Society Interview

David Vuillaume: «La protection du patrimoine n’est pas responsable de la crise du logement» 

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written by Nicolas Brodard · 06 November 2026 · 0 comment

Face à la pression démographique et à la pénurie de logements, les associations de protection sont parfois accusées de freiner la construction. David Vuillaume plaide pour une approche capable de fédérer la préservation et la promotion du patrimoine avec les défis actuels.

Historien de l’art et germaniste de formation, David Vuillaume a dirigé plusieurs institutions muséales en Suisse et en Allemagne avant de conduire les activités de Patrimoine suisse. Fondée en 1905, l’organisation non gouvernementale œuvre à la préservation du patrimoine architectural et paysager helvétique, mais aussi à la promotion de critères de qualité destinés aux constructions contemporaines. Pour Le Regard Libre, il évoque l’importance et la façon dont il conçoit la notion de patrimoine, désormais intégrée et élargie au concept de culture du bâti.

Le Regard Libre: Selon vous, comment se positionne la population suisse sur les enjeux architecturaux et urbanistiques actuels? Y est-elle sensible?

David Vuillaume: Je considère que la population suisse est généralement plus sensible aux questions d’architecture, de paysage et d’aménagement du territoire que celle de beaucoup d’autres pays européens. Cela tient à notre démocratie semi-directe, ou du moins à la possibilité, pour les citoyens, de participer aux décisions. Tout le monde n’est pas spécialiste et tout le monde n’a pas un goût particulièrement développé, mais chacun sait qu’il peut, à un moment donné, se prononcer, voter, soutenir une opposition. Cela produit une forme de responsabilité.

Il faut toutefois éviter de penser que le mécontentement est général parce que, de fait, les voix critiques sont plus audibles. Nous rencontrons naturellement, dans le cadre de notre activité associative, des personnes insatisfaites du développement de leur cadre existentiel. Il faut prendre cette réalité au sérieux: la qualité de vie ne recouvre pas les mêmes attentes pour tout le monde.

Par exemple, lorsqu’un centre historique, un monument ou un paysage reconnu risque de disparaître, la population voit l’enjeu, se mobilise, et vote éventuellement. En revanche, nous sommes beaucoup moins conscients de l’érosion progressive de la qualité dans les quartiers contemporains et ordinaires. C’est pourtant là que vivent la plupart des gens et que la qualité de vie peut se détériorer sans que l’on ne s’en aperçoive.

Les chefs-d’œuvre ne sont pas nécessairement les plus menacés en Suisse. Les grands monuments, les églises, les centres historiques sont, dans l’ensemble, reconnus. Ce qui m’inquiète davantage, c’est le cadre bâti plus banal, hors des périmètres protégés, qui est également sujet à la dégradation. Il est plus difficile de défendre ce qui n’est ni ancien ni exceptionnel. C’est pourtant précisément là que se jouent beaucoup de choses.

Avec quelles valeurs et selon quelles contraintes – économiques, légales, structurelles – construisons-nous aujourd’hui?

Nous sommes confrontés à des attentes parfois contradictoires. Certains donnent la priorité au patrimoine, d’autres à la transition écologique ou à la sobriété foncière, ou d’autres encore à l’accessibilité du logement. Il y a aussi la question de l’innovation architecturale et de la transformation à long terme des villes. Le problème commence lorsqu’un parti, un acteur ou une politique considère qu’un seul de ces éléments doit prévaloir sur tous les autres.

Pour nous, l’enjeu est précisément de les faire dialoguer. Le Prix Wakker, que nous décernons chaque année, considère au moins quatre dimensions: le patrimoine, l’écologie, le logement et la qualité architecturale. Dans l’idéal, il ne faudrait pas les traiter comme des intérêts divergents, mais au contraire, les penser conjointement.

La pression est évidemment considérable. La Suisse connaît une croissance démographique, les besoins en logements sont réels, tandis que le territoire constructible ne croît pas. Cependant, la loi sur l’aménagement du territoire le rappele: nous ne voulons pas devenir Singapour, nous voulons préserver nos paysages et nos espaces naturels. Dans ce contexte, les exigences culturelles, esthétiques ou patrimoniales paraissent parfois secondaires face à l’urgence de construire et aux intérêts financiers des promoteurs. C’est dans le cadre de cette tension que le débat doit être tenu avec rigueur.

Peut-on définir la notion de qualité? Comment peut-on la qualifier et l’implémenter?

