Raphaël Doan: «KI begünstigt nicht unbedingt Autoritarismus»
Agrégé de lettres classiques, Raphäel Doan est l’auteur de plusieurs essais sur le monde antique. Photo: DR
A l’heure où les régimes autoritaires séduisent par leur prétendue efficacité, Raphaël Doan prend le contre-pied des idées reçues. Selon lui, l’intelligence artificielle pourrait autant simplifier la politique que renforcer la démocratie.
Les grands modèles de langage sont en passe de devenir la principale porte d’entrée vers l’information pour des millions d’utilisateurs. Capable non seulement de sélectionner les données auxquelles nous accédons, mais aussi de les résumer, les hiérarchiser et les interpréter, l’intelligence artificielle (IA) pourrait profondément transformer notre rapport à la politique.
Pour Raphaël Doan, auteur de Faire de la France une démocratie, ces nouvelles technologies ne sont pas seulement des outils de contrôle. L’essayiste et ancien haut fonctionnaire défend qu’elles pourraient aussi rendre la politique plus intelligible, faciliter une participation citoyenne accrue et redonner toute sa place au pouvoir du peuple, bien qu’elles posent de nouveaux défis en matière de souveraineté.
Le Regard Libre: Les régimes autoritaires ont le vent en poupe en raison de leur prétendue efficacité par rapport aux démocraties, souvent perçues comme lentes et indécises. Or, vous affirmez que la démocratie est le plus puissant des systèmes. Pourquoi?
Raphaël Doan: D’abord, pour des raisons historiques. Lorsque l’on regarde les cités grecques, la principale démocratie de l’époque, Athènes, est aussi la plus énergique, la plus expansionniste et, d’une certaine manière, la plus redoutable pour ses voisins. Dans l’histoire récente, c’est une démocratie parlementaire, la Troisième République française, qui a gagné la Première Guerre mondiale. Je refuse donc l’idée reçue selon laquelle la démocratie serait naturellement le règne du compromis mou.
Une décision démocratique bénéficie d’une légitimité que n’a pas une décision imposée par un régime autoritaire. Elle est donc plus facilement acceptée et appliquée. A l’inverse, les dictatures doivent constamment se prémunir contre les contestations et peuvent également commettre d’immenses erreurs, faute de comprendre correctement la réalité de leur propre pays. L’histoire de l’URSS en fournit un bon exemple.
Vous fondez votre analyse sur des exemples historiques. Cependant, les évolutions technologiques ont peut-être changé la donne. Dans son dernier essai Nexus, Yuval Noah Harari soutient par exemple que la capacité que nous avons aujourd’hui à traiter d’immenses quantités d’informations de manière centralisée pourrait renforcer la puissance de régimes autoritaires.
Je ne le crois pas. Il faut distinguer deux choses: la capacité d’action de l’Etat et l’origine de la décision politique. Les nouvelles technologies, comme l’intelligence artificielle générative, renforcent effectivement les capacités administratives d’un Etat, mais cela ne signifie pas qu’elles favorisent nécessairement un régime autoritaire. Un Etat peut parfaitement être très centralisé tout en restant démocratique. La centralisation administrative n’est pas incompatible avec le pouvoir du peuple. Au contraire, elle peut même permettre à une décision démocratiquement prise d’être appliquée avec davantage d’efficacité. Pour les grandes questions nationales, je ne vois donc aucune contradiction entre démocratie et centralisation des moyens d’action.
Selon vous, la France actuelle n’est pas une démocratie. Pourquoi?
Étymologiquement, «démocratie» signifie «pouvoir du peuple». Or, nous avons aujourd’hui pris l’habitude d’appeler «démocraties» des régimes qui, en réalité, sont organisés pour empêcher le peuple d’exercer sa volonté. Il existe une confusion permanente entre démocratie et Etat de droit. Bien sûr, on peut juger souhaitable de protéger les individus ou les minorités contre les excès de la majorité. Mais cela relève du libéralisme, pas de la démocratie. Pour les Grecs, qui ont inventé le concept, la démocratie désignait un régime dans lequel le peuple faisait lui-même les lois et prenait directement les décisions. A leurs yeux, la France moderne n’aurait certainement pas été considérée comme telle.
