«La Suisse ne doit pas devenir la bibliothèque du monde»
«Il faut recréer aujourd’hui les grandes entreprises qui porteront notre prospérité demain», estime Aurélien Demaurex.
Aurélien Demaurex incarne un parcours singulier entre écologie, entrepreneuriat et politique. Le cofondateur d’Ecorobotix livre sa vision d’un pays audacieux et offre ses conseils à ceux qui veulent mettre l’innovation technologique au service du bien commun.
Avec 150 millions de francs levés au cours de la dernière année, la start-up vaudoise Ecorobotix s’est imposée comme l’un des fleurons européens de l’agriculture de précision. Son cofondateur et directeur des ressources humaines, Aurélien Demaurex, défend une innovation au service du vivant, où la protection de l’environnement rime avec prospérité économique.
Face au réchauffement climatique, au protectionnisme et au repli technologique, cet ancien banquier incarne une génération d’entrepreneurs qui refusent la résignation. Député vert’libéral au Grand Conseil vaudois, il fait partie des rares élus suisses qui combinent entrepreneuriat et engagement politique. Dans cet entretien, le diplômé de HEC Lausanne revient sur son parcours, expose sa vision du rôle de l’entrepreneur dans la société et partage les recettes qui l’ont amené à ses succès.
Le Regard Libre: Tu diriges l’une des rares start-ups suisses à avoir dépassés les 100 millions de francs de valorisation, avec plus de 200 employés. Que fait l’entreprise et où en est-elle dans son développement?
Aurélien Demaurex: Ecorobotix est née d’une idée simple : utiliser la technologie pour réduire l’impact environnemental de l’agriculture. Tout est parti d’une réflexion de mon associé Steve Tanner, fils d’agriculteur, qui voulait en finir avec le désherbage chimique généralisé. Ensemble, nous avons conçu des robots capables de détecter les mauvaises herbes grâce à l’intelligence artificielle et de pulvériser uniquement là où c’est nécessaire. Aujourd’hui, notre machine «ARA» permet de réduire jusqu’à 95% l’usage de produits chimiques, et ainsi d’alléger les coûts qui pèsent sur les agriculteurs, mais aussi de préserver la biodiversité. Nous résumons notre mission en trois mots : réduire la quantité de produits chimiques, remplacer les produits synthétiques par des solutions naturelles et régénérer la nature pour une agriculture plus durable.
Ecorobotix exporte aujourd’hui une partie de ses produits. Dans quelle mesure as-tu subi les effets des droits de douane – de 39% durant plusieurs mois – imposés à la Suisse par Donald Trump?
Environ la moitié de nos ventes se font aux Etats-Unis. L’imposition de tarifs de 39% sur nos produits a donc été un choc majeur. Heureusement, nous avions constitué des stocks sur place, ce qui nous a protégés pour un temps, mais nous avons dû adapter notre stratégie pour la suite. Concrètement, nous passons par notre filiale américaine pour limiter l’impact fiscal et travaillons à relocaliser une partie de la production en Amérique du Nord. Ce choix, accéléré par les droits de douane, a aussi du sens sur plan écologiquement et économiquement: produire au plus près de nos clients est une logique vers laquelle nous voulons tendre.
Tu viens d’une famille d’entrepreneurs, mais tu es d’abord passé par la banque et l’humanitaire, en tant que salarié. Qu’est-ce qui t’a motivé à revenir à tes racines?
J’ai toujours su qu’un jour je créerais une entreprise, sans savoir quand ni dans quel domaine. Mon passage par l’humanitaire en Afrique a été un déclic: j’y ai vu l’impact décuplé de nos modes de consommation sur l’environnement, faute de filières de recyclage ou de régulation. Cette expérience m’a profondément sensibilisé aux enjeux écologiques, tout en renforçant mon envie d’agir de manière concrète et entrepreneuriale. A mon retour, j’ai rencontré mon cofondateur, Steve Tanner dans des activités de protection de l’environnement. Nous partagions les mêmes valeurs et étions au même stade de nos vies. Il avait une idée brillante ; nous l’avons testée, puis transformée en entreprise. C’est ainsi que ce qui était au départ un hobby est devenu, en 2014, une véritable aventure entrepreneuriale.