Quand on s’intéresse à la notion de qualité, on découvre à quel point elle est complexe. Mais on peut s’en approcher si on la comprend comme un équilibre entre plusieurs dimensions: la qualité d’usage, la qualité spatiale, la qualité constructive – au sens des matériaux et de leur mise en œuvre –, la qualité environnementale, la qualité esthétique et l’intégration dans le paysage et dans le tissu existant.

Un bâtiment de qualité répond à l’ensemble de ces dimensions. Il n’est pas simplement efficace, ni seulement beau, ni seulement écologique. On peut aussi le dire plus simplement: un bon projet répond aux besoins de la société tout en respectant ses contextes historique, social et environnemental.

C’est l’intérêt de la Déclaration de Davos, prononcée en 2018. Celle-ci affirme que l’architecture, les infrastructures et l’aménagement du territoire relèvent toutes de la culture. Cela paraît abstrait, mais l’idée est très concrète: les bâtiments, les rues, les gares, les espaces publics et les réseaux ont été créés dans des contextes précis, ils racontent une histoire, organisent nos usages et façonnent notre vie quotidienne. Nous n’en avons pas toujours conscience, mais de ce fait ils font pleinement partie de notre culture.

La Déclaration de Davos établit donc huit critères: une bonne gouvernance, une bonne fonctionnalité, le respect de l’environnement et des ressources, la viabilité économique, la diversité des usages, l’intégration dans le paysage et le patrimoine, l’identité du lieu, enfin la beauté, c’est-à-dire la qualité de l’expérience sensible. Cette grille est un excellent modèle. La difficulté est de la mettre en œuvre systématiquement, en Suisse et ailleurs.

Existe-t-il des valeurs unanimement partagées par tous les acteurs de la chaîne du bâti: usagers, architectes, ingénieurs, pouvoirs publics et promoteurs?

Je ne dirais pas qu’il existe un accord unanime. Les intérêts sont différents, et c’est normal: les promoteurs doivent financer les projets, les communes sont tenues de défendre l’intérêt général, les architectes de fonder une cohérence, les habitants de penser à leurs usages, et les associations de rappeler la durée, le contexte et le bien commun. Mais cela ne signifie pas que tout va mal. La plupart des projets se réa-lisent sans grand heurt parce que les acteurs parviennent à se parler et à trouver des compromis. Nous n’entendons parler que des projets problématiques, ce qui peut donner une image déformée de la situation.

Le point décisif est d’éviter les transformations irréversibles. Lorsqu’un bâtiment historique est vidé de son contenu, lorsque l’on ne garde plus que les façades ou lorsque l’on détruit un ensemble avant d’avoir sérieusement envisagé les alternatives, il est trop tard. Patrimoine suisse intervient en priorité sur ces cas parce qu’une démolition est définitive. La promotion du patrimoine de demain est importante, mais il faut d’abord empêcher la perte irréparable de l’existant.

Les pratiques actuelles génèrent-elles encore des spécificités régionales, ou l’aspect des bâtiments tend-il à s’homogénéiser?

La pression de l’homogénéisation est réelle. Elle découle de la mondialisation des techniques, des matériaux, des réglementations et, plus largement, de nos modes de vie. Nous regardons les mêmes images, utilisons les mêmes outils, fréquentons les mêmes enseignes et finissons par construire des objets qui pourraient se trouver partout ailleurs. Mais une construction demeure toujours située quelque part. Il existe un paysage, un sol, une histoire, des matériaux locaux, une trame urbaine, qui précèdent. Dans un projet de qualité, on devrait encore pouvoir lire cette histoire.

Parmi les critiques adressées au bâti actuel, la notion esthétique revient souvent: développement urbain anarchique, ensembles incohérents, simplisme stylistique, ou encore absence d’éléments décoratifs. Qu’est-ce qu’un beau bâtiment ou un bel aménagement?

La beauté est difficile à définir de manière exhaustive, mais il serait dommage de la renvoyer à une préférence purement personnelle. Elle fait partie de l’expérience quotidienne des lieux, mais elle ne se réduit pas au décor: elle se trouve dans les proportions, la lumière, la matérialité, les détails, la relation d’un bâtiment à la rue, à ses voisins et au paysage, ou encore dans sa manière de vieillir.