Faut-il alors considérer l’expression «démocratie libérale», très répandue aujourd’hui, comme un oxymore?
Pendant une grande partie des XVIII. und XIX. siècles, démocratie et libéralisme étaient effectivement deux concepts distincts et parfois opposés. La plupart des révolutionnaires français, par exemple, ne cherchaient pas majoritairement à instaurer une démocratie au sens grec du terme. Ils souhaitaient avant tout un régime représentatif inspiré du modèle britannique. Les penseurs libéraux ont longtemps considéré la démocratie avec méfiance, précisément parce qu’elle pouvait menacer les libertés individuelles. Ce n’est pas une critique du libéralisme que je formule. Je constate simplement qu’il est un peu facile de vouloir bénéficier à la fois des connotations positives du mot «démocratie» tout en limitant le pouvoir populaire au nom des principes libéraux. On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre.
Cette tension s’incarne aujourd’hui notamment dans le rôle croissant des juges.
Exactement. Dans nos démocraties contemporaines, le libéralisme s’exprime largement à travers le pouvoir confié aux juges pour protéger les droits individuels. Le problème est que les juges ne sont pas élus et disposent d’une marge d’interprétation de plus en plus importante. Si les textes juridiques étaient extrêmement précis et que les juges se contentaient de les appliquer littéralement – s’ils étaient simplement «la bouche de la loi» comme le prônait Montesquieu – alors le lien avec la volonté populaire resterait intact. Mais ce n’est plus le cas. Les grandes déclarations de principes ou certaines conventions internationales utilisent des notions très générales – par exemple «l’intérêt supérieur de l’enfant» – qui laissent une large place à l’interprétation. Dans ces conditions, le juge ne se contente plus d’appliquer la loi: il participe à sa définition. Cela éloigne encore davantage l’exercice du pouvoir de la souveraineté populaire.
Pour rapprocher la France de l’idéal démocratique, vous proposez d’instaurer un référendum parlementaire. Concrètement, un quart des députés pourraient soumettre directement les «questions importantes» au peuple. Qu’entendez-vous par «questions importantes» et qu’est-ce qui vous fait penser qu’une centaine de parlementaires serait capable de les identifier? La souveraineté populaire ne consiste-t-elle pas précisément à laisser le peuple formuler lui-même ces questions, comme c’est le cas en Suisse?
C’est une objection légitime. En réalité, ma proposition est avant tout pragmatique. La Suisse est parvenue à construire un équilibre remarquable, mais elle bénéficie aussi d’une longue tradition référendaire. En France, je préfère proposer la réforme la plus susceptible d’augmenter rapidement le recours au référendum. En ce sens, le Parlement existe déjà pour élaborer les lois. Il me paraît donc naturel de lui confier également la possibilité de saisir directement le peuple. En pratique, il suffirait d’ailleurs d’assouplir le référendum d’initiative partagée, aujourd’hui quasiment inutilisable en raison de seuils beaucoup trop élevés.
Quant à la notion de «question importante», je n’ai pas de critère scientifique à proposer. Je pense simplement que le jeu entre la majorité, l’opposition et le président ferait naturellement émerger les sujets qui méritent d’être soumis aux citoyens.
Vous expliquez que la démocratie athénienne n’était possible que parce que tous les citoyens pouvaient s’y réunir physiquement sur une même colline, ce qui est devenu impossible dans des pays constitués de plusieurs millions d’habitants. Cependant, les technologies numériques lèvent aujourd’hui cette contrainte. Pourrait-on imaginer une plateforme permettant aux citoyens de voter directement sur les grandes questions nationales, voire de proposer eux-mêmes des modifications de la loi?
