Le Regard Libre N° 45 - Diego Taboada
The mid-term elections in the United States have highlighted the fracture separating two Americas. More generally, the situation in the United States may also reflect the moral erosion of an empire that is steadily losing influence.
After long, intense weeks of campaigning in the USA, the ballot boxes have spoken. The Democrats have regained control of the House of Representatives (lower house), lost in 2010, but the Senate remains in Republican hands. There were few surprises this time around, unlike the shock of Donald Trump's election two years earlier. Democrats and progressives of all stripes rejoiced in their «victory», which they believe will finally enable them to put the brakes on a president who until then had no real institutional opposition. The question of launching an investigation into Mr. Trump and his relations with Russia finally becomes possible. More symbolically, the media will remember the election of a good number of women, often from ethnic minorities - Native Americans, Muslims or even openly homosexuals.
Une polarisation inquiétante
Cette situation est-elle vraiment si positive pour les opposants de Trump? Peut-on y voir un désaveu massif d’une Amérique qui lutte, lassée de l’agressivité et des polémiques de leur président? Bien au contraire. Certes, les républicains ont perdu la « House », mais les démocrates pariaient sur une «vague» anti-Trump qui n’a pas eu lieu. Le parti présidentiel a subi un revers, mais c’est une situation habituelle lors de ces élections: depuis 1934, seuls les républicains de George Bush n’ont pas perdu lors des élections de mi-mandat en 2002, une année après les attentats du 11 septembre. C’est donc un résultat qui «normalise» le mandat de Donald Trump, plus qu’il n’annonce un rejet massif de sa politique.
Par ailleurs, l’entrée de démocrates appartenant à l’aile gauche du parti et le remplacement de certains députés républicains modérés par des trumpistes convaincus risquent de créer des problèmes dans l’adoption des lois, par l’impossibilité de trouver des compromis. Pour un président qui aime se positionner en victime d’à peu près tout le monde, tout blocage venant de la Chambre des Représentants seraient une excuse parfaite à brandir en cas de revers. Dans la perspective de la présidentielle de 2020, cette situation est même particulièrement favorable à Donald Trump.
Jusqu’alors, le président n’a cessé de s’octroyer les mérites des résultats économiques des Etats-Unis – un niveau de chômage proche du plein-emploi et une croissance particulièrement forte. Or, il est peu probable que les mesures prises par son administration – baisse massive d’impôts et hausse de la dette publique et du déficit – soit efficace à plus long terme, avec le spectre de l’augmentation des taux d’intérêt à l’horizon. En cas de ralentissement économique, on peut s’attendre à ce que M. Trump fasse porter le chapeau à ses opposants démocrates, qui auraient du mal à se défendre.
Il sera d’autant plus difficile pour les démocrates de se rassembler autour d’un leader. L’omniprésence d’Obama pendant la campagne l’a montré, personne chez les démocrates n’a su prendre la tête du parti. Et bien que certains jeunes éléments semblent sortir du lot, comme le texan O’Rourke ou la jeune Ocasio-Cortez à New-York, il faudra plus que s’affirmer «socialiste» pour s’emparer de la Maison-Blanche.
L’illusion du rêve américain confirmée
Mais plus inquiétant encore, c’est bien un pays divisé, qui annonce une décadence entamée il y a quelques temps déjà. Cette polarisation politique révèle surtout un malaise plus profond qui ronge les Etats-Unis. Une fracture entre, d’une part, l’Amérique blanche, masculine, touchée économiquement et nostalgique de temps révolus lors desquels elle était dominante. Le ressentiment de ces nouveaux «laissés pour compte» ainsi que leur sentiment d’abandon constitue le terreau sur lequel Trump s’est appuyé pour être élu. De l’autre côté, les minorités ethniques, les femmes, dont le principal objectif politique est la lutte contre un président qui n’a cessé de légitimer les attaques et les humiliations créant un climat de haine propice à toutes sortes de dérives.
Cette stigmatisation des étrangers, de la migration et le cloisonnement social entre en contradiction totale avec ce qui a forgé le mythe de l’Amérique dès le XIXth siècle: un pays accueillant, construit sur l’idéal méritocratique des gens qui seraient jugés indépendamment de leur identité ou de leur passé mais qui au contraire pourraient réussir par leur investissement personnel. D’aucuns diront que ce «rêve américain» n’a finalement jamais existé, et la réalité d’hier et d’aujourd’hui confirment bien ces critiques.
La décadence morale d’un empire
Malgré ce paradoxe de la société américaine, les Etats-Unis ont compensé leur faiblesse intérieure par une présence hégémonique dans le monde. En un sens, le «rêve» américain a été assuré tout au long du XXth siècle et au début du XXIth grâce au rayonnement de sa culture dans le monde et de sa puissance militaire et économique. Aujourd’hui, l’Amérique ne représente plus cette locomotive du monde libre, admirée pour sa culture et son système politique. Cette «société démocratique parfaite» à laquelle tout le monde aspire n’est plus attirante. Ce ne sont désormais que des échos négatifs qui nous parviennent par la personnalité clivante de M. Trump attisant la haine et les innombrables tueries et drames défrayant la chronique.
Alors que chaque empire hégémonique s’est effondré au cours de l’histoire au milieu de tensions et de luttes intestines, la polarisation de la société américaine est également un signe avant-coureur de la décrépitude morale de l’Empire américain. En effet, alors que les Etats-Unis vivent empêtrés dans leurs problèmes, le centre d’influence mondial se déplace à l’est. La Chine est en phase de devenir la prochaine puissance économique du monde. L’empire du milieu se tourne lentement mais sûrement vers l’Afrique, continent avec un énorme potentiel délaissé par les Etats-Unis ou l’Union Européenne par exemple.
L’une des causes profondes de l’échec des Etats-Unis réside peut-être aussi dans une non-acceptation de la nouvelle réalité d’un monde où l’Amérique ne serait plus hégémonique. Comme le disait Daniel Warner dans nos colonnes, le système électoral américain du «winner takes all», à savoir que le gagnant prend tout, forge les mentalités des Américains. Et dans un pays dans lequel il n’y a pas de troisième voie possible à la victoire ou la défaite, reconnaître que l’on n’est plus dominant est difficile. Voilà un travail collectif long et ardu dans la mesure où ce sont les représentations mentales de toute une nation qui entrent en jeu.
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