Construire de façon qualitative coûte souvent plus cher. Il faut le reconnaître. Mais un bâtiment bien conçu dure plus longtemps, se répare mieux et peut finalement s’avérer plus économique. Or nous voyons aujourd’hui trop de bâtiments construits par économie: des cubes dont les façades et les toits plats ne sont pas conçus pour vieillir correctement. Après quelques années, les murs se salissent, les matériaux vieillissent mal, et ce qui n’était que bon marché se révèle simplement pauvre.

Protéger le patrimoine ancien n’exclut pas de reconnaître le patrimoine de demain. Il existe aussi de bonnes réalisations modernes, parfois discrètes, dont la qualité se découvre dans le détail. Mais il faut pouvoir maintenir une exigence. La Suisse est un pays qui en a les moyens. La formation et la sensibilisation comptent donc beaucoup: elles permettent de développer, dès l’école, une base critique, un regard, une forme de culture du bâti. Cette transformation prendra du temps, mais elle est nécessaire.

Quels sont, ou quels pourraient être, les moyens de contrainte pour une esthétique ambitieuse et cohérente?

Il n’y a pas de recette unique. Les concours, les commissions spécialisées, les plans directeurs, les règlements, les critères qui définissent la culture du bâti, la formation et les démarches participatives peuvent tous jouer un rôle. Encore faut-il que les collectivités disposent des compétences nécessaires et que la volonté politique soit présente.

Les grandes villes disposent généralement de services d’urbanisme, de spécialistes et de moyens qui leur permettent d’évaluer les projets. Dans des communes plus petites, l’autorité peut se retrouver seule devant un investisseur disposant d’un dossier, d’un budget et d’une promesse d’activité ou de logements. Sur quels critères refuser ou modifier le projet? Les associations peuvent alors fournir des arguments, des compétences et une voix qui aident les autorités à défendre l’intérêt général.

Le fédéralisme rend le tout plus complexe. La Confédération peut encourager une politique de culture du bâti, mais les cantons et les communes tiennent à leurs compétences. Certains cantons délèguent à leur tour une part importante de la responsabilité aux communes, qui ne sont pas toujours équipées de personnel compétent pour l’assumer. Il ne s’agit pas de centraliser toutes les décisions, mais de garantir que chaque niveau institutionnel puisse réellement exercer son jugement.

Nous construisons aujourd’hui les bâtiments et les espaces que nous aurons à cœur de protéger demain. Pensez-vous que des réalisations actuelles pourront y prétendre?

Patrimoine suisse veut absolument faire les deux: protéger ce qui existe et s’intéresser à l’architecture et à l’aménagement contemporains. Il y a même un troisième axe qui nous intéresse de plus en plus: la réparation. Il ne s’agirait pas seulement de préserver un bâtiment ou de promouvoir un nouveau projet de qualité, mais de réparer des territoires qui ne fonctionnent plus bien aujourd’hui. Le Prix Wakker a parfois distingué des démarches de cette nature. A Dornach et Arlesheim, qui ont été primés, il ne s’agissait pas de célébrer une image patrimoniale concrète, mais de saluer un processus de travail collectif pour améliorer la qualité de vie dans des communes de la périphérie de Bâle.

Le patrimoine de demain ne sera pas forcément un objet spectaculaire. Ce pourra être un quartier transformé avec intelligence, une commune qui améliore ses espaces publics, un ensemble de logements capable de s’adapter aux habitants et au temps, ou un projet qui parvient à tenir ensemble écologie, logement, patrimoine et qualité architecturale.

Nous admettons généralement que le bâti ancien est de meilleure facture et de plus bel aspect que le bâti actuel. Est-ce vraiment le cas?

Pas entièrement. Les bâtiments de mauvaise qualité construits autrefois ont souvent disparu. Ce qui reste est précisément ce qui a été suffisamment solide, intéressant ou adaptable pour traverser le temps. Nous avons donc tendance à comparer le meilleur du passé avec l’ensemble de la production contemporaine. Il n’en demeure pas moins vrai que les bâtiments anciens que nous protégeons possèdent des qualités précieuses: ils sont durables, réparables, riches dans leurs détails, souvent relativement faciles à entretenir. Ils ont aussi l’avantage d’exister déjà: les conserver évite une grande part de l’énergie grise liée à la démolition et à la reconstruction. Le patrimoine ne doit pas devenir un catalogue de formes à reproduire. Il nous apprend plutôt une attitude: construire de manière assez solide, intelligible et généreuse pour que les générations suivantes puissent comprendre l’objet, l’aimer, l’entretenir, le transformer et peut-être choisir de le conserver.

