Castorf a choisi une distribution entièrement francophone pour assurer au texte racinien une belle qualité. A ce sujet, nous soulignerons la belle performance vocale des comédiens sur ces alexandrins césurés, qui est impressionnante.

Des comédiens enflammés

A les entendre, nous avons l’impression que l’alexandrin, en général très artificiel, devient souple et simple, à l’instar du langage parlé. A nos yeux, les deux personnages (et comédiens) qui en ont la plus grande maîtrise sont Bajazet (Jean-Damien Barbin) et Osmin (Adama Diop). Le premier, avec son ton et sa lourde voix, a une prosodie lente mais marquante, ce qui donne bien à entendre ses vers; le second, avec une voix plus rapide et perçante, transforme l’alexandrin en une forme de rap avec un verbe enflammé, court et rapide.

Dans l’ensemble, tous les comédiens dégagent une grande énergie et une belle présence scénique. Celle-ci est d’ailleurs renforcée par certaines caractérisations visibles dans les costumes utilisés. Chaque personnage possède un accoutrement spécifique. Osmin, le serviteur, est vêtu d’un qamis de la marque Louis Vuitton et d’un turban. Acomat, lui, las de son qamis, se balade dans une sorte de training doré, ce qui ne manque pas de lui donner un air de caïd des banlieues. Dans la même veine, la première apparition de Bajazet sur scène nous le montre vêtu en fondamentaliste islamiste, déclamant ses alexandrins sous son visage voilé.

Les costumes mettent en avant certains clichés ou lieux communs que nous pourrions attendre de cet Orient fantasmé et divisé entre islam et luxe. De même, Roxane (Jeanne Balibar)  apparaît d’abord sur scène, muette, vêtue de cuir et avec des tresses, avant d’apparaître – en seconde partie de spectacle – avec une veste rouge, des cheveux blonds et… un soutien-gorge dont les couvre-mamelons sont signés Dolce & Gabbana.

Dans cette mise en scène, comme dit plus haut, les acteurs signent une très belle performance. Frank Castorf, dont la méthode de travail vise à garantir le maintien de l’individualité du comédien, signe donc un véritable succès. Cependant, il nous semble que les comédiens-personnages interagissent très peu entre eux. La plupart du temps, ils s’adressent au public ou à la caméra, comme s’ils ne parvenaient pas à entrer réellement dans la fable, ce qui nous interroge sur la manière dont le metteur en scène a souhaité montrer cette pièce.

La dramaturgie «Castorf»

La scénographie, réalisée par le serbe Aleksandar Denic, présente un écran géant, suspendu dans les airs, une tente et un cabanon, ainsi qu’une silhouette géante à l’effigie d’Amurat, le Sultan, dont les yeux sont parfois illuminé. Jamais physiquement présent sur scène, son simple nom, évoqué par les différents personnages, le rend pourtant pesant et l’ancre dans cette zone de conflits. Plus discrets, certains détails comme le logo de la marque Opel ornent le fond de la scène. C’est donc dans cet espace, à la fois ouvert et avec des lieux clos (la tente/le cabanon) que se déplacent les différents protagonistes.

La dramaturgie castorfienne repose, en partie, sur une utilisation judicieuse de la vidéo, qui vise à immerger les spectateurs au sein d’espaces clos. Lorsque les personnages entrent dans le cabanon, par exemple, les spectateurs ne peuvent voir ce qu’ils font qu’en regardant sur l’écran géant; des caméras, et parfois un caméraman, sont utilisés pour filmer les personnages et montrer cela au public. Marque de fabrique de sa conception dramatique, l’utilisation de la vidéo chez Castorf semble reposer sur une volonté de multiplier les points de vue et de dévoiler à nos yeux l’envers du décor. C’est-à-dire l’endroit où les hommes et les choses ne sont plus dans la lumière, mais laissent surgir leur part d’ombre.

