L’Europe manque d’un récit commun
La cathédrale Santa Maria del Fiore à Florence incarne l’un des héritages culturels communs de l’Europe. Photo: Tony Litvyak via Unsplash
Le rapport que nous entretenons au temps est politique. Ceci explique l’usage que font aujourd’hui les pouvoirs populistes du récit national et met au défi l’Europe, si elle veut continuer de diffuser un récit humaniste, de construire son propre narratif.
Lorsque nous doutons de l’avenir, nous nous tournons vers le passé. Ceci explique la place que tient aujourd’hui le récit national dans la vie politique des différents pays européens. Tous n’en font cependant pas le même usage. On peut ainsi risquer une typologie distinguant ceux dans lesquels il alimente une politique agressive et ceux, au contraire, où le passé se fait le symptôme d’une interrogation plus que d’une réassurance.
Dans le premier groupe, on rangera par exemple la Hongrie ou la Pologne. Si on s’intéresse au cas de la Hongrie, le récit national s’identifie à une revanche sur l’histoire. Il raconte l’histoire d’un pays mutilé qui fut autrefois une puissance centrale associée à l’Autriche et que les arrangements des vainqueurs au moment du Traité de Trianon (1920) vinrent mutiler. Le tournant nationaliste pris par le régime de Viktor Orban se traduisit par la réécriture de ce récit à travers les manuels scolaires, la politique des monuments ou l’organisation des collections muséales.
En Pologne cette politique a commencé à se développer sous l’influence du PIS depuis 2018. Il s’agit, face à l’ennemi héréditaire que constitue la Russie et dont la menace se fait plus que jamais sentir depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, de mettre en avant le caractère proprement patriotique de la Seconde Guerre mondiale. En contrepartie, cette lecture permet d’atténuer la responsabilité polonaise dans l’extermination des juifs. Dans ce récit officiel, la Shoah est invisibilisée, au profit de la résistance polonaise.
Le doute des nations
Un second groupe de pays fait un tout autre usage du récit national. Il se développe plus à usage interne que pour répondre à une agression extérieure. Ces pays se caractérisent par le rôle majeur qu’ils ont joué tour à tour dans le cadre de la politique européenne. Il s’agit de la France, de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne. Or, le récit national qui a cours se caractérise davantage par les doutes qu’il exprime sur le passé plutôt que par une attitude d’affirmation de soi face à l’avenir.
On en a un bon exemple aujourd’hui sur les écrans de cinéma français. Que nous dit le succès rencontré par de récents films, comme Les Rayons et les Ombres de Xavier Giannoli ou Notre salut d’Emmanuel Marre? Ils nous retracent les aspects fuyants et peu glorieux de la collaboration qui caractérisa la période de Vichy, largement décrits par l’historien Marc Olivier Baruch. Ils mettent en image les motifs qui conduisirent certains Français à rejoindre les camps de l’envahisseur nazi moins par conviction qu’au terme d’un pénible glissement conduisant à l’abandon des valeurs humanistes.
Dans un cas, celui d’Henri Marre, l’arrière-grand-père du réalisateur de Notre salut, il s’agit pour ses thuriféraires de promouvoir l’idée d’un nécessaire redressement de la France en donnant le pouvoir à une technocratie; dans l’autre, celui de Jean Luchaire, président de l’Association de presse parisienne de la Corporation nationale de la presse française à partir de 1941 et héros du film de Xavier Giannoli, la collaboration traduit le désir d’une vie de plaisir et de lucre. Que nous racontent-ils derrière ces représentations? Rien d’autre que les doutes d’une France plongée aujourd’hui dans une spirale de décadence que rien ne semble pouvoir interrompre. Pas même l’échéance fondamentale de sa vie politique, l’élection présidentielle.