On pourrait même aller plus loin en imaginant un droit entièrement numérisé, dans lequel les citoyens pourraient proposer des modifications en permanence, à la manière d’un logiciel «open source». Je n’y suis pas opposé par principe, mais j’y vois des obstacles davantage d’ordre pratique que philosophique. Le plus évident est celui de la confiance: une urne physique est visible par tous, tandis qu’un vote entièrement numérique suppose de convaincre les citoyens que le système est parfaitement fiable – ce qui est loin d’être évident dans un contexte de forte défiance. Je serais donc favorable à des expérimentations, notamment à l’échelle locale, avant d’envisager son application aux grandes décisions nationales.
Une autre objection à la démocratie directe est que les problèmes contemporains seraient devenus beaucoup trop complexes pour être laissés au jugement des citoyens. Pourquoi rejetez-vous cet argument?
Parce qu’il repose sur un faux présupposé. Lorsque l’on étudie les administrations du monde hellénistique après Alexandre le Grand, par exemple, on découvre déjà une fiscalité, des réglementations et des structures administratives d’une complexité impressionnante. Le rôle de l’intelligence n’est pas d’ajouter de la complexité et de la nuance, mais de la réduire. Newton n’a pas expliqué que l’univers était incompréhensible; il l’a résumé en quelques lois simples. La politique devrait poursuivre le même objectif.

Chez Charles de Gaulle, cette recherche de simplicité est particulièrement frappante. Il parvient à rendre les situations les plus difficiles parfaitement intelligibles, aussi bien dans ses discours que dans son action. Cette clarté constitue un immense avantage pour un homme d’Etat, mais elle est aussi une condition de la démocratie. Si l’on affirme que les problèmes sont trop complexes pour être compris, on finit logiquement par conclure que les citoyens ne sont pas capables de décider. À l’inverse, plus les enjeux sont présentés simplement, plus les citoyens peuvent prendre part à la décision collective.
Certains vous répondraient que la simplification conduit au populisme. Donald Trump, par exemple, réduit souvent les problèmes à des oppositions binaires. N’est-ce pas un danger d’une politique trop simple?
Je pense qu’il faut distinguer la simplicité de la vérité. Le problème de Donald Trump n’est pas qu’il simplifie mais que, sur un certain nombre de sujets, il se trompe. Le président américain possède d’ailleurs un véritable talent rhétorique. Il sait trouver des formules simples, mémorables et efficaces. Lorsque cette capacité est mise au service d’analyses plus justes, elle constitue une qualité politique incontestable. On peut dire des absurdités de manière très complexe comme on peut dire des choses justes de manière très simple. Ce sont deux questions complètement différentes.
Dans un certain sens, le monde est même devenu moins complexe qu’auparavant. Grâce à internet et à l’intelligence artificielle, nous avons accès en quelques secondes à une quantité d’informations qui était inimaginable il y a quelques décennies.
Aujourd’hui nous comprenons mieux le fonctionnement du monde que nos prédécesseurs. Lorsqu’un souverain comme Louis XIV prenait une décision économique, il ne disposait ni des connaissances théoriques ni des outils dont nous bénéficions aujourd’hui. Les sciences ont énormément progressé et rendent de nombreux phénomènes beaucoup plus intelligibles. L’intelligence artificielle s’inscrit dans cette évolution. Les grands modèles de langage sont déjà d’excellents outils pédagogiques. Ils permettent d’expliquer rapidement des sujets parfois très techniques. De ce point de vue, ils peuvent effectivement contribuer à rendre la politique plus accessible.
Certains craignent toutefois que l’intelligence artificielle ne transforme profondément le fonctionnement de la démocratie. Partagez-vous cette inquiétude?
Non, pas nécessairement. A mes yeux, la démocratie dépend relativement peu de la technologie elle-même. Après tout, elle a été inventée il y a plus de deux mille ans. En revanche, l’IA modifiera profondément la société, l’économie, le travail et, plus largement, notre rapport au monde. C’est donc indirectement qu’elle influencera la démocratie, en transformant les citoyens eux-mêmes plutôt que les institutions.
