Une «Défense nationale idéelle» pour renforcer la cohésion
Le conseiller fédéral Martin Pfister, en charge de la Défense, a récemment appelé à un effort renouvelé pour renforcer la cohésion nationale. Photo: Wikimédia, sous CC 4.0
Cohésion nationale, clivages politiques, menaces extérieures: la Suisse a besoin d’une nouvelle «défense nationale spirituelle», soutient dans cette tribune l’historien et député centriste au Grand Conseil de Fribourg Bernhard Altermatt.
Dernièrement, des élus UDC fidèles à leur ligne anti-européenne ont menacé de faire sécession avec les cantons minorisés en cas d’acceptation par le peuple du troisième paquet d’accords bilatéraux entre Berne et Bruxelles. Aussi irréalistes soient-ils, de tels propos font état d’un manque de civisme politique. Leur but principal est de cultiver des ressentiments, quitte à approfondir des clivages. A partir d’une perspective centriste, il n’est guère surprenant que des bravades sécessionnistes similaires ont, par le passé, également été prononcées par des militants pro-européens.
D’ailleurs, il y a quelques semaines, la gauche urbaine zurichoise a appelé à la séparation du canton en deux à la suite d’un vote limitant la compétence des grandes villes de généraliser le 30 km/h sur leur territoire. Il serait trop simple d’écarter ce genre d’âneries en les attribuant à la seule catégorie du caquetage capricieux – après tout, ce sont des personnalités appartenant aux deux plus grands partis du pays qui les expriment. En admettant ces discours, le camp rouge-vert et le parti agrarien remettent en question des décisions souveraines du peuple, alors que, d’ordinaire, ils ont l’habitude de se dire particulièrement bons démocrates.
L’importance de la cohésion nationale
Les discours jouant avec des idées de sécession remettent en question la volonté de préserver la cohésion nationale. Douter de l’appartenance à une entité commune sur la base de désaccords politiques fait état d’une immaturité civique et d’un manque de patriotisme flagrants. Marqué par la diversité et le fédéralisme, notre pays a un intérêt existentiel à sauvegarder le sentiment de communauté et, partant, à proscrire les lubies de scission. Le public attend des responsables politiques qu’ils recherchent continuellement un équilibre entre les régions, qu’ils comblent les fossés sociaux et qu’ils promeuvent le bien commun.
Au-delà de l’absence d’alternative réaliste, évoquons le maintien de la paix et de la stabilité sur les plans intérieur et extérieur comme motivations principales. Il est évident que les villes et les campagnes n’ont d’autre choix que de coexister au sein de notre pays. La même chose vaut pour les Romands et Alémaniques, les italophones et romanches, les personnes âgées et les jeunes générations, les partenaires sociaux, les communautés religieuses et confessionnelles et ainsi de suite.
La promotion de la cohésion est d’autant plus importante dans une société au sein de laquelle tant la diversité que l’individualisme sont en augmentation. Qui plus est, les menaces extérieures planant sur l’Europe et sur la Suisse se sont considérablement renforcées ces dernières années. Quant à la population, elle ne semble encore avoir assimilé ni la nouvelle donne géopolitique ni les dangers d’un effritement du lien social dans ce contexte devenu plus hostile.
Une nouvelle «défense nationale spirituelle»
Fort de ce constat, le conseiller fédéral Martin Pfister a récemment appelé à un effort renouvelé pour renforcer la cohésion nationale. Historien de formation, le chef du Département de la défense s’est notamment référé à la «défense nationale spirituelle» (Geistige Landesverteidigung), sans pour autant faire siennes la pensée et l’action de la première moitié du XXth century.
Le 14 décembre 1914, le futur lauréat du prix Nobel de la littérature Carl Spitteler avait ainsi tenu son fameux discours «Notre point de vue suisse» à Zurich devant la Nouvelle Société helvétique fraîchement fondée. Il appelait les Suisses d’origines, de cultures et d’opinions différentes de raffermir les liens qui les unissaient. Son vibrant appel était aussi bien adressé à la population qu’à ses élus. Le discours constituait une réponse aux tensions sociales sur le plan de la politique intérieure, et surtout aux divisions profondes séparant les communautés linguistiques du pays par rapport à la situation internationale après l’éclatement de la guerre.
La défense nationale spirituelle – dans toute sa complexité et son ambivalence – doit être placée en filiation directe avec les mises en garde du temps de la Première Guerre mondiale. A partir de l’entre-deux-guerres, ce mouvement prônait le renforcement conséquent de la cohésion interne comme de la position internationale de la Suisse. La visée de ce programme politique et culturel peut être mise en perspective avec le présent: la sécurité en Europe n’a jamais été autant menacée en 80 ans que depuis l’occupation de la Crimée en 2014 et l’attaque de l’Ukraine par la Russie néo-impérialiste et révisionniste de Poutine en 2022.
Unité et diversité, souveraineté et coopération
Quand Francis Fukuyama annonçait une proche «fin de l’histoire» après l’effondrement du bloc communiste en 1989/91, il se trompait pareillement que Samuel Huntington qui entrevoyait un «choc des civilisations» généralisé. Malgré la non-réalisation des thèses principales des deux politologues américains influents, l’ère dans laquelle nous vivons requiert un nouvel effort conséquent en matière d’orientation stratégique et d’ancrage idéel. Qu’est-ce que cela veut dire pour notre pays et notre politique?
Premièrement, la Suisse doit tout faire pour promouvoir et renforcer la cohésion intérieure – tout en soignant ses bonnes relations avec ses voisins et la communauté internationale. Deuxièmement, elle doit impérativement et massivement renforcer sa capacité de défense pour faire face aux menaces extérieures. Là aussi, il s’agit d’un objectif qui ne peut être atteint sans renouvèlement idéel à l’intérieur et sans collaboration avec des partenaires avec qui nous partageons des valeurs et intérêts.
Une nouvelle «défense nationale idéelle» suppose de véritables travaux d’Hercule. La Suisse a besoin de forces intellectuelles et politiques qui savent chercher des compromis, qui ont l’habitude d’expliquer des liens complexes sans faire miroiter de fausses solutions faciles et enfin qui cultivent l’esprit de coopération tant au niveau local et régional que national et international.
Bernhard Altermatt est historien. Député centriste au Grand Conseil de Fribourg, il est l’éditeur de plusieurs livres sur la politique étrangère suisse.
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