«La vagabonde»: Colette? or our wounded heart in the mirror?

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écrit par Anaïs Sierro · 09 June 2020 · 0 commentaire

Les bouquins du mardi - Literature in retrospect - Anaïs Sierro

La vagabonde invites us to follow the life of Colette Renée - a character far too similar to the author to dissociate them - throughout her long hours of performing, but not only... This novel is to love what The foreigner is to life. We go along, following the life of a woman for whom the presence of a man imposes itself, while at the same time we seemingly get slapped in the face. The proof is that, after reading it, we question our view of love, after having experienced the first one. The one we «remember for the rest of our lives», they say... But what of the good memories, the first times or the pain of losing it, do we remember for the rest of our lives? That's the deep, personal question that Colette's lively, free-wheeling writing allowed me to ask. So, I warn you: you lovers of love: run away! or hang on... Colette offers us her truth. Unless, of course, it's «our» truth...

En tant que femme privilégiant l’action à la plainte, j’ai toujours voué une grande admiration, voire fascination, pour celles des premières décennies du siècle dernier, qui portaient à leur cou le parfum de la liberté, à leurs hanches la ceinture de l’émancipation et à leur coiffe la taille de la désinvolture. Ainsi, j’ai trouvé en ces Coco Chanel et autres Colette des exemples de force et de combativité au nom de leur liberté. Des exemples qui nous traduisent cette vérité: «notre place, on la prend; notre personnalité, on l’assume et notre liberté, on la garde!». En ce sens, je n’avais qu’une hâte: enfin lire un premier roman de Colette. Celui-là même qui suivait la séparation aux mille cicatrices de son premier mari Henry Gauthier-Villars – caricaturé ici sous les traits d’Adolphe Taillandy – et qui me promettait donc une plume à la force et l’incision phantasmées d’une attente biaisée. Oui, j’ai très vite déchanté.

«Je revois trop bien sa figure de conquête, l’œil voilé, la bouche enfantine et rusée, et cette affectation de battre les narines au passage d’un parfum…
Pouah! tout ce manège, cette cuisine autour de l’amour – autour d’un but qu’on ne peut même pas nommer l’amour –, je les favoriserais, je les imiterais, moi?
Pauvre Dufferein-Chautel! il me semble parfois que c’est vous qu’on trompe, ici, et je devrais vous dire… vous dire quoi? Que je suis redevenue une vieille fille, sans tentation, et cloîtrée, à ma manière, entre les quatre murs d’une loge de music-hall?
Non, je ne vous le dirai pas, car nous ne savons échanger, comme à la dixième leçon de la Berlitz School, que des phrases élémentaires, où les mots pain, sel, fenêtre, température, théâtre, famille tiennent beaucoup de place…
Vous êtes un homme, tant pis pour vous! […]
A force d’hésiter, je choisis le silence…»

Si ma première réaction était alors une extase à la jouissance d’une écriture maîtrisée, poétique et masculinement affirmée, j’ai rapidement été confrontée à une Colette – personnage et auteure – pas si indépendante que cela ou alors faussement indépendante; le fantôme d’un premier amour meurtri en gage de rattachement au passé, à la trahison. C’est alors que commence ce voyage émotionnel, celui-là même entre révolte et contentement, entre déception et satisfaction, entre des «Mais pourquoi?» et des «Ah bon quand même». Ce même voyage émotionnel dont certaines séries de mauvais goût nous gavent à nous en endoctriner la moelle pour que nous restions létales sur notre canapé dans l’attente interminable d’un prochain épisode, insatiables de ces sensations.

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Car oui, La vagabonde n’est plus uniquement Colette, c’est cette dernière qui nous impose de le devenir tant ses changements de comportement et d’humeur nous font vagabonder par tous les chemins de nos nerfs, quitte à en titiller notre envie de fermer ce livre, fâchés de découvrir la faillibilité d’une héroïne historique que son adjectif ennoblit et non ne définit justement. C’est donc avec la foi en une évolution plus forte et libre que nous parcourons des pages parfois longues et vides de descriptions d’un quotidien de spectacle, transmis sans passion et sans culte, alors promis en quatrième de couverture.

«Que sais-je de l’homme que j’aime et qui me veut?»

Quand arrive de plein fouet, à travers Max, le grand et sacré sujet de tous artistes, de tous hommes: l’amour! Or, détrompez-vous, il ne s’agit pas du grand, du vrai, de celui dont les chanteurs pour midinettes écœurent nos vies de leur piètre utopie erronée. Non, Colette nous parle ici de l’amour «après le premier amour déchu». Et là, en vingt-cinq ans d’existence et de livres ingurgités où jamais je n’ai lu une seule ligne sur cet état post-premier-amour dont on connaît presque tous les méfaits, je me retrouve face à une réalité – celle de Colette personnage et auteure – qui en devenait au fil des pages rien d’autre que «notre» réalité, universelle.

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Est-ce donc une situation peut-être encore trop fraîche? Ou alors une sensibilité accrue à la plume de Colette? Quoi qu’il en soit, je n’ai plus pu me séparer de ce voyage au sein des émotions, des ressentis, des questionnements et des drames de cette femme blessée et libre ; un chemin qui nous force à un questionnement intérieur personnel.

«Le premier obstacle où je bute, c’est ce corps de femme allongé […] prêt à périr plutôt que de quitter le lieu de sa joie… […] Vaincrais-je aussi, plus dangereuse cent fois que la bête goulue, l’enfant abandonnée qui tremble en moi, faible, nerveuse, prompte à tendre les bras, à implorer: «Ne me laissez pas seule!» Celle-ci craint la nuit, la solitude, la maladie et la mort, elle tire les rideaux, le soir, sur la vitre noire qui l’effraie, et se languit du seul mal de n’être point assez chérie… Et vous, mon adversaire bien-aimé, Max, comment viendrai-je à bout de vous, en me déchirant moi-même?»

Alors si La vagabonde semble destiné à tout un chacun, vous qui n’avez pas encore connu votre premier amour, fuyez au risque d’en être dégoûtés ou accrochez-vous. Pour tous les autres, jetez-vous entre ces lignes, pour n’oublier les leçons données par les réflexions d’une experte malgré elle. Celle pour qui l’amour post-premier-amour n’est tenté que parce que de «l’évasion» nous en faisons obstacle. Nous autres, arborant la plaie ouverte d’un premier amour et qui, pour panser notre douleur, croulons vers l’erreur de la présence. Faux réconfort pour réduire un instant au silence, la douleur pourtant si criante d’une immuable réalité…

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Crédit photo: Henri Manuel/Wikimedia Commons

Colette
La vagabonde
Albin Michel
1992 [1910]
222 pages

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