Il n’en demeure pas moins vrai que des choix démocratiques éclairés supposent un bon accès à l’information. Or, les grands modèles de langage, détenus par une poignée d’entreprises américaines, deviennent la porte d’entrée vers l’information pour des millions de citoyens. Ne voyez-vous pas, dans cette concentration, un risque d’uniformisation de la pensée?
A chaque révolution médiatique, les mêmes inquiétudes sont apparues. La télévision, et la radio avant elle, ont déjà été accusées d’uniformiser les opinions. Je ne suis pas certain que les grands modèles de langage produisent un effet plus fort que les médias de masse traditionnels. Beaucoup imaginent par exemple que les IA enfermeront les utilisateurs dans des bulles cognitives toujours plus étroites. Pourtant, les premières études empiriques semblent plutôt montrer l’inverse: des personnes adhérant à certaines théories complotistes deviennent souvent moins convaincues après avoir longuement dialogué avec un modèle de langage.
Un complotiste vous répondrait que si ces personnes deviennent moins complotistes au contact d’une IA, c’est justement la preuve que leur pensée s’uniformise.
C’est possible (rires). Ce que je veux dire, c’est que nous ignorons encore dans quelle direction cette technologie fera évoluer nos sociétés. Les effets pourraient être très différents de ceux que nous imaginons aujourd’hui.
Quels autres risques démocratiques l’IA pose-t-elle?
L’économie va dépendre de plus en plus des grands modèles de langage. A mesure que l’intelligence artificielle s’intégrera dans tous les secteurs d’activité, les pays qui contrôlent ces modèles disposeront d’un levier stratégique considérable. Aujourd’hui, les Européens dépendent presque entièrement d’entreprises américaines. Si demain, l’administration américaine décidait de restreindre l’accès à certains modèles pour des raisons de sécurité nationale, elle disposerait d’un véritable moyen de pression sur l’économie européenne. Nous en avons déjà eu un aperçu avec les restrictions temporaires imposées sur certains modèles. Pour l’instant, les conséquences restent limitées parce que l’IA n’est pas encore indispensable à l’ensemble de l’économie. Mais dans dix ans, la situation pourrait être très différente.
Cette dépendance est réciproque: l’Europe possède aussi des technologies stratégiques, notamment dans la fabrication des semi-conducteurs.
Certes l’interdépendance existe, mais elle n’est pas symétrique. Prenons l’exemple de l’entreprise ASML, aux Pays-Bas, qui fabrique les machines indispensables à la production des puces électroniques. Si l’Europe cessait de les exporter, les fabricants américains disposeraient malgré tout d’un stock leur permettant de continuer à produire pendant un certain temps. En revanche, couper l’accès à un modèle de langage produit un effet quasiment immédiat. Les Etats-Unis disposent donc d’un véritable coupe-circuit numérique que l’Europe ne possède pas aujourd’hui.
La seule solution consisterait donc à développer nos propres modèles de langage…
En théorie, oui. En pratique, c’est beaucoup plus difficile. Atteindre le niveau des grands laboratoires américains demanderait des investissements gigantesques, de plusieurs points de PIB chaque année, sans aucune garantie de succès. Il ne suffit pas de disposer de bons ingénieurs. Il faut attirer les meilleurs chercheurs du monde, financer des infrastructures de calcul colossales et disposer d’une production énergétique capable d’alimenter ces centres de données. Même Mistral, qui constitue aujourd’hui le principal acteur européen, reste très loin des capacités d’OpenAI ou d’Anthropic. Je ne suis donc pas certain que des Etats européens, chacun de leur côté, puissent soutenir un tel effort sur la durée.
Diplom in Wirtschaftswissenschaften und Vorsitzender des Vereins Café-philo, Yann Costa ist Redakteur beim Regard Libre.
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