Fédéralisme et capitalisme: histoire d’un malentendu
La Suisse représente un exemple paradigmatique de ce champ de tension qui s’est progressivement installé entre le fédéralisme et le capitalisme.
Les libéraux ont longtemps été réticents à l’égard de l’idée fédéraliste. Mais le développement de leur aile conservatrice les ont incités à revoir leur position. Aujourd’hui, le fédéralisme est considéré par les libéraux comme un pilier de l’esprit entrepreneurial suisse.
A première vue, les concepts d’économie et de fédéralisme n’ont pas grand-chose en commun. Ils semblent naviguer dans leurs sphères propres et ont longtemps pu apparaître, au mieux, comme des encoubles l’un pour l’autre. Le fédéralisme, avec sa propension naturelle à privilégier des structures de petite taille et plutôt cloisonnées, était considéré comme un obstacle par une économie capitaliste en plein essor au XIX. siècle. En effet, avec des frontières presque déifiées, le fédéralisme n’était-il pas le reflet d’une vision du monde étroite, vouée à un protectionnisme mortifère? Réciproquement, le capitalisme, avec sa soif d’espace, était voué à embrasser un monde sans aspérité ni frontière, abrasant les différences au profit d’une harmonisation qui favoriserait in fine l’écoulement sans encombre des produits conçus pour une consommation aussi large que possible.
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La Suisse représente un exemple paradigmatique de ce champ de tension qui s’est progressivement installé entre le fédéralisme et le capitalisme. Domine d’abord l’enseignement de Benjamin Constant, pour qui l’idée fédéraliste, tant cultivée dans son pays d’origine, ne fait que reproduire la société fragmentée de l’Ancien Régime. Insérant l’individu dans des cases dessinées par la providence, le fédéralisme s’avère selon lui l’antithèse de l’égalité des droits que postule le libéralisme. Les adeptes d’un libéralisme dit «manchestérien», nombreux sous la Coupole fédérale dès la naissance de la Suisse moderne, répètent à loisir ce discours. Avocats enthousiastes du «Marché commun» instauré par la Constitution de 1848, ils rêvent d’une Confédération la plus centralisée possible, expurgée de ses frontières intérieures qui freineraient tant la circulation des marchandises entre les cantons que la mobilité des personnes.
C’est mus par cette vision d’une Suisse vidée de son «souverainisme» cantonal que ces libéraux plaident, dès les années 1860, pour une transformation des institutions helvétiques adoptées en 1848 dans le sens d’une centralisation renforcée du pays. Le chemin de fer n’est-il pas en train de se développer à grande vitesse? Est-il encore imaginable, dans un contexte où les distances s’amenuisent, de penser un pays dont les ordres juridiques changent toutes les dizaines de kilomètres?
Soutenus par la Société suisse des juristes et les militaires, mais surtout par leurs adversaires démocrates, cette aile gauche du radicalisme au pouvoir qui exige une centralisation de la Suisse compensée par une pouvoir accru du peuple par le biais du référendum législatif, les «ultra»-libéraux des Chambres obtiennent une révision de la Constitution en 1870 : tous les libéraux, même ceux des cantons fédéralistes comme celui de Vaud, réclament la centralisation, au nom de la fluidité des échanges à l’intérieur du pays.
L’émergence du libéralisme conservateur
La révision de la Constitution acceptée en avril 1874, après un échec deux ans auparavant car le projet alors en discussion avait été jugé trop centralisateur, unifie, de fait, de nombreux domaines du droit privé et introduit le référendum dans l’ordre institutionnel suisse. Le mariage des libéraux de ce pays à l’idée de centralisation ne va toutefois pas durer.