Ce faisant, peut-être serait-ce là une volonté du metteur en scène qui, en fin lecteur des œuvres qu’il adapte, souhaite montrer ce que l’âge classique a toujours caché: le hors-scène. Au sein du corpus dramatique du XVIIe siècle, en raison des fameuses unités (temps, action et lieu), un grand nombre d’actions ont lieu hors-scène et ne sont donc pas montrées sur le plateau, mais narrées – via la parole – par les personnages au public. En utilisant la vidéo, Castorf complète ainsi les œuvres classiques pour donner à voir ces intrigues et rencontres hors-scène et nous en donner certaines interprétations.

Ces scènes, situées dans la tente ou dans le cabanon, dévoilent d’ailleurs certaines spécificités des personnages: leur penchant pour la cigarette, l’alcool ou encore leur retour à un langage normal. A titre d’exemple, lorsque Atalide (Claire Sermonne) cherche ses deux comparses (Osmin et Acomat), la vidéo nous montre son entrée dans le cabanon et c’est ainsi qu’elle voit Osmin qui lit un article sur les tricoteuses de Chailly dans le journal 24 heures, et Acomat qui tient une édition du journal Le Temps où Emmanuel Macron figure en page de couverture.

Un autre trait fondamental de la dramaturgie de Castorf est son utilisation exemplaire de la bande-son, majoritairement composée de rock et de chansons anglophones, pour souligner certains moments et créer une adhésion du spectateur aux scènes montrées. Mais, parfois, la logique du spectacle semble peu compréhensible, voire décalée. A certains moments, nous alternons entre des tableaux de Bajazet et d’autres scènes, plus poétiques, qui ont vraisemblablement trait au parcours d’Antonin Artaud, et notamment à son émission radiophonique «Pour en finir avec le jugement de Dieu». Ces dernières scènes, concernant Artaud, sont souvent mouvementées et moins structurées que les scènes de Bajazet, ce qui provoque un certain flou au sein du public et de sa compréhension du drame.

Racine et Artaud, le cocktail Molotov du langage

Aux dires d’Eric Vautrin, le dramaturge de Vidy, «Artaud convoque littéralement le langage pour, dit-il, renaître à lui-même, devenir qui il est.» Dans une scène de la pièce de Castorf, Bajazet-Artaud est emmené par Osmin et Acomat dans le cabanon et se fait électrocuter. Laissé pour mort, celui-ci retire le scotch posé sur sa bouche et… parle. Il semble que le langage est un moyen de renaissance. De découverte de soi.

Chez Castorf, appuyé par Racine et Artaud, la langue est incendiaire; elle brûle, elle explose. Et pour cause, la pièce ne contient que peu de moments de silence. Ils sont même quasiment inexistants, puisque tous les personnages tergiversent, argumentent, soliloquent, monologuent, échangent, complotent… Le langage est roi. L’un des seuls moments où il ne l’est pas: la scène finale, où l’écran nous montre une vidéo du duo Osmin-Acomat conduisant un bateau sur le lac Léman pour fuir leur pays. Trahi par Osmin, Acomat finit également par mourir: sur le plateau, la fin de la parole amène inextricablement la mort.

En environ quatre heures, le Bajazet de Castorf, combiné avec Antonin Artaud, se révèle comme un des grands spectacles de cette saison – et peut-être même de ces dernières année. En rapprochant deux auteurs, Jean Racine et Antonin Artaud, qu’en général la tradition éloigne, l’ancien directeur de la Volksbühne livre une lecture grandiose de ce classique français pour en faire une œuvre qui donne à penser et à sentir. C’est précisement ce que la parole peut apporter en termes de conflits et de libertés. Au sortir de la représentation, le spectateur n’a peut-être ni tout compris, ni tout saisi, mais il gardera en mémoire quelque chose qui a secoué ses neurones et ses tripes.

A retrouver dans notre édition de novembre, en commande ici, notre entretien avec Eric Vautrin, dramaturge du Théâtre de Vidy

Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

Crédit photo: © Mathilda Olmi

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