On pourrait penser que The Battle of Gaulle d’Antonin Baudry échappe à ce constat en exaltant la figure du général de Gaulle. Et pourtant, à y regarder de plus près, la poignée de ceux qui rejoignent les rangs de la France libre sont décrits comme des aventuriers. Certes, ils se retrouvent autour de l’idée de la grandeur de la France et du refus de son inféodation. Mais ils y sont conduits pour des raisons différentes qui leur appartiennent en propre.
Un récit au niveau européen
Et l’Europe dans tout cela? Non seulement celle-ci manque d’un récit national mais elle est la victime collatérale du regain de nationalisme qui accompagne l’arrivée au pouvoir des régimes populistes. Le récit national permet aux peuples de s’identifier à un espace géopolitique à travers le rappel de son histoire. Le cas ukrainien, depuis 2014, en offre une illustration.
Au moment où l’Europe est en elle-même un objet de détestation de la part des ennemis de son système démocratique, à l’image de la Russie ou des Etats-Unis de Donald Trump, l’une des tâches les plus urgentes de ses partisans consiste à proposer aux peuples qui la constituent une représentation positive d’eux-mêmes. Elle n’aura sans doute pas la sagesse de la Suisse qui fonde son récit sur des concepts plutôt que sur des figures, si l’on met à part l’inoxydable Guillaume Tell, héros de l’indépendance. Même le serment du Grütli est présenté comme une légende par les autorités à des citoyens qui semblent assez majeurs pour en accepter l’idée.
Lien entre les morts et les vivants
Comme le montre le philosophe allemand Reinhart Koselleck, le récit national et les formes qu’il revêt, au-delà de la simple politique, est l’expression de notre rapport individuel à la mort et de l’angoisse que font naître en nous les possibilités de survie collective. Ce qu’il souligne est la manière dont la mort devient elle-même une forme de temporalité vécue d’un point de vue existentiel et qui vient s’ajouter au passé, présent et futur. Ce n’est plus l’horizon de la mort qui est en lui-même significatif mais son objet, ce que Reinhart Koselleck appelle le «mourir pour».
Le lien qu’il trace ainsi entre les morts et les vivants ouvre sur un avenir. Il rappelle à travers les monuments, les romans ou les musées que ceux qui firent autrefois le sacrifice de leur vie répondaient à un projet qui dépassait leur propre existence. Ecrivant après 1945 et la Shoah, le philosophe allemand montre comment les monuments servent parfois à traduire dans l’espace ce qui est indicible ou irreprésentable. L’Europe, qui fut le territoire de l’extermination des juifs, est donc également bien placée pour s’interroger sur ce qu’il s’agit de mettre en avant ou de réprouver, et la manière de le faire. Car la mise en récit, c’est-à-dire la construction d’une représentation, tient précisément à la manière d’articuler les différentes propositions qui la composent.
La volonté de construire
Il ne s’agit donc pas de nier la nécessité d’un récit national, lequel ne s’identifie pas forcément à un nationalisme, mais de le construire comme le fondement d’un avenir commun et pacifique. Si l’Europe ne veut pas disparaître, elle doit aujourd’hui s’inventer dans les formes de récit national qui lui soit propre.
Plusieurs penseurs s’y sont déjà essayé. On pense ici à la présentation qu’en donnait Jacques Derrida dans sa conférence intitulée «L’Autre Cap», décrivant l’Europe comme une proposition ouverte à destination des autres nations et une manière de les recevoir à son tour. On peut aussi évoquer Rémi Brague et l’idée de «l’identité excentrique» qui est au cœur de son Europe, la voie romaine (1992), qui, évoquant l’Empire romain, montre comment le centre spirituel de l’Europe serait extérieur à elle-même.
Le philosophe Marc Crépon en appelle aujourd’hui à convoquer la langue et l’indépendance de l’esprit pour lutter contre le spectre du nationalisme. L’Europe ne manque ni de réalisations culturelles sur lesquelles s’appuyer, ni de grandes figures auxquelles se référer pour construire un roman national qui lui soit propre. Il lui faut juste de la volonté.
Perrine Simon-Nahum est philosophe, professeure à l’Ecole normale supérieure de Paris et directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS).
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