Tu sièges par ailleurs au Grand Conseil vaudois. Qu’est-ce qui t’a donné envie de faire de la politique?
Mon engagement politique découle de la même sensibilité écologique que celle qui m’a conduit à l’entrepreneuriat. J’ai toujours eu un goût prononcé pour la politique, mais c’est en rentrant d’Afrique, au moment où se créait le Parti vert’libéral, que j’ai décidé de m’y investir concrètement. J’ai aidé à fonder la section romande de cette formation politique, puis j’ai siégé au niveau communal avant d’être élu au Grand Conseil, un peu par surprise. Aujourd’hui, ce qui me motive surtout, c’est de représenter la voix des entrepreneurs dans un monde politique souvent dominé par les fonctionnaires, les juristes et les professions libérales. Je veux apporter une compréhension de la réalité entrepreneuriale, notamment dans les domaines de la tech et du financement des start-ups. Et, ce faisant, contribuer à une meilleure représentativité des entrepreneurs au sein des institutions.
Les entrepreneurs se font en effet rares en politique, que ce soit au niveau cantonal ou national…
C’est une question de temps et de compatibilité. Le système de milice repose sur l’idée qu’on peut être à la fois entrepreneur et élu, mais dans la réalité, c’est extrêmement difficile. Gérer une entreprise de 250 personnes demande déjà une énergie considérable. Autrefois, c’était peut-être plus simple, mais le monde s’est accéléré, les entreprises sont plus complexes et la pression permanente. De plus, la culture politique suisse est lente et procédurale, là où l’entrepreneuriat demande des décisions rapides et souvent radicales. Ce sont deux cultures très différentes, et des mondes qui fonctionnent à des rythmes opposés.
Ce manque de représentation des entrepreneurs en politique se reflète aussi, semble-t-il, dans l’opinion publique. Par exemple, avec le débat sur la taxe Zucman qui a actuellement lieu en France, on a parfois l’impression que les entrepreneurs sont perçus comme des exploiteurs plutôt que des contributeurs à la société.
Je pense que cette perception s’inscrit dans un phénomène plus général de méfiance envers les élites, qu’il s’agisse des politiciens, des chefs d’entreprise ou d’autres figures d’autorité. Il existe aujourd’hui un sentiment de décalage entre la réalité vécue par la population et celle perçue de ces milieux, souvent associés à l’argent ou au pouvoir. La société est devenue plus fragmentée, plus polarisée, alors même que nous n’avons jamais eu autant de moyens de communication. Les Suisses n’aiment pas trop les têtes qui dépassent, et ce trait culturel s’est sans doute accentué.
A tes yeux, quel est le rôle social d’un entrepreneur?
La Suisse vit essentiellement sur les réussites d’entrepreneurs visionnaires du passé, comme Alfred Escher, qui ont fondé les entreprises qui font notre prospérité: Nestlé, Roche ou même Credit Suisse. Et ce dernier exemple montre que même un géant peut s’effondrer. Nous ne pouvons donc pas nous reposer sur nos acquis. Il faut recréer aujourd’hui les grandes entreprises qui porteront notre prospérité demain. Le pays a une grande force d’innovation, mais il ne doit pas devenir une bibliothèque pour le reste du monde. Cette force doit se traduire par des succès économiques concrets, sinon nous deviendrons une vitrine sclérosée de nos gloires passées – une sorte de «Ballenberg» économique. Les entrepreneurs sont là pour éviter cela.
De nombreux jeunes ne croient plus en l’innovation et dans le capitalisme pour résoudre la crise climatique. Ils prônent plutôt la décroissance ou la sobriété. Que leur réponds-tu ?
Il faut reconnaître que notre système a ses excès : il prend parfois plus qu’il ne donne. Mais pour moi, la solution n’est pas de le renverser, plutôt de l’améliorer. La croissance a apporté des avancées considérables – en santé, en confort, en prospérité – qu’on ne peut pas ignorer. La refuser, ce serait renoncer à ces progrès. Je suis convaincu que la technologie et le secteur privé joueront un rôle déterminant dans la résolution de la crise climatique. Avec 200 innovations comme la nôtre, nous pourrions pratiquement régler le problème du dioxyde de carbone dans l’atmosphère. Bien sûr, il faut consommer de manière responsable, mais je pense que la clé réside avant tout dans l’innovation mise au service du bien commun.
Récemment, tu as déclaré que la Suisse investit 22 milliards de francs par an dans la recherche, mais seulement 3 milliards dans le transfert technologique.
Oui. C’est l’un de mes grands chevaux de bataille, à la fois politique et entrepreneurial. La Confédération investit encore trop peu pour transformer ses découvertes scientifiques, publiques comme privées, en entreprises et en emplois. Résultat : nos idées, nées dans les hautes écoles, sont souvent financées par des capitaux étrangers et finissent par quitter le pays. C’est une perte économique, mais aussi une question de souveraineté.
Prenez un algorithme comme le nôtre : s’il venait à dysfonctionner et à détruire des cultures au lieu des mauvaises herbes, les conséquences pourraient être dramatiques. Dépendre des technologies américaines ou chinoises devient, dans ce contexte, un risque stratégique. Nous avons les moyens de bâtir notre propre écosystème : les fonds de pension et la gestion de fortune suisses représentent plus de 1000 milliards de francs. Il suffirait de rediriger une partie de ces capitaux vers nos start-ups, au lieu de financer celles des autres qui, ironiquement, finissent souvent par tuer les nôtres.
Les caisses de pension helvétiques investissent environ 10 % de leurs avoirs dans les placements alternatifs, dont à peine 2 à 3 % dans le capital-investissement et une fraction infime dans le capital-risque. Aux Etats-Unis, cette part atteint environ 14 %. Comment expliques-tu un tel écart ?
C’est avant tout une question culturelle. En Suisse, nous avons une mentalité orientée vers la gestion des risques – héritée du monde bancaire et assurantiel – qui privilégie la stabilité et la préservation du capital plutôt que la prise de risque. Pourtant, notre pays regorge de secteurs d’innovation capables de devenir leaders mondiaux, comme celui de l’agriculture de précision. Pour que ces filières atteignent leur plein potentiel, il faut que les institutions, et notamment les caisses de pension, aient le courage d’investir davantage dans les start-ups locales. Les jeunes générations, elles, osent déjà plus. Elles prennent des risques, se lancent, créent. Il est temps que les plus anciens – ceux qui détiennent les capitaux – les soutiennent, pour transformer cette créativité en succès économiques durables.
Parlons d’entrepreneuriat, justement. En quoi consiste ton travail au quotidien, concrètement ?
Mon rôle a énormément évolué. Au départ, je faisais absolument tout: accueillir les visiteurs, payer les salaires, lever des fonds, bricoler les prototypes jusque tard le soir. Parfois même réparer à la dernière minute un moteur qui avait brûlé lors d’une démonstration à des investisseurs! Avec le temps, je me suis spécialisé. Aujourd’hui, je m’occupe principalement des ressources humaines et j’ai un rôle transversal de «chief of staff», sorte de bras droit du CEO, impliqué dans divers projets stratégiques. Ce que j’aime dans ce métier, c’est qu’aucune journée ne se ressemble. On passe sans cesse d’une décision à l’autre, d’une urgence à une opportunité, avec une agilité que peu d’autres environnements sont capables d’offrir. Tout bouge très vite – à l’inverse du monde politique où un texte peut mettre des années à aboutir. C’est cette énergie et cette réactivité qui rendent l’entrepreneuriat si stimulant.
Tu emploies aujourd’hui 250 personnes. Comment fait-on pour croître sans tomber dans la lourdeur que tu reproches au monde politique ?
C’est un défi majeur. A mesure que l’entreprise grandit, il faut davantage de structure et d’organisation, tout en évitant la rigidité des grands groupes. Chez Ecorobotix, on est encore dans une phase où l’on court après notre propre croissance : on se développe très vite, on lance plusieurs produits en parallèle, on ouvre de nouveaux marchés et des filiales à l’international. Le vrai danger, ce n’est pas tant de se bureaucratiser que de ne pas réussir à structurer assez vite pour soutenir cette expansion. L’objectif, c’est que la structure serve la vitesse, qu’elle permette d’aller encore plus vite, pas de freiner. En somme, on doit rester organisés sans perdre l’agilité qui fait notre force – une question de survie pour une entreprise en hypercroissance.