Avec les mutations subies par le capitalisme à partir des années 1870 et l’essor parallèle du mouvement ouvrier, le libéralisme se divise en deux catégories. D’un côté, les radicaux au pouvoir sont tentés d’encadrer le libéralisme économique par un réseau d’assurances sociales, afin de faire barrage à la montée en puissance du socialisme. Pour eux, l’Etat a un rôle à jouer comme contrepoids à une liberté dont les excès possibles sont reconnus. D’un autre côté, la branche du libéralisme qui avait déjà revêtu des traits plus conservateurs à partir des années 1840 accentue son virage vers une critique de plus en plus forte de la modernité capitaliste, à laquelle ne la retient que sa foi dans la liberté individuelle.
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Ce courant du libéralisme, hostile au radicalisme et à son libéralisme «étatique», adopte un discours en deux parties. D’une part, il se montre sensible aux atteintes que le capitalisme inflige à la nature et aux paysages, ces visages de la nation. D’autre part, il se reconnaît désormais clairement dans le fédéralisme, ce principe lui apparaissant comme la seule digue envisageable contre l’expansion étatiste visible au niveau fédéral. A un Etat fédéral alourdi par une bureaucratie de plus en plus étendue, et porté par des velléités centralisatrices que les radicaux sont accusés d’encourager, il convient de préférer l’Etat cantonal. Certes non exempt d’une bureaucratie tracassière, celui-ci demeure moins nocif grâce à sa petite taille et au respect des identités locales qu’il défend contre les poussées normatives impulsées par une Berne fédérale aux appétits jugés insatiables.
Ce libéralisme, qui tente de concilier amour de la liberté et aspirations conservatrices, ira même plus loin au lendemain de la Première Guerre mondiale puisque, après des hésitations, il se décide à intégrer dans sa philosophie l’idée corporatiste. En vogue dans les milieux catholiques depuis les années 1880, mais surtout depuis la publication par le pape Pie IX de l’encyclique Quadragesimo Anno en 1931, ce texte prône la collaboration entre patrons et ouvriers comme réponse à la lutte des classes et à la révolution que le socialisme a peintes en lettres rouges sur ses étendards. Se défendant de rêver d’une restauration des guildes et jurandes médiévales, les conservateurs des années 30 voient dans cette doctrine non seulement une solution aux conflits du travail récurrents sur les chantiers et dans les usines, mais aussi un moyen de soutenir l’initiative privée contre l’étatisme, érigé en ennemi suprême de la liberté.
Corporatisme et libéralisme
Le corporatisme n’est pourtant pas libéral: s’il est anti-étatiste et dévoué à l’idéal fédéraliste, il est fondamentalement critique envers le libéralisme, qu’il estime périmé, et le capitalisme, qu’il veut contrôler étroitement, notamment en restreignant la liberté du commerce et de l’industrie. Les radicaux ne s’y trompent pas et estiment que le corporatisme ne pouvait être mis en pratique que dans des régimes autoritaires, ce que démontrait à leurs yeux le modèle mis en place par Mussolini et auquel les corporatistes de Suisse romande, catholiques ou protestants, commirent l’erreur fatale de se référer régulièrement.
De fait, le corporatisme échouera – sans parler de sa récupération par le fascisme – par son incapacité à justifier son combat contre l’étatisme sans l’aide… de l’Etat, sollicité pour donner force de loi aux décisions prises paritairement par les corporations de métiers. Si, comme le philosophe anarchiste Proudhon, les corporatistes chantaient les vertus de la propriété privée comme bouclier contre les intrusions de l’Etat, il n’avaient pas saisi que la liberté n’est rien sans son volet économique.
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Mais ce détour par les séductions conservatrices et corporatistes, auxquelles succombèrent une partie des libéraux, ne révèle-t-il pas au moins que le fédéralisme appartient en réalité à une liberté économique bien comprise? L’antiétatisme qu’il promulgue ne s’inscrit-il pas dans la lutte permanente que mène le libéralisme contre l’avalanche réglementaire, qui ne peut prendre sa source que dans les compétences sans cesse déléguées à l’Etat et à son administration? Le fédéralisme, certes susceptible de dresser des barrières pouvant déplaire à un libéralisme antiprotectionniste, n’offre-t-il pas en échange une architecture institutionnelle au service de la liberté d’initiative, permettant la concurrence des modèles, et à l’abri de grandes structures potentiellement étouffantes? Bref, l’écrin fédéraliste ne serait-il pas le garant de la liberté? L’antifédéralisme des libéraux du XIX. siècle, parfois repris par certains libéraux modernes le siècle suivant, n’a-t-il pas tout du malentendu?