Quel est le niveau de considération et de soutien du patrimoine en Suisse?

J’ai l’impression que la population soutient largement l’idée du patrimoine. Si l’on expliquait clairement aux citoyens qu’un contexte historique, un paysage ou un quartier auquel ils sont attachés risque d’être détruit, beaucoup se mobiliseraient. Même les responsables politiques souhaitent généralement habiter dans une belle rue, une belle maison, un bon environnement. Mais lorsqu’il s’agit de voter ou de décider, les arbitrages deviennent différents.

Le manque de sensibilité se situe davantage dans certains cercles de pouvoir: une partie de la politique, des médias et du monde de la construction. Le patrimoine y est volontiers présenté comme un frein à la production de logements ou au développement. C’est une caricature. Les besoins en logements sont réels, mais il est absurde de faire des associations de protection les responsables de la crise.

Le droit de recours des associations ne consiste pas à bloquer un projet pour défendre des intérêts privés. Il permet de demander à un tribunal si une décision publique est conforme à la loi. C’est une garantie en faveur du bien commun. Or ce droit est limité, voire absent, dans certains cantons; il est également fragilisé par des tentatives d’affaiblir sensiblement la prise en compte de l’ISOS, soit l’Inventaire fédéral des sites construits d’importance nationale à protéger en Suisse.

Qu’avons-nous à apprendre du patrimoine?

Il nous apprend d’abord que les bâtiments sont porteurs d’histoire. Dans une ville comme Porrentruy, où je suis né, la dimension inhabituelle de l’Hôtel de Ville ou de la gare devient compréhensible dès lors qu’on les relie à l’histoire de la Réforme à Bâle ou la guerre franco-allemande. Au quotidien, nous ne voyons plus forcément ces choses; il suffit parfois d’une visite guidée ou d’un changement de regard pour comprendre ce que le bâti raconte. Le patrimoine nous transmet plusieurs enseignements essentiels. Il montre l’importance de construire pour durer, d’utiliser les ressources avec parcimonie, d’adapter les bâtiments au climat local, de valoriser les savoir-faire artisanaux et de créer des espaces porteurs d’identité ou de reconnaissance. Si ces objets ont traversé les générations, c’est précisément grâce à ces qualités. Ils constituent aujourd’hui une source d’inspiration précieuse pour répondre aux défis contemporains et démontrent qu’il est possible de construire le patrimoine de demain en s’appuyant sur les leçons du passé.

Le recensement des objets inscrits au patrimoine national s’accompagne d’un classement hiérarchique qui détermine leur niveau d’intérêt et de protection. Quels sont les critères d’évaluation?

Le recensement des objets repose d’abord sur la recherche historique et scientifique. Le classement hiérarchique repose principalement sur leur valeur historique, architecturale, artistique, scientifique ou archéologique, ainsi que sur leur authenticité, leur intégrité, leur rareté, leur valeur paysagère ou urbanistique et leur importance pour l’identité culturelle. Les objets sont évalués selon des critères uniformes puis comparés à l’échelle cantonale ou nationale afin de déterminer leur intérêt local, régional ou national, et le niveau de protection qu’ils méritent. Il convient ici de rappeler le rôle central de l’ISOS. Bien que remis en cause par certains milieux politiques, cet outil demeure essentiel pour identifier les sites sensibles et intégrer les enjeux patrimoniaux dans l’aménagement du territoire.

Comment s’opère la considération des objets patrimoniaux dans le contexte de pression actuel?

Elle passe notamment par la diffusion des connaissances auprès du public, par des événements tels que les Journées du patrimoine, les visites guidées, les journées portes ouvertes ou encore les activités touristiques lorsqu’elles sont durables et maîtrisées. Les distinctions comme le Prix Wakker ou le Prix Schulthess des jardins contribuent également à sensibiliser la population, en particulier lorsqu’elles sont accompagnées de manifestations publiques et d’une couverture médiatique suffisante. Enfin, différents outils administratifs et juridiques sont à disposition: les inventaires, le classement et la mise sous protection des monuments et des sites, ainsi que le droit de recours des associations. Ces instruments permettent de veiller au respect de la législation patrimoniale et de rappeler aux autorités leur responsabilité dans la préservation du patrimoine.

Photographer by profession, Nicolas Brodard is a member of the editorial team of Regard Libre.

Vous venez de lire un contenu tiré de notre dossier «Avec quelles valeurs construisons-nous?», publié dans notre édition papier (Le Regard Libre No. 131).

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