Pour les jeunes qui rêvent d’entreprendre : quelles sont, selon toi, les compétences essentielles à développer ?
La première, et peut-être la plus importante, est de savoir identifier la personne avec qui se lancer. Beaucoup de projets échouent non pas à cause de l’idée, mais à cause de l’équipe fondatrice. L’entrepreneuriat est un marathon, et les tensions peuvent rapidement naître sur des questions de contribution ou de répartition du capital. J’essaie d’ailleurs de faire évoluer la législation pour faciliter ces ajustements entre fondateurs, afin d’éviter que des divergences personnelles ne fassent capoter de bons projets. Ensuite, il faut bien sûr être curieux, persévérant et capable de s’adapter en permanence.
Comment choisir la bonne personne avec qui s’associer ?
Tout repose sur les valeurs. C’est ce socle commun qui permet de traverser les difficultés sans se désunir. Avec Steve, au-delà de nos profils complémentaires – lui ingénieur et moi issu de la finance –, nous partageons une même vision, les mêmes principes, et c’est ce qui nous a tenus dans les moments de tension. C’est un peu comme un mariage : il faut de la confiance, du respect et une base solide pour que ça dure. D’ailleurs, ma femme plaisante souvent en disant qu’Ecorobotix est notre quatrième enfant ! Il ne faut pas oublier que cette aventure a des effets sur la famille, les amis, la vie personnelle. On fait forcément des sacrifices, on sort moins, on dort moins. C’est une vie passionnante, mais exigeante. D’où l’importance de s’entourer des bonnes personnes – dans l’entreprise comme à la maison.
Les entrepreneurs se démarquent aussi par leur capacité à prendre des risques. Raconte-moi la dernière fois que tu en as pris un.
On en prend tout le temps, à chaque conseil d’administration. Mais le plus gros risque qu’on ait pris, c’est celui de tout remettre en question. A l’origine, Ecorobotix développait un robot totalement autonome destiné à désherber les champs sans intervention humaine. Tout le monde trouvait l’idée géniale, mais personne n’était prêt à l’acheter. Les agriculteurs ont déjà un tracteur, et l’idée d’un robot livré à lui-même dans leurs champs leur restait trop étrangère. Nous avons donc pris une décision radicale: tout abandonner pour concevoir une version tractée de notre robot. Ce choix a été douloureux, mais vital: notre produit s’est adapté aux habitudes des agriculteurs, et le succès a suivi. Aujourd’hui, l’ironie est que nous revenons peu à peu au concept initial, car les tracteurs deviennent eux-mêmes autonomes. Mais à l’époque, ce changement de cap a été un pari décisif: si nous ne l’avions pas fait, Ecorobotix n’existerait certainement plus.
Le parcours d’un entrepreneur est aussi semé d’embûches. Peux-tu nous raconter un échec marquant?
En tant que responsable des ressources humaines, ce qui me marque le plus, c’est quand on se rend compte qu’on n’a pas recruté la bonne personne – surtout lorsqu’il s’agit d’un poste clé. Il y a quelques années, nous avons engagé quelqu’un pour un rôle de direction, mais son profil s’est finalement révélé inadéquat. Ce genre d’erreur a des répercussions profondes: tensions dans l’équipe, perte d’énergie, perte de confiance. C’est douloureux pour tout le monde. Avec le temps, j’ai appris qu’il faut savoir reconnaître très vite quand une collaboration ne fonctionne pas, avant que le problème ne s’enracine. Ces erreurs-là laissent des traces, mais elles rappellent aussi que la réussite d’une entreprise repose avant tout sur les personnes qui la constituent.
Pour conclure, quel conseil donnerais-tu à un jeune qui souhaite se lancer dans l’entrepreneuriat?
Je l’encouragerais à se lancer dans un projet qui a du sens pour lui. Créer une énième application sans utilité réelle n’apporte pas grand-chose. Mieux vaut s’attaquer à un vrai problème et chercher à avoir un impact positif sur la société ou sur l’environnement. C’est cette dimension de sens qui permet de tenir dans la durée.
Economics graduate and president of the Association Café-philo, Yann Costa is an editor at Regard Libre.
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