Ce malentendu tend à être levé, il est vrai, mais ce fait est relativement récent, et non sans ambiguïté. Sans doute cet aggiornamento fédéraliste des libéraux a-t-il pu être actionné par le biais de la fusion qui s’est opérée entre le libéralisme «étatique» des radicaux et le libéralisme conservateur, certes antiétatique mais non ignorant de la nécessité indépassable de l’idée d’Etat. Benjamin Constant n’avait-il pas marqué la différence très tôt dans sa carrière de penseur libéral entre ces deux approches, alors qu’il traduisait l’Anglais William Godwin, l’un de pères spirituels de l’anarchisme philosophique? D’après Constant, le libéralisme devait se prémunir de toute tentation anarchiste, quitte à réintégrer un Etat le plus minimal possible dans son horizon mental. Mais cette appropriation fédéraliste par le libéralisme actuel devrait être plus franche, car le capitalisme à la mode helvétique en a absorbé les principes nutritifs depuis longtemps. Son histoire industrielle le montre.
Le fédéralisme, pilier du libéralisme
Contrairement à la France ou à l’Allemagne, l’industrie suisse qui prend son envol dans la première moitié du XIX. siècle ne se construit pas autour de grands bassins miniers, entraînant de fortes concentrations ouvrières qu’Emile Zola rendra célèbres avec Germinal. Elle est d’entrée de cause extrêmement disséminée dans des vallées éloignées ou dans des cantons alpins comme Glaris. Non que la Suisse reste vierge de grandes entreprises: les villes de Zurich ou de Winterthour en compteront d’éminentes à la fin du siècle. Mais la vitalité de l’industrie suisse transite par des entités petites ou moyennes réparties sur tout le territoire. Deux raisons poussent à cette dispersion: échapper aux réglementations qui briment l’initiative privée dans plusieurs grandes villes, héritières de guildes d’antan, et se rapprocher des ressources énergétiques, surtout hydrauliques. Cette sorte de fédéralisme économique contribuera aux progrès rapides de l’économie suisse, en lien avec d’autres particularités de ses institutions.
Il n’y a pas d’économie prospère sans une initiative privée aiguë, couplée à un sens des responsabilités. Ces qualités exigent flexibilité, souplesse et capacité d’adaptation. Ces vertus trouvent leur ancrage naturel dans des structures de taille raisonnable et autonomes, soit ce qui fait l’esprit du fédéralisme institutionnel que nous connaissons. Et les coûts présumés du fédéralisme, brandis par ses contradicteurs, avaient déjà été fortement mis en doute par Proudhon…
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Avec la démocratie directe et le système de milice, le fédéralisme constitue l’un des piliers du système suisse, où la liberté individuelle peut réellement s’épanouir. Les trois forment un tout. Les défenseurs d’une économie libérale l’ont aujourd’hui bien compris, comme en témoigne l’ouvrage récemment publié par Avenir Suisse, Une Suisse antifragile, qui place le fédéralisme et la «milice» parmi les facteurs principaux de l’extraordinaire capacité de résistance et d’innovation affichée jusqu’à ce jour par l’économie de notre pays. Le libre-échange n’a pas à craindre les frontières lorsqu’elles sont pensées dans un cadre fédéraliste: comme des passerelles structurant l’espace, et non comme des murs infranchissables.
Olivier Meuwly ist Historiker, Spezialist für das 19. Jahrhundert. Er ist Autor zahlreicher Essays über die direkte Demokratie, den Liberalismus und die politischen Parteien in der Schweiz.
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Jürg Müller, Christoph
Eisenring et
Patrick Leisibach
Une Suisse antifragile
November 2025
Versus Verlag / Avenir Suisse
